Déjeunait de l’autel et soupait du théâtre,
on raconte que, comme il venait de faire représenter sa tragédie
de _Pélopée_, et se promenait, avec un de ses amis, dans le jardin
du Luxembourg, il vit à ses pieds une feuille de papier, que l’ami
ramassa. Elle était remplie, du haut en bas, de la même lettre: la
majuscule P y était tracée nombre de fois.
«Devinez, dit à Pellegrin son compagnon, ce que signifient toutes ces
lettres?
— C’est, répondit l’abbé sans hésiter, une page d’écriture qu’un
maître a donné à faire à l’un de ses élèves, et que le vent a
emportée.
— Pas du tout, réplique l’autre; ces lettres sont toutes des
initiales, et en voici le sens: _Pélopée, pièce pitoyable, par
Pellegrin, poète, pauvre prêtre provençal_».
Voici encore quelques autres exemples de cacophonies et amphibologies:
Dans le récit de la prise d’une ville et du carnage qui s’ensuit:
Sur le sein de l’épouse on écrase _l’époux_,
nous dit l’auteur d’une tragédie jadis jouée à l’Odéon. (Cf. _L’Écho
de la semaine_, 6 octobre 1895.)
Dans un drame espagnol (_Ibid._), où l’on essaie de détourner le
roi de son amitié pour un indigne favori, le duc d’Alcala, un des
arguments présentés par l’auteur est celui-ci:
Jamais à ton secours _Alcala vola-t-il_?
Ce qui nous remémore les fameux vers d’une autre pièce dont l’action
se passe aussi en Espagne, _Don Japhet d’Arménie_ (II, 2), de SCARRON
(1610-1660):
Don Zapata Pascal,
Ou Pascal Zapata! Car il n’importe guère
Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière;
et aussi ce vers crépitant de la tragédie de _Manco-Capac_, de
LEBLANC DE GUILLET (1730-1799):
Crois-tu d’un tel forfait _Manco-Capac capable_?
qui a aussi disparu du texte définitif. (Cf. BACHAUMONT, _Mémoires
secrets_, juin 1763, p. 76, note 1; Delahays, 1859.)
Et celui-ci, attribué au critique GEOFFROY (1743-1814)
(_Encyclopédiana_, p. 194; Garnier, s. d.):
Vous, ministres _sacrés, non d’un Dieu_, mais d’un homme.
Puis:
_O Rémus, dominez_ sur la ville éternelle.
(Dans QUITARD, _Dictionnaire de rimes_, p. 173.)
La vache _paît en paix_ dans ces gras pâturages,
nous apprend le poète académicien TISSOT (1768-1854), traducteur des
_Bucoliques_ (dans TENANT DE LATOUR, _Mémoires d’un bibliophile_,
p. 219), cacophonie qu’il supprima, pour ne plus laisser (dans la
première églogue) que
Le cerf léger _paîtra_.
Et VIENNET (1777-1868):
Sous son _casque, Arbogaste_ avait un esprit _vaste_.
(Cf. _Larousse mensuel_, octobre 1912, p. 538.)
Et dans _La Franciade_ du même poète (Cf. STAAFF, _La Littérature
française_, t. II, p. 606, note):
Les paysans fuyaient en emportant leurs _lares_.
Le _Télémaque_, ou du moins un fragment de ce livre, _Télémaque dans
l’île de Calypso_, a été mis en vers par un poète du nom d’Eugène
MATHIEU (1821-?), qui s’est amusé, dans cette parodie, «à plier la
langue française à toute sorte d’excentricités». Ainsi Calypso,
reprochant au fils d’Ulysse sa froideur à son égard et sa terreur de
Mentor, lui dit:
Tu te tais, tant te tient ton tuteur tortueux,
Dans d’odieux dédains des doux dons d’un des dieux!
(Cf. STAAFF, _ibid._, t. III, p. 863.)
Nous verrons plus loin, en parlant de Victor Hugo, cette drolatique
locution «comme un vieillard en sort», qui lui est faussement
attribuée.
