Dans lequel le président Barbicane n’en dit
pas plus qu’il ne lui convient d’en dire.
Le 22 décembre, les souscripteurs de Barbicane and Co furent convoqués en
assemblée générale. Il va sans dire que les salons du Gun-Club avaient été
choisis pour lieu de réunion dans l’hôtel d’Union-square. Et, en vérité, c’est
à peine si le square lui-même eût suffi à enfermer la foule empressée des
actionnaires. Mais le moyen de faire un meeting en plein air, à cette date, sur
l’une des places de Baltimore, lorsque la colonne mercurielle s’abaisse de dix
degrés centigrades au-dessous du zéro de la glace fondante.
Ordinairement, le vaste hall de Gun-Club on ne l’a peut- être pas oublié
était orné d’engins de toutes sortes empruntés à la noble profession de ses
membres. On eût dit un véritable musée d’artillerie. Les meubles eux-mêmes,
sièges et tables, fauteuils et divans, rappelaient, par leur forme bizarre, ces
engins meurtriers, qui avaient envoyé dans un monde meilleur tant de braves
gens dont le secret désir eût été de mourir de vieillesse.
Eh bien! ce jour-là, il avait fallu remiser cet encombrement. Ce n’était pas
une assemblée guerrière, c’était une assemblée industrielle et pacifique
qu’Impey Barbicane allait présider. Large place avait donc été faite aux
nombreux souscripteurs, accourus de tous les points des États-Unis. Dans le
hall, comme dans les salons y attenant, ils se pressaient, s’écrasaient,
s’étouffaient, sans compter l’interminable queue, dont les remous se
prolongeaient jusqu’au milieu d’Union-square.
Bien entendu, les membres du Gun-Club, premiers souscripteurs des actions de
la nouvelle Société, occupaient des places rapprochées du bureau. On
distinguait parmi eux, plus triomphants que jamais, le colonel Bloomsberry, Tom
Hunter aux jambes de bois et leur collègue le fringant Bilsby. Très galamment,
un confortable fauteuil avait été réservé à Mrs Evangélina Scorbitt, qui aurait
véritablement eu le droit, en sa qualité de plus forte propriétaire de
l’immeuble arctique, de siéger à côté du président Barbicane. Nombre de femmes,
d’ailleurs, appartenant à toutes les classes de la cité, fleurissaient de leurs
chapeaux aux bouquets assortis, aux plumes extravagantes, aux rubans
multicolores, la bruyante foule qui se pressait sous la coupole vitrée du hall.
En somme, pour l’immense majorité, les actionnaires présents à cette assemblée
pouvaient être considérés, non seulement comme des partisans, mais comme des
amis personnels des membres du Conseil d’administration.
Une observation, cependant. Les délégués européens, suédois, danois, anglais,
hollandais et russe, occupaient des places spéciales, et, s’ils assistaient à
cette réunion, c’est que chacun d’eux avait souscrit le nombre d’actions qui
donnait droit à une voix délibérative. Après avoir été si parfaitement unis
pour acquérir, ils ne l’étaient pas moins, actuellement, pour dauber les
acquéreurs. On imagine aisément quelle intense curiosité. les poussait à
connaître la communication que le président Barbicane allait faire. Cette
communication on n’en doutait pas jetterait la lumière sur les procédés
imaginés pour atteindre le Pôle boréal. N’y avait-il pas là une difficulté plus
grande encore que d’en exploiter les houillères? S’il se présentait quelques
objections à produire, Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald,
ne se gêneraient pas pour demander la parole. De son côté, le major Donellan,
soufflé par Dean Toodrink, était bien décidé à pousser son rival Impey
Barbicane jusque dans ses derniers retranchements.
Il était huit heures du soir. Le hall, les salons, les cours du Gun-Club
resplendissaient des lueurs que leur versaient les lustres Edison. Depuis
l’ouverture des portes assiégées par le public, un tumulte d’incessants
murmures se dégageait de l’assistance. Mais tout se tut, lorsque l’huissier
annonça l’entrée du Conseil d’administration.
