EUGÈNE LABICHE. — AUGUSTE VACQUERIE. — THÉODORE BARRIÈRE.

_Curiosités théâtrales_. FERNAND DESNOYERS. — VILLIERS

DE L’ISLE-ADAM. — Contrepetteries, facéties, drôleries

théâtrales, etc.

Revenons aux auteurs dramatiques.

Chez COLLIN D’HARLEVILLE (1755-1806), plus encore que chez son fidèle

ami et biographe ANDRIEUX (1759-1833), on trouve un très fréquent

usage, un véritable abus de l’interjection. Bon! redoublée au besoin

(Bon! Bon!) pour parfaire la mesure du vers.

Des remerciements? _Bon!_ Il ne m’en est point dû.

(COLLIN D’HARLEVILLE, _Les Châteaux en Espagne_, I, 10.)

Voir aussi même comédie: I, 1, 2, 4, 5, 8; — II, 1, 3, etc.; et les

autres pièces de l’auteur, _Les Riches_ notamment, où l’interjection

_Bon!_ se rencontre à peu près à chaque page.

Et Andrieux:

_Bon! Bon!_ Songe plutôt au plaisir qu’il aura.

(_Les Étourdis_, I, 2.)

Voir aussi même pièce: I, 3, 10; II, 8; III, 6, etc.

Chez Collin d’Harleville, aussi bien que chez Andrieux, les pensées

délicates, judicieuses ou piquantes, sont nombreuses:

Je suis fait pour l’amour, mais très peu pour l’hymen...

Quand on sent que l’on plaît, on en est plus aimable...

Il est si doux de voir les heureux qu’on a faits!

(Collin d’Harleville, _Les Châteaux en Espagne_, II, 3;

II, 10; V, 1.)

La raison est un fruit de l’arrière-saison.

(ID., _Les Mœurs du jour_, I, 10.)

Nous n’avions pas le sou, mais nous étions contents;

Nous étions malheureux; c’était là le bon temps.

(ID., _Poésies fugitives_, Mes souvenirs; _Théâtre complet

et Poésies..._ de Collin d’Harleville,

t. IV, p. 40; H. Nicolle, s. d.)

Aux travers de l’esprit aisément on fait grâce

Mais les fautes du cœur, jamais on ne les passe.

(ANDRIEUX, _Les Étourdis_, III, 16.)

On ne devrait jamais se quitter quand on s’aime.

(ID., _Le Rêve du mari_, I, 1.)

Etc., etc.

Dans une pièce intitulée _Le Réveil d’Épiménide ou Les Étrennes de la

Liberté_, par FLINS DES OLIVIERS (1757-1806)[34], jouée vers 1790, un

abbé entre en scène en chantant sur l’air _J’ai perdu mon Eurydice_:

J’ai perdu mes bénéfices,

Rien n’égale ma douleur.

[34] Il s’appelait Claude-Marie-Louis-Emmanuel Carbon de Flins

des Oliviers, et la multiplicité de ses noms lui attira cette

épigramme de Lebrun-Pindare:

Carbon de Flins des Oliviers

A plus de noms que de lauriers.

(Cf. CHATEAUBRIAND, _Mémoires d’outre-tombe_,

t. I, p. 219, note 1; édit. Biré.)

Sur quoi, Épiménide fait la réflexion suivante, qui est toujours de

circonstance et qu’on pourrait appliquer à nombre de solos, duos et

ritournelles:

Puisqu’elle s’exprime en chantant,

Sa douleur n’est pas bien amère.

(Cf. _Revue bleue_, 1er mars 1879, p. 816.)