* * *
Revenons à Corneille. C’est à propos de lui que Boileau disait qu’il
y avait deux espèces de galimatias: le galimatias _simple_, où
l’auteur, entendant ce qu’il avait voulu dire, n’a pas suffisamment
éclairci l’expression de sa pensée; et le galimatias _double_, où
l’auteur ne s’entend pas plus lui-même qu’il n’est entendu de ses
lecteurs ou auditeurs. Et, comme exemple de ce dernier genre de
galimatias, Boileau racontait ce qui advint à propos des quatre vers
suivants de la tragédie de _Tite et Bérénice_ (I, 2) de Corneille,
prononcés par Domitian, frère de Tite et amant de Domitie:
Faut-il mourir, madame? et, si proche du terme,
Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme
Que les restes d’un feu que j’avais cru si fort
Puissent dans quatre jours se promettre ma mort.
Baron, qui étudiait le rôle de Domitian, se trouva embarrassé par ces
quatre vers dont le sens ne lui paraissait pas très intelligible.
Il alla prier Molière, qui habitait dans la même maison que lui, de
vouloir bien les lui expliquer. Après les avoir lus et relus, Molière
lui avoua qu’il ne les comprenait pas non plus.
«Mais attends, dit-il à Baron; M. Corneille doit venir dîner avec
nous aujourd’hui, tu lui en demanderas l’explication.»
Dès que Corneille arrive, le jeune Baron lui saute au cou, selon son
habitude, car il l’aimait beaucoup, et lui soumet ensuite les quatre
vers dont le sens lui échappait.
Corneille les examine durant quelques instants, puis:
«Ma foi, dit-il, j’avoue que je ne les entends pas trop bien non
plus; mais récite-les tout de même: tel qui ne les entendra pas les
admirera.» (Cf. le _Musée des familles_, 1er août 1897; et Edmond
GUÉRARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 504.)[18]
[18] On a appliqué aussi cette anecdote à d’autres vers de
Corneille, à un passage de sa tragédie d’_Héraclius_: cf. Émile
DESCHANEL, _ouvrage cité_, t. I, p. 225-226; et _même ouvrage_,
2e série, Racine, t. I, p. 241.
De même Klopstock, dans sa vieillesse, ne comprenait plus bien tous
les vers de sa _Messiade_:
«Il faut que je commence un chant pour le comprendre, déclarait-il
un jour. Si je le prends dans le courant, je ne retrouve plus le
sens, et je suis obligé de remonter, pour ressaisir mon idée.» (Cf.
SAINTE-BEUVE, _Chateaubriand et son groupe littéraire_, t. II, p.
182, note 1.)
Et n’a-t-on pas attribué à Victor Hugo cette plaisante réponse:
«Lorsque j’ai écrit ces vers, il n’y avait que Dieu et moi pour
les comprendre. Aujourd’hui, il n’y a plus que Dieu.» (Cf. Émile
DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. I, p. 226).
Ce beau vers qu’on lit dans _Tite et Bérénice_ (V, 1):
Chaque instant de la vie est un pas vers la mort,
se trouve textuellement dans les _Essais de morale_ de Nicole (Cf.
CORNEILLE, _Œuvres complètes_, t. IV, p. 371, note 1; Hachette,
1864), et ces autres, qui se trouvent dans _Polyeucte_ (IV, 2):
... Et, comme elle a l’éclat du verre,
Elle en a la fragilité,
sont, textuellement aussi, empruntés à Godeau, l’évêque de Grasse,
qui lui-même les avait traduits de Publius Syrus:
Fortuna vitrea est: tum, quum splendet, frangitur.
(Cf. MONTAIGNE, _Essais_, I, 40; t. I, p. 405, note 1, édit.
Louandre.)
Voici un enjambement ou rejet rencontré dans Corneille (_Le Menteur_,
II, 5), dont la hardiesse ne laisse pas de surprendre:
Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle
Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle.
Ajoutons qu’on cite comme exemple d’éloges outrés et de platitude
la dédicace d’_Horace_ au cardinal de Richelieu, ainsi que celle de
_Cinna_ à M. de Montauron (d’où le nom d’_Épître à la Montauron_
donné depuis à ces flatteries exagérées et intéressées: cf. Honoré
BONHOMME, _Grandes Dames et Pécheresses_, p. 253-254; Charavay,
1883), et que le discours de réception de Corneille à l’Académie
«est un chef-d’œuvre de mauvais goût, de plate louange et d’emphase
commune». (SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_, t. I, p. 44;
nouvelle édit., Garnier, s. d.)
De tous les ouvrages de Pierre Corneille, c’est sa traduction de
l’_Imitation de Jésus-Christ_, dont il se fit de la première partie
seulement trente-deux éditions, qui lui rapporta le plus d’argent.