La, sur une estrade drapée, devant une table à tapis noirâtre, en pleine
lumière, prirent place le président Barbicane, le secrétaire J.-T. Maston, leur
collègue le capitaine Nicholl. Un triple hurrah, ponctué de grognements et de
hips, éclata dans le hall et se déchaîna jusqu’aux rues adjacentes.
Solennellement, J.-T. Maston et le capitaine Nicholl s’étaient assis dans la
plénitude de leur célébrité.
Alors, le président Barbicane, qui était resté debout, mit sa main gauche dans
sa poche, sa main droite dans son gilet, et prit la parole en ses termes :
« Souscripteurs et Souscriptrices,
« Le Conseil d’administration de la _North Polar Practical Association_ vous a
réunis dans les salons du Gun-Club, afin de vous faire une importante
communication.
« Vous l’avez appris par les discussions des journaux, le but de notre nouvelle
Société est l’exploitation des houillères du Pôle arctique, dont la concession
nous a été faite par le gouvernement fédéral. Ce domaine, acquis après vente
publique, constitue l’apport de ses propriétaires dans l’affaire dont il
s’agit. Les fonds, mis à leur disposition par la souscription close le 11
décembre dernier, vont leur permettre d’organiser cette entreprise, dont le
rendement produira un taux d’intérêt inconnu jusqu’à ce jour en n’importe
quelles opérations commerciales ou industrielles. »
Ici, premiers murmures approbatifs, qui interrompirent un instant l’orateur.
« Vous n’ignorez pas, reprit-il, comment nous avons été amenés à admettre
l’existence de riches gisements de houille, peut-être aussi d’ivoire fossile,
dans les régions circumpolaires. Les documents publiés par la presse du monde
entier [Note 14: Actuellement, le poids des journaux dépasse chaque année 300
millions de kilogrammes.] ne peuvent laisser aucun doute sur l’existence de ces
charbonnages.
« Or, la houille est devenue la source de toute l’industrie moderne. Sans
parler du charbon ou du coke, utilisés pour le chauffage, de son emploi pour la
production de la vapeur ou de l’électricité, faut-il vous citer ses dérivés,
les couleurs de garance, d’orseille, d’indigo, de fuchsine, de carmin, les
parfums de vanille, d’amande amère, de reine des prés, de girofle, de
winter-green, d’anis, de camphre, de thymol et d’héliotropine, les picrates,
l’acide salicylique, le naphtol, le phénol, l’antipyrine, la benzine, la
naphtaline, l’acide pyrogallique, l’hydroquinone, le tannin, la saccharine, le
goudron, l’asphalte, le brai, les huiles de graissage, les vernis, le prussiate
jaune de potasse, le cyanure, les amers, etc., etc., etc. »
Et, après cette énumération, l’orateur respira comme un coureur époumoné qui
s’arrêta pour reprendre haleine. Puis, continuant, grâce à une longue
inspiration d’air :
« Il est donc certain, dit-il, que la houille, cette substance précieuse entre
toutes, s’épuisera en un temps assez limité par suite d’une consommation à
outrance. Avant cinq cents ans, les houillères en exploitation jusqu’à ce jour
seront vidées…
— Trois cents! s’écria un des assistants.
— Deux cents! répondit un autre.
— Disons dans un délai plus ou moins rapproché, reprit le président Barbicane,
et mettons-nous en mesure de découvrir quelques nouveaux lieux de production,
comme si la houille devait manquer avant la fin du dix-neuvième siècle. »
Ici, une interruption pour permettre aux auditeurs de dresser leurs oreilles,
puis, une reprise on ces termes :
« C’est pourquoi, souscripteurs et souscriptrices, levez- vous, suivez-moi et
partons pour le Pôle! »
Et, de fait, tout le public s’ébranla, prêt à boucler ses malles, comme si le
président Barbicane eût montré un navire en partance pour les régions arctiques.
Une observation, jetée d’une voix aigre et claire par le major Donellan, arrêta
net ce premier mouvement aussi enthousiaste qu’inconsidéré.
« Avant de démarrer, demanda-t-il, je pose la question de savoir comment on
peut se rendre au Pôle? Avez-vous la prétention d’y aller par mer?
— Ni par mer, ni par terre, ni par air, » répliqua doucement le président
Barbicane.