Déjà, au dix-septième siècle, Saint-Évremond avait fait les remarques

suivantes: «... Il y a une autre chose, dans les opéras, tellement

contre la nature, que mon imagination en est blessée: c’est de

faire chanter toute la pièce depuis le commencement jusqu’à la fin,

comme si les personnes qu’on représente s’étaient ridiculement

ajustées pour traiter en musique et les plus communes et les plus

importantes affaires de leur vie. Peut-on s’imaginer qu’un maître

appelle son valet, ou qu’il lui donne une commission en chantant;

qu’un ami fasse, en chantant, une confidence à son ami; qu’on

délibère, en chantant, dans un conseil; qu’on exprime avec du chant

les ordres qu’on donne, et que mélodieusement on tue les hommes à

coups d’épée et de javelot dans un combat... Les Grecs faisaient

de belles tragédies, où ils chantaient quelque chose; les Italiens

et les Français en font de méchantes, où ils chantent tout.»

(SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres choisies_, Sur les opéras, p. 341-343; édit.

Gidel.)

Quelques années avant la Révolution, un opéra, consacré à la

louange du gouverneur de la province, fut joué à Limoges. La scène,

lisons-nous dans le _Musée des Familles_ (1er décembre 1894, p. 352),

représentait une nuit semée d’étoiles, et la pièce débutait par ce

vers étrange:

Soleil, vis-tu jamais une pareille nuit?

LUCE DE LANCIVAL (1764-1810) termine sa tragédie d’_Hector_ (V, 5)

par le récit d’un combat d’homme à homme, du meurtre d’Hector par

Achille, dont quelques vers rappellent le récit de Théramène de

Racine:

Ses coursiers, qui, toujours dociles à sa voix,

Refusent d’obéir pour la première fois.

Et Racine (_Phèdre_, V, 6):

Ses superbes coursiers, qu’on voyait autrefois

Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix.

La locution _briller par son absence_ apparaît — peut-être pour la

première fois en français — dans la tragédie de _Tibère_ (I, 1), de

MARIE-JOSEPH CHÉNIER (1764-1811):

Entre tous les héros qui, présents à nos yeux,

Provoquaient la douleur et la reconnaissance,

Brutus et Cassius _brillaient par leur absence_.

Cette expression est d’ailleurs textuellement tirée de Tacite, qui,

rapportant, dans ses _Annales_ (III, 76), les mêmes circonstances,

dit: «_Sed præfulgebant Cassius atque Brutus..._»

Dans une note de sa _Lanterne aux Parisiens_, Camille Desmoulins

rappelle aussi cette absence des portraits de Brutus et de Cassius,

et cite la susdite phrase de Tacite: cf. _Œuvres de Camille

Desmoulins_, t. II, p. 26; édit. de la Bibliothèque nationale.

* * *

Nous avons mentionné déjà, en parlant de Choudard-Desforges (p.

66-67), un exemple des bizarreries qu’offre le théâtre de la

Révolution. En voici quelques autres, et il y en aurait quantité à

citer, car la mine est quasiment inépuisable.

Dans la pièce _La Vraie Républicaine_, on trouve ce couplet:

Puisse bientôt la France entière

Se soumettre aux lois de l’hymen!

On est toujours mauvais républicain

_Quand on reste célibataire_ (bis).

(Dans Ferdinand BRUNETIÈRE, _Nouvelles Études

critiques..._ p. 334; Hachette, 1882.)

Dans une autre pièce, jouée en janvier 1794, _La Reprise de

Toulon_, un représentant du peuple s’adresse en ces termes aux

soldats français: «Courage! mes amis! il pleut, il vente, nous

sommes trempés! Quel temps superbe pour se battre! Les éléments

se déchaînent en vain pour troubler nos fêtes ou nous arracher au

combat. _Le ciel est toujours beau pour des républicains!_» (Ibid.,

p. 335.)

Dans la pièce _Au plus brave la plus belle_, le volontaire Victor

annonce à sa fille Victoire qu’il l’a promise par avance _au plus

brave_. «O mon père! s’écrie Victoire, pourquoi m’exposer à épouser

un inconnu? — Un inconnu, ma fille! riposte le papa Victor; sache

bien que le _bon républicain n’est un inconnu pour personne_.»