Lui-même nous l’apprend; il racontait que son _Imitation_ lui avait
plus valu que la meilleure de ses comédies, et qu’il avait reconnu,
par le gain considérable qu’il en avait tiré, «que Dieu n’est jamais
ingrat envers ceux qui travaillent pour lui». (Cf. Jules LEVALLOIS,
_Corneille inconnu_, p. 288.)
Rappelons, à ce propos, que THOMAS CORNEILLE (1625-1709), le frère de
Pierre, est, de tous les auteurs dramatiques du dix-septième siècle,
celui qui obtint les plus grands succès au théâtre et y gagna le plus
d’argent. Sa tragédie de _Timocrate_, jouée en 1656, et que personne
ne connaît plus aujourd’hui, «fut le plus éclatant succès dramatique
de tout le dix-septième siècle». (Paul STAPFER, _Des Réputations
littéraires_, t. II, p. 252 et 286.)
«_Timocrate_ eut quatre-vingts représentations, dit de son côté
Laharpe (_Lycée ou Cours de littérature_, t. II, p. 273-274;
Verdière, 1817): les comédiens se lassèrent de le jouer avant
que le public se lassât de le voir; et ce qui n’est pas moins
extraordinaire, c’est que depuis ils n’aient jamais essayé de le
reprendre. Quand on essaye de le lire, on ne peut imaginer ce qui
lui procura cette vogue prodigieuse... Le héros de la pièce joue un
double personnage: sous le nom de Timocrate, il est l’ennemi de la
reine d’Argos, et l’assiège dans sa capitale; sous celui de Cléomène,
il est son défenseur et l’amant de sa fille. Il est assiégeant et
assiégé; il est vainqueur et vaincu. Cette singularité, qui est
vraiment très extraordinaire, a pu exciter une sorte de curiosité qui
peut-être fit le succès de la pièce... Il y a peu d’auteurs dont la
lecture soit plus rebutante que celle de Thomas Corneille, conclut
Laharpe».
* * *
Dans une de ses pièces, sa tragi-comédie de _Céliane_, ROTROU
(1609-1650) met en scène un amant qui se demande (II, 2); sa belle
lui ayant laissé le choix de ses faveurs:
Que dois-je donc choisir, puissant maître des dieux,
De la bouche, du sein, de la joue ou des yeux?
Il choisit le sein, et, devant le public, appuie ses lèvres sur ce
sein, pendant que sa maîtresse repose, étendue sur son lit. (Cf. LA
FONTAINE, édit. des Grands Écrivains, t. IV, p. 438, note 5.)
Dans une autre pièce de Rotrou, _Saint Genest_ (II, 2 ou 3), la
comédienne Marcelle, si férue de sa beauté et de ses charmes, s’écrie:
Je foule autant de cœurs que je marche de pas.
Les beaux vers, les vers devenus proverbes, abondent chez Rotrou,
particulièrement dans sa tragédie de _Venceslas_:
Qui veut vaincre est déjà bien près de la victoire.
(II, 2.)
L’ami qui souffre seul fait une injure à l’autre.
(III, 2.)
Je dérobe au sommeil, image de la mort,
Ce que je puis du temps...
Ce que j’ôte à mes nuits je l’ajoute à mes jours.
(IV, 4.)
Etc., etc.
C’est dans _Venceslas_ (IV, 5 ou 6) que se trouve ce vers prononcé
par la duchesse Cassandre, en même temps qu’«elle tire un poignard de
sa manche»:
Voyez, voyez le sang dont ce poignard dégoutte!
Ce qui rappelle le fameux cri de la Thisbé de Théophile DE VIAU
(1590-1626):
Ah! voilà le poignard qui du sang de ton maître
S’est souillé lâchement. Il en rougit, le traître!
Citons aussi ce grotesque distique de la tragédie d’_Orbecce_ de
DUMONIN (1557-1586) (Dans Philarète CHASLES, _Études sur le seizième
siècle_, p. 178):
Orbecce fréricide, Orbecce méricide!
Tu seras péricide, ainsi que fillicide!
Et cet autre distique de Pierre DU RYER (1606-1658), dans sa tragédie
de _Scévole_:
Ce peuple pour sa gloire, ennemi de la vôtre,
Se nourrira d’un bras et combattra de l’autre.