Et l’assemblée se rassit, en proie à un sentiment de curiosité bien
compréhensible.
« Vous n’êtes pas sans connaître, reprit l’orateur, quelles tentatives ont été
faites pour atteindre ce point inaccessible du sphéroïde terrestre. Cependant,
il convient que je vous les rappelle sommairement. Ce sera rendre un juste
honneur aux hardis pionniers qui ont survécu, et à ceux qui ont succombé dans
ces expéditions surhumaines. »
Approbation unanime, qui courut à travers les auditeurs, quelle que fût leur
nationalité.
« En 1845, reprit le président Barbicane, l’anglais sir John Franklin, dans un
troisième voyage avec l’_Erebus_ et le _Terror_, dont l’objectif est de
s’élever jusqu’au Pôle, s’enfonce à travers les parages septentrionaux, et on
n’entend plus parler de lui.
« En 1854, l’Américain Kane et son lieutenant Morton s’élancent à la recherche
de sir John Franklin, et, s’ils revinrent de leur expédition, leur navire
_Advance_ ne revint pas.
« En 1859, l’anglais Mac Clintock découvre un document duquel il appert qu’il
ne reste pas un survivant de la campagne de l’_Erebus_ et du _Terror_.
« En 1860, l’Américain Hayes quitte Boston sur le schooner _United-States_,
dépasse le quatre-vingt-unième parallèle, et revient en 1862, sans avoir pu
s’élever plus haut, malgré les héroïques efforts de ses compagnons.
« En 1869, les capitaines Koldervey et Hegeman, Allemands tous deux, partent de
Bremerhaven, sur la _Hansa_ et la _Germania_. La Hansa, écrasée par les glaces,
sombre un peu au-dessous du soixante et onzième degré de latitude, et
l’équipage ne doit son salut qu’à ses chaloupes qui lui permettent de regagner
le littoral du Groënland. Quant à la Germania, plus heureuse, elle rentre au
port de Bremerhaven, mais elle n’avait pu dépasser le soixante-dix-septième
parallèle.
« En 1871, le capitaine Hall s’embarque à New-York sur le steamer _Polaris_.
Quatre mois après, pendant un pénible hivernage, ce courageux marin succombe
aux fatigues. Un an plus tard, le Polaris, entraîné par les icebergs, sans
s’être élevé au quatre-vingt-deuxième degré de latitude, est brisé au milieu
des banquises en dérive. Dix-huit hommes de son bord, débarqués sous les ordres
du lieutenant Tyson, ne parviennent à regagner le continent qu’en s’abandonnant
sur un radeau de glace aux courants de la mer arctique, et jamais on n’a
retrouvé les treize hommes perdus avec le Polaris.
« En 1875, l’Anglais Nares quitte Portsmouth avec l’_Alerte_ et la
_Découverte_. C’est dans cette campagne mémorable, où les équipages établirent
leur quartier d’hiver entre le quatre vingt-deuxième et le
quatre-vingt-troisième parallèle, que le capitaine Markham, après s’être avancé
dans la direction du nord, s’arrête à quatre cents milles [Note 15: 740
kilomètres.] seulement du pôle arctique, dont personne ne s’était autant
rapproché avant lui.
« En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett… »
Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du « grand
citoyen », le directeur du _New-York Herald_.
« … arme la Jeannette qu’il confie au commandant De Long, appartenant à une
famille d’origine française. La Jeannette part de San Francisco avec
trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces
à la hauteur de l’île Herald, sombre à la hauteur de l’île Bennett, à peu près
sur le soixante dix-septième parallèle. Ses hommes n’ont plus qu’une ressource
: c’est de se diriger vers le sud avec les canots qu’ils ont sauvés ou à la
surface des ice- fields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre
de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de
cette expédition.
« Enfin, en 1881, l’Américain Greely quitte le port Saint- Jean de Terre-Neuve
avec le steamer _Proteus_, afin d’aller établir une station à la baie de lady
Franklin, sur la terre de Grant, un peu au-dessous du quatre-vingt-deuxième
degré. En cet endroit est fondé le fort Conger. De là, les hardis hiverneurs se
portent vers l’ouest et vers le nord de la baie. Le lieutenant Lockwood et son
compagnon Brainard, en mai 1882, s’élèvent jusqu’à quatre-vingt-trois degrés
trente-cinq minutes, dépassant le capitaine Markham de quelques milles.