(Ibid., p. 336.)

Dans _La Reprise de Toulon_ encore, un représentant du peuple

s’adresse aux «intrépides galériens, _âmes pures et sensibles_, et

sans doute _plus malheureux que coupables_.» (Ibid.)

Etc., etc.

* * *

Le chansonnier et vaudevilliste NICOLAS BRAZIER (1783-1838), à qui

appartient cette calinotade si souvent citée:

En vous voyant sous l’habit militaire,

J’ai deviné que vous étiez soldat

(_L’Enfant du régiment_; dans LAROUSSE, art. Bévue).

publia, en 1824, sous le titre de _Souvenirs de dix ans_, un recueil

de chansons en l’honneur des Bourbons, dont une pièce inspirée par

la naissance du duc de Bordeaux avait servi naguère à célébrer

la naissance du roi de Rome. Louis XVIII prit la chose en riant

et gratifia le poète d’un emploi de «bibliothécaire du Château».

Mais, en allant faire sa visite à son chef, à Antoine-Alexandre

Barbier, le savant auteur du _Dictionnaire des ouvrages anonymes et

pseudonymes_, qui avait le titre d’administrateur des bibliothèques

particulières du roi, Brazier eut la maladresse et l’impudence de lui

dire: «Vous pensez bien, monsieur, que cette place ne m’a été donnée

que pour récompenser mon dévouement à la dynastie, et nullement pour

m’astreindre à un travail quelconque». Barbier, qui était, lui, le

travailleur par excellence, répliqua qu’il ne l’entendait pas ainsi,

qu’il avait besoin de collaborateurs sérieux et effectifs, et non

d’amateurs et de flâneurs. Un conflit s’ensuivit, mais l’affaire

s’arrangea: Brazier donna sa démission, et reçut une modeste pension.

Attaqué, en 1815, par _Le Nain jaune_, qui raillait l’orthographe

fantaisiste de Brazier, celui-ci rédigea _ab irato_ une réponse

fulminante, que le journal s’empressa de publier. Cette épître

commençait par le mot _Jamais_ écrit _J’amais_, et cette malheureuse

apostrophe, mise en tête d’une lettre destinée à prouver que Brazier

savait l’orthographe, excita la risée universelle. (Cf. Gustave

MERLET, _Tableau de la littérature française_ [1800-1815], t. I, p.

531; et LAROUSSE, art. Brazier.)

Une palinodie analogue à celle de Nicolas Brazier fut commise par le

vicomte d’Arlincourt (1789-1856), de plaisante mémoire. Son poème

épique sur Charlemagne, _La Caroléide_, composé d’abord en partie

pour célébrer Napoléon, fut modifié selon les circonstances, et

parut, en 1818, consacré à l’éloge de Louis XVIII et des Bourbons.

(Cf. Ludovic LALANNE, _Dictionnaire historique de la France_.)

On pourrait encore citer, comme exempte de transformations

littéraires sous le premier Empire, une tragédie d’_Abraham_ qui

avait été d’abord _Le Divorce de Napoléon_: l’Empereur devint

Abraham; l’Impératrice Joséphine, Sarah (la femme stérile);

Marie-Louise, Agar; et le jeune Ismaël, son fils, devint le petit roi

de Rome; — et le _Don Sanche_ de Brifaut, interdit en 1814: l’auteur

change alors ses Espagnols en Assyriens, et Don Sanche en Ninus II.

Etc. (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Théâtre de Voltaire_, p. 206, note 1.)

* * *

Nous passerons rapidement sur EUGÈNE SCRIBE (1791-1861), dont

plusieurs écrivains se sont amusés à recueillir les inadvertances

et bévues: voir notamment Charles de Boigne, _Petits Mémoires de

l’Opéra_, chap. 23, p. 281-295; H. de Villemessant, _Mémoires d’un

Journaliste_, t. V, p. 158-164, etc.

Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc. · 第 27 / 56 题