«Quel est le sens de ces deux vers? se demande Laharpe (_Ouvrage
cité_, t. II, p. 272). Junie veut-elle dire que les Romains mangeront
et combattront en même temps, ou bien qu’ils mangeront un de leurs
bras et combattront avec l’autre? Les vers ont également ces deux
sens, et sont très mauvais dans tous les deux.»
Afin de respecter l’_unité de lieu_, un auteur du dix-septième
siècle, Jean CLAVERET (1590-1666), s’avisa du stratagème suivant.
Dans sa tragédie _Le Ravissement_ (l’Enlèvement) _de Proserpine_, où
la scène est tour à tour au Ciel, en Sicile et aux Enfers, il dit que
«le lecteur peut se représenter une certaine unité de lieu, en la
concevant comme une ligne perpendiculaire du Ciel aux Enfers; bien
entendu que cette verticale doit passer par la Sicile». Les trois
«théâtres de l’action», Ciel, Sicile et Enfers, se trouvent ainsi
situés dans le même plan, le même «lieu». (Cf. SAINTE-BEUVE, _Tableau
de la Poésie française au seizième siècle_, p. 253; Charpentier,
1869.)
Plus tard, RIVAROL (1753-1801) réduisit la tragédie à la simple
position et solution de cette question: Mourra-t-il ou ne mourra-t-il
pas? Question qui fluctue ainsi:
1er acte: il mourra.
2e acte: il ne mourra pas.
3e acte: il mourra.
4e acte: il ne mourra pas.
5e acte: il mourra.
(Cf. STAAFF, _La Littérature française_, t. III, p. 1243.)
Napoléon était aussi d’avis que le cinquième acte d’une tragédie
devait se terminer par la mort du héros. «Il faut que le héros meure!
Tuez-le!» C’est le conseil qu’il donnait à A.-V. Arnault, pour sa
tragédie _Les Vénitiens_. Le héros, Montcassin, fut donc mis à mort
par ordre de l’empereur, mais la tragédie n’en valut ni plus ni
moins. (Cf. STAAFF, _ibid._, t. II, p. 386, note 1.)
A propos de la tragédie, rappelons le mot de Crébillon père
relativement à son goût pour le genre terrible: «Je n’ai pas eu le
choix; Corneille avait pris le ciel; Racine, la terre; il ne me
restait plus que l’enfer». (Note du _Gil Blas_ de Lesage, édit.
Saint-Marc Girardin, p. 137; Charpentier, 1865.)
* * *
Lorsque RACINE (1639-1699), fort jeune encore, composa l’ode _La
Nymphe de la Seine_, à l’occasion du mariage du roi, il alla
consulter Chapelain, qui releva quelques fautes dans ce poème,
«entre autres, celle d’avoir mis en eau douce des tritons, divinités
essentiellement salées, _ce qui est une énorme incongruité
mythologique_». (Théophile GAUTIER, _Les Grotesques_, p. 250-251; M.
Lévy, 1859.)
On cite souvent ce vers étrange d’_Andromaque_ (I, 4), où Pyrrhus
emploie le mot _feux_ dans deux acceptions toutes différentes:
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai.
C’est-à-dire: brûlé de plus d’amour, de passion, que je n’allumai
d’incendies dans les guerres que j’ai soutenues et notamment
«devant Troie». Cette pointe, selon la remarque d’Émile Deschanel
(_Le Romantisme des classiques_, Racine, t. I, p. 110), est une
réminiscence du roman grec de l’évêque Héliodore, _Théagène et
Chariclée_, que Racine adolescent s’était tant complu à lire et à
relire.
D’après le poète et romancier Joseph Méry, Racine s’est servi
cent soixante-cinq fois du mot _œil_ ou _yeux_ dans cette tragédie
d’_Andromaque_. «Vous pouvez les compter,» ajoute-t-il, (_La Croix
de Berny_, lettre XXII, p. 219; Librairie nouvelle, 1859; où Méry se
cache sous le pseudonyme de Roger de Monbert.)
Dans _Les Plaideurs_ (I, 6), nous trouvons cet enjambement, dont plus
tard les romantiques pourront s’autoriser:
Mais j’aperçois venir madame la comtesse
De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse.
Racine a employé le substantif _diligence_ (zèle, soin, promptitude)
dans des vers qu’on s’est plu à interpréter comiquement:
Prince, que tardez-vous? Partez _en diligence_.
(_Britannicus_, V, 2.)