« C’est le point extrême atteint jusqu’à ce jour! C’est l’_Ultima Thule_ de la
cartographie circumpolaire! »
Ici, nouveaux hurrahs, panachés des hips réglementaires, en l’honneur des
découvreurs américains.
« Mais, reprit le président Barbicane, la campagne devait mal finir. Le Proteus
sombre. Ils sont là vingt-quatre colons arctiques, voués à des misères
épouvantables. Le docteur Pavy, un Français, et bien d’autres, sont atteints
mortellement. Greely, secouru par la _Thétis_ en 1883, ne ramène que six de ses
compagnons. Et l’un des héros de la découverte, le lieutenant Lockwood,
succombe à son tour, ajoutant un nom de plus au douloureux martyrologe de ces
régions! »
Cette fois, ce fut un respectueux silence qui accueillit ces paroles du
président Barbicane, dont toute l’assistance partageait la légitime émotion.
Puis, il reprit d’une voix vibrante :
« Ainsi donc, malgré tant de dévouement et de courage, le
quatre-vingt-quatrième parallèle n’a jamais pu être dépassé. Et même, on peut
affirmer qu’il ne le sera jamais par les moyens qui ont été employés jusqu’à ce
jour, soit des navires pour atteindre la banquise, soit des radeaux pour
franchir les champs de glace. Il n’est pas permis à l’homme d’affronter de
pareils dangers, de supporter de tels abaissements de température. C’est donc
par d’autres voies qu’il faut marcher à la conquête du Pôle! »
On sentit, au frémissement des auditeurs, que là était le vif de la
communication, le secret cherché et convoité par tous.
« Et comment vous y prendrez-vous monsieur?… demanda le délégué de l’Angleterre.
— Avant dix minutes, vous le saurez, major Donellan, répondit le président
Barbicane,[Note 16: Dans la nomenclature des découvreurs qui ont tenté de
s’élever jusqu’au Pôle, Barbicane a omis le nom du capitaine Hatteras, dont le
pavillon aurait flotté sur le quatre-vingt-dixième degré. Cela se comprend,
ledit capitaine n’étant, vraisemblablement, qu’un héros imaginaire. (Anglais au
pôle Nord et Désert de Glace, du même auteur).] et j’ajoute, en m’adressant à
tous nos actionnaires : Ayez confiance en nous, puisque les promoteurs de
l’affaire sont les mêmes hommes qui, s’embarquant dans un projectile
cylindro-conique…
— Cylindro-comique! s’écria Dean Toodrink.
— … ont osé s’aventurer jusqu’à la Lune…
— Et on voit bien qu’ils en sont revenus! » ajouta le secrétaire du major
Donellan, dont les observations malséantes provoquèrent de violentes
protestations. »
Mais le président Barbicane, haussant les épaules, reprit d’une voix ferme :
« Oui, avant dix minutes, souscripteurs et souscriptrices, vous saurez à quoi
vous en tenir. »
Un murmure, fait de Oh! de Eh! et de Ah! prolongés, accueillit cette réponse.
En vérité, il semblait que l’orateur venait de dire au public :
« Avant dix minutes, nous serons au Pôle! »
Il poursuivit en ces termes :
« Et d’abord, est-ce un continent qui forme la calotte arctique de la Terre?
N’est-ce point une mer, et le commandant Nares n’a-t-il pas eu raison de la
nommer « mer
Paléocrystique », c’est-à-dire mer des anciennes glaces? À cette demande, je
répondrai : Nous ne le pensons pas.
— Cela ne peut suffire! s’écria Éric Baldenak. Il ne s’agit pas de ne « point
penser », il s’agit d’être certain…
— Eh bien! nous le sommes, répandrai-je à mon bouillant interrupteur. Oui!