C’est-à-dire partez sans tarder, et non dans une de ces voitures
publiques dites _diligences_.
Ah! quittez d’un censeur la triste _diligence_!
(_Britannicus_, I, 2.)
Je vais faire venir ma fille _en diligence_.
(_Les Plaideurs_, III, 1.)
Mais, comme vous savez, malgré ma _diligence_,
Un long chemin sépare et le camp et Byzance.
(_Bajazet_, I, 1.)
Déjà Corneille avait dit, dans _Polyeucte_ (IV, 1):
Si vous me l’ordonnez, j’y cours _en diligence_.
Et Molière:
J’ai d’Ithaque en ces lieux fait voile _en diligence_.
(_La Princesse d’Élide_, I, 1.)
L’auteur dramatique Charles-Guillaume ÉTIENNE(1778-1845) dira de
même, dans sa comédie _L’Intrigante_ (I, 7):
Vous m’avez demandé,
J’accours _en diligence_.
Dans _La Thébaïde ou les Frères ennemis_ (IV, 3), on trouve ce
singulier vers:
L’un ni l’autre ne veut s’embrasser le premier,
que Littré (art. Embrasser) relève avec raison: «On s’embrasse l’un
l’autre, mais on n’est pas le premier à s’embrasser l’un l’autre».
Épargnez votre sang, j’ose vous en prier,
Sauvez-moi de l’horreur de l’_entendre crier_,
lit-on dans _Phèdre_ (IV, 4).
Le sang de nos rois crie, et n’est point écouté,
lit-on encore dans _Athalie_ (I, 1).
_Entendre le sang crier_ est une locution biblique que nous
rencontrons dans la _Genèse_ (IV, 10), et placée dans la bouche de
Dieu même, à propos du meurtre d’Abel par Caïn: «Le sang de ton frère
crie vers moi».
Dans cette même pièce de La _Thébaïde_ (IV, 1), Racine suppose que
les frères ennemis, Etéocle et Polynice, se haïssaient avant leur
naissance et se battaient déjà dans le sein de leur mère:
Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance:
Que dis-je? nous l’étions avant notre naissance.
Triste et fatal effet d’un sang incestueux!
Pendant qu’un même sein nous renfermait tous deux,
Dans les flancs de ma mère une guerre intestine
De nos divisions lui marqua l’origine.
La comtesse de Boufflers ayant un jour une lettre d’excuse à adresser
à la duchesse de Polignac, au sujet d’un engagement qu’elle ne
pouvait pas tenir, termina cette missive par les vers suivants,
qu’elle emprunta sans le dire, et à peu près textuellement, au
_Britannicus_ de Racine (II, 3):
Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs;
Vos _jours toujours_ sereins coulent dans les plaisirs;
La Cour en est pour vous l’inépuisable source,
Ou si quelque chagrin _en_ interrompt _la course_,
Tout le monde, soigneux de _les entretenir_,
S’empresse à _l’effacer_ de votre souvenir.
«Grimm nous apprend que ces vers, lus dans la société de Mme de
Polignac, furent généralement trouvés détestables: des _jours
toujours_ sereins, mauvaise consonance; — _en_ interrompt _la
course_, est-ce la course des plaisirs ou la course de la source?
— _les entretenir_ est bien loin du mot _plaisirs_, de même que
_l’effacer_ est un peu loin du mot _chagrin_; — et tous ces _que_,
_qui_, etc. Si Mme de Boufflers avait voulu mystifier son monde, elle
ne s’y serait pas prise plus adroitement.» (SAINTE-BEUVE, _Nouveaux
Lundis_, t. IV, p. 227.)
Racine écrit dans _Mithridate_ (III, 1):
Doutez-vous que l’Euxin ne me porte en deux jours
Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?
«Oui, assurément, j’en doute!» interrompit un soir tout haut,
paraît-il, un vieux militaire qui avait guerroyé dans ces
contrées-là. «Il n’avait pas tort, ajoute Laharpe (_Ouvrage cité_,
t. II, p. 160). Aujourd’hui même que la navigation est tout
autrement perfectionnée qu’elle ne l’était alors, il serait de toute
impossibilité d’aller en deux jours du détroit de Caffa, qui est
l’ancien Bosphore Cimmérien, à l’embouchure du Danube, qui est à
l’autre extrémité de la mer Noire. C’est un trajet de près de deux
cents lieues d’une navigation difficile.» D’après l’abbé Du Bos (dans
Émile Deschanel, _ouvrage cité_, t. I, p. 310), cette objection et
interruption aurait été faite par le prince Eugène en personne.
Dans Mithridate encore (III, 5) se trouve ce vers dit par Monime à
Mithridate:
Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.
A une représentation de cette tragédie, où le rôle de Monime était
rempli par la célèbre Adrienne Lecouvreur, et celui de Mithridate
par son camarade Beaubourg, connu par sa laideur, des spectateurs,
en entendant cette phrase: «Vous changez de visage», s’avisèrent de
crier: «Laissez-le donc faire!» (Cf. Lorédan LARCHEY, _L’Esprit de
tout le monde_ [ou _L’Esprit d’autrefois_], Première série, p. 269.)
A propos de ce vers d’_Iphigénie_ (V, 6):
Le _soldat étonné_ dit que, dans une nue,...
Génin, dans ses _Récréations philologiques_ (t. II, p. 427, note 1;
Chamerot, 1858), conte avoir «entendu à la Comédie-Française déclamer
ce vers de manière à faire douter s’il ne s’agissait pas plutôt d’une
nourrice de Molière que d’un soldat d’Agamemnon», et il conseille de
«préférer un hiatus au ridicule d’une prononciation rigoureusement
exacte».
O le plus grand poltron qui jamais _ait été_!
s’écrie à son tour un personnage de Scarron (_Jodelet_, IV, 7),
poltron qui peut être rapproché du susdit _soldat étonné_.
En 1684, le duc du Maine, âgé de quatorze ans, fils de Louis XIV
et de Mme de Montespan, et de qui l’on publia, en 1678, les _Œuvres
diverses d’un auteur de sept ans_, voulut faire partie de l’Académie
française, et Racine fut chargé de lui transmettre, au nom de
l’Académie, cette incroyable réponse:
«Lors même qu’il n’y aurait pas de place vacante, Monseigneur, il n’y
a pas un académicien qui ne soit _ravi de mourir_ pour vous en faire
une».
Louis XIV eut plus de bon sens et se rebiffa devant tant
d’abnégation; il déclara que le duc était trop jeune pour songer à
l’Académie, et que, par conséquent, il ne fallait tuer personne pour
lui en procurer l’accès. (Cf. _Le Magasin pittoresque_, 1835, p. 354.)
Qui croirait qu’_Athalie_, ce chef-d’œuvre, a été tellement mal
accueilli à ses débuts, qu’on le donnait à lire par pénitence? «Dans
plusieurs sociétés, on avait établi, par forme de plaisanterie,
de donner pour pénitence la lecture d’un certain nombre de vers
d’_Athalie_... Un jeune officier, condamné à lire la première scène,
lut toute la pièce, et la relut sur-le-champ une seconde fois;
ensuite il remercia la compagnie de lui avoir donné un plaisir auquel
il ne s’attendait guère. Ce petit événement, qui fit du bruit par sa
singularité,» ajoute Laharpe (_Ouvrage cité_, t. II, p. 241-242),
amena peu à peu un changement d’opinion, et, en 1716, le Régent
donna ordre de jouer _Athalie_, qui, cette fois, «fut applaudie avec
transport».
Racine, qui est considéré chez nous comme l’emblème de la
délicatesse, de l’élégance et de la pureté, a pourtant été jugé si
hardi, si grossier et immodeste, que certains ont éprouvé le besoin
de l’_épurer_. Au lieu de ces deux vers d’_Alexandre le Grand_ (V, 3):
Aimez, et possédez l’avantage charmant
De voir toute la terre adorer votre amant,
ces pudibonds censeurs ont mis:
Aimez, et possédez l’avantage _si doux_
De voir toute la terre adorer _votre époux_.
Dans _Les Plaideurs_ (II, 9), ils n’ont pas manqué de supprimer le
mot _bâtard_ et de le remplacer par _fils_:
Monsieur, je suis _le fils_ de votre apothicaire.
Dans _Esther_ (I, 1), au lieu de:
Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit,
La chassa de son trône ainsi que de son lit,
estimant le mot _lit_ trop suggestif, ils ont écrit:
Lorsque le roi, contre elle enflammé _sans retour_,
La chassa de son trône ainsi que de _sa cour_.
(Cf. Edmond TEXIER, _Les Choses du temps présent_, p. 202-204;
Hetzel, 1862.)