C’est un terrain solide, non un bassin liquide, dont la _North Polar Practical
Association_ a fait l’acquisition, et qui, maintenant, appartient aux
États-Unis, sans qu’aucune Puissance européenne y puisse jamais prétendre! »
Murmure au bancs des délégués du vieux Monde.
« Bah!… Un trou plein d’eau… une cuvette… que vous n’êtes pas capables de
vider! » s’écria de nouveau Dean Toodrink.
Et il eut l’approbation bruyante de ses collègues.
« Non, monsieur, répondit vivement le président Barbicane. Il y a là un
continent, un plateau qui s’élève peut-être comme le désert de Gobi dans
l’Asie Centrale à trois ou quatre kilomètres au-dessus du niveau de la mer.
Et cela a pu être facilement et logiquement déduit des observations faites sur
les contrées limitrophes, dont le domaine polaire n’est que le prolongement.
Ainsi, pendant leurs explorations, Nordenskiöld, Peary, Maaigaard, ont constaté
que le Groënland va toujours en montant dans la direction du nord. À cent
soixante kilomètres vers l’intérieur, en partant de l’île Diskö, son altitude
est déjà de deux mille trois cents mètres. Or, en tenant compte de ces
observations, des différents produits, animaux ou végétaux, trouvés dans leurs
carapaces de glaces séculaires, tels que carcasses de mastodontes, défenses et
dents d’ivoire, troncs de conifères, on peut affirmer que ce continent fut
autrefois une terre fertile, habitée par des animaux certainement, par des
hommes peut-être. Là furent ensevelies les épaisses forêts des époques
préhistoriques, qui ont formé les gisements de houille dont nous saurons
poursuivre l’exploitation! Oui! c’est un continent qui s’étend autour du Pôle,
un continent vierge de toute empreinte humaine, et sur lequel nous irons
planter le pavillon des États-Unis d’Amérique! »
Tonnerre d’applaudissements.
Lorsque les derniers roulements se furent éteints dans les lointaines
perspectives d’Union-square, on entendit glapir la voix cassante du major
Donellan. Il disait :
« Voilà déjà sept minutes d’écoulées sur les dix qui devaient nous suffire pour
atteindre le Pôle?…
— Nous y serons dans trois minutes, » répondit froidement le président
Barbicane.
Il reprit :
« Mais, si c’est un continent qui constitue notre nouvel immeuble, et si ce
continent est surélevé, comme nous avons lieu de le croire, il n’en est pas
moins obstrué par les glaces éternelles, recouvert d’ice-bergs et d’ice-fields,
et dans des conditions où l’exploitation en serait difficile…
— Impossible! dit Jan Harald, qui souligna cette affirmation d’un grand geste.
— Impossible, je le veux bien, répondit Impey Barbicane. Aussi, est-ce à
vaincre cette impossibilité qu’ont tendu nos efforts. Non seulement, nous
n’aurons plus besoin de navires ni de traîneaux pour aller au Pôle; mais, grâce
à nos procédés, la fusion des glaces, anciennes ou nouvelles, s’opérera comme
par enchantement, et sans que cela nous coûte ni un dollar de notre capital, ni
une minute de notre travail! »
Ici un silence absolu. On touchait au moment « chicologique », suivant
l’élégante expression que murmura Dean Toodrink à l’oreille de Jacques Jansen.
« Messieurs, reprit le président du Gun-Club, Archimède ne demandait qu’un
point d’appui pour soulever le monde. Eh bien! ce point d’appui, nous l’avons
trouvé. Un levier devait suffire au grand géomètre de Syracuse, et ce levier
nous le possédons. Nous sommes donc on mesure de déplacer le Pôle…
— Déplacer le Pôle!… s’écria Éric Baldenak.
— L’amener en Amérique!… » s’écria Jan Harald.
Sans doute, le président Barbicane ne voulait pas encore préciser, car il
continua, disant :
« Quant à ce point d’appui…
— Ne le dites pas!… Ne le dites pas! s’écria un des assistants d’une voix
formidable.
— Quant à ce levier…
— Gardez le secret!… Gardez-le!… s’écria la majorité des spectateurs.
— Nous le garderons! », répondit le président Barbicane.