Il y a eu mieux encore. On s’est avisé, au dix-septième siècle, de
se demander si Racine était vraiment poète et s’il était vraiment
chrétien, et la réponse fut deux fois négative. «Les Jésuites... en
1673, soumirent à un examen le génie et la religion de Racine. Il fut
question de savoir s’il était poète et chrétien: le public fut invité
à cette discussion, et des enfants dressés par le jésuite Soucié
(ou Souciet) la terminèrent en décidant que l’auteur immortel de
_Phèdre_ et d’_Athalie_ n’était ni poète ni chrétien, _nec poeta nec
christianus_.» (_Vie de Voltaire_, chap. II, p. 17-18, en tête de ses
Œuvres, édit. de Kehl.)
Il est vrai que, plus tard, il a été traité de «polisson» et de
«vieille botte»: le premier de ces qualificatifs lui a été donné,
paraît-il, par Frédéric Soulié (Cf. _Le Temps_, 1er décembre
1912, art. signé Paul Zahori; — cf. aussi Théophile GAUTIER, _Les
Jeunes-France_, Daniel Jovard, p. 90; Charpentier, 1879: «Ce polisson
de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais ma cravache à
travers le corps»); — la seconde épithète est d’Auguste Vacquerie
(_Profils et Grimaces_, p. 17: «... Les bottes neuves gênent le pied,
les idées neuves gênent l’intelligence. Le drame est tout neuf,
Racine est une vieille botte.»)
Terminons par cette plaisante remarque d’un contemporain de Racine.
Celui-ci, comme on sait, était «grand courtisan, détestait les
jésuites, et évitait cependant d’en dire du mal par précaution.
Lorsqu’il mourut et qu’on sut qu’il avait demandé à être enterré
chez les solitaires de Port-Royal, le comte de Roussy dit aussitôt:
«Racine ne s’y serait certainement pas fait enterrer _de son
vivant_». (Cf. l’abbé DE VOISENON, _Anecdotes littéraires_, p. 36;
Librairie des bibliophiles, 1880; — et Eugène MULLER, _Curiosités
historiques et littéraires_, p. 264; Delagrave, 1897.)
* * *
Les bizarreries de style et les vers négligés ou étranges et aussi
les cacophonies abondent chez MOLIÈRE (1622-1673), à tel point que
Théophile Gautier s’amusait à dire que «comme tapissier, le Poquelin
avait peut-être quelque mérite, mais, comme poète, c’est un pleutre
que nous aurions sifflé s’il eût apparu en 1830». (Cf. _Le National_,
9 janvier 1887.)
Et Flaubert de lui riposter sur le même ton:
«Je te trouve sévère. Je conviens que Molière a des torts, mais il y
a, dans _Le Malade imaginaire_ (acte II, 2e intermède), une phrase
de génie, qui fait de lui un écrivain de vaste envergure: _Plusieurs
Égyptiens et Égyptiennes, vêtus en Mores, font des danses mêlées de
chansons_. Ça, c’est un diamant!» (_Ibid._)
Théophile Gautier a d’ailleurs manifesté plusieurs fois, et en
termes véhéments ou très crus, sa profonde antipathie pour Molière:
«Mon opinion sur Molière et _Le Misanthrope_? Eh bien, ça me semble
infect. Je vous parle très franchement: c’est écrit comme un c...!»
Etc. (GONCOURT, _Journal_, année 1857, t. I, p. 170.)
Fénelon, La Bruyère, Vauvenargues se sont également montrés peu
tendres pour Molière:
«En pensant bien, il parle souvent mal; il se sert des phrases les
plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots,
avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu’avec une
multitude de métaphores qui approchent du galimatias», etc. (FÉNELON,
_Lettre sur les occupations de l’Académie_, VII, p. 70-71; édit.
Despois.)
«Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le barbarisme
et d’écrire purement.» (LA BRUYÈRE, _Caractères_, Des ouvrages de
l’esprit, p. 22; édit. Hémardinquer.)
«On trouve dans Molière tant de négligences et d’expressions bizarres
et impropres, qu’il y a peu de poètes, si j’ose le dire, moins
corrects et moins purs que lui.» (VAUVENARGUES, _Œuvres choisies_, p.
312; Didot, 1858, in-18.)
Le critique Edmond Scherer a publié, dans le journal _Le Temps_ du
19 mars 1882 (Cf. Georges LAFENESTRE, _