Et si les délégués européens furent dépités de cette réponse, on peut le
croire. Mais, malgré leurs réclamations, l’orateur ne voulut rien faire
connaître de ses procédés. Il se contenta d’ajouter :
« Pour ce qui est des résultats du travail mécanique travail sans précédent
dans les annales industrielles que nous allons entreprendre et mener à bonne
fin, grâce au concours de vos capitaux, je vais vous en donner immédiatement
communication.
— Écoutez!… Écoutez! »
Et, si on écouta!
« Tout d’abord, reprit le président Barbicane, l’idée première de notre oeuvre
revient à l’un de nos plus savants, dévoués et illustres collègues. À lui
aussi, la gloire d’avoir établi les calculs qui permettent de faire passer
cette idée de la théorie à la pratique, car, si l’exploitation des houillères
arctiques n’est qu’un jeu, déplacer le Pôle était un problème que la mécanique
supérieure pouvait seule résoudre. Voilà pourquoi nous nous sommes adressés à
l’honorable secrétaire du Gun-Club, J.-T. Maston!
— Hurrah!… Hip!… hip!… hip! pour J.-T. Maston! » cria tout l’auditoire,
électrisé par la présence de cet éminent et extraordinaire personnage.
Ah! combien Mrs Evangélina Scorbitt fut émue des acclamations qui éclatèrent
autour du célèbre calculateur, et à quel point son coeur en fut délicieusement
remué!
Lui, modestement, se contenta de balancer doucement la tête à droite, puis à
gauche, et de saluer du bout de son crochet l’enthousiaste assistance.
« Déjà, chers souscripteurs, reprit le président Barbicane, lors du grand
meeting qui célébra l’arrivée du Français Michel Ardan en Amérique, quelques
mois avant notre départ pour la Lune… »
Et ce Yankee parlait aussi simplement de ce voyage que s’il eût été de
Baltimore à New-York!
« … J.-T. Maston s’était écrié : "Inventons des machines, trouvons un point
d’appui et redressons l’axe de la Terre!" Eh bien, vous tous qui m’écoutez,
sachez-le donc!… Les machines sont inventées, le point d’appui est trouvé, et
c’est au redressement de l’axe terrestre que nous allons appliquer nos efforts!
»
Ici, quelques minutes d’une stupéfaction qui, en France, se fût traduite par
cette expression populaire mais juste : « Elle est raide, celle-là! »
« Quoi!… Vous avez la prétention de redresser l’axe? s’écria le major Donellan.
— Oui, monsieur, répondit le président Barbicane, ou, plutôt, nous avons le
moyen d’en créer un nouveau, sur lequel s’accomplira désormais la rotation
diurne…
— Modifier la rotation diurne!… répéta le colonel Karkof, dont les yeux
jetaient des éclairs.
— Absolument, et sans toucher à sa durée! répondit le président Barbicane.
Cette opération reportera le Pôle actuel à peu près sur le soixante-septième
parallèle, et, dans ces conditions, la Terre se comportera comme la planète
Jupiter, dont l’axe est presque perpendiculaire au plan de son orbite. Or, ce
déplacement de vingt-trois degrés vingt-huit minutes suffira pour que notre
immeuble polaire reçoive une quantité de chaleur suffisant à fondre les glaces
accumulées depuis des milliers de siècles! »
L’auditoire était haletant. Personne ne songeait à interrompre l’orateur pas
même à l’applaudir. Tous étaient subjugués par cette idée à la fois si
ingénieuse et si simple : modifier l’axe sur lequel se meut le sphéroïde
terrestre.
Quant aux délégués européens, ils étaient simplement abasourdis, aplatis,
annihilés, et ils restaient bouche close, au dernier degré de l’ahurissement.
Mais les applaudissements éclatèrent à tout rompre, lorsque le président
Barbicane acheva son discours par cette conclusion sublime dans sa simplicité :
« Donc, c’est le Soleil lui-même qui se chargera de fondre les ice-bergs et les
banquises, et de rendre facile l’accès du Pôle nord!
— Ainsi, demanda le major Donellan, puisque l’homme ne peut aller au Pôle,
c’est le Pôle qui viendra à lui?…
— Comme vous dites! » répliqua le président Barbicane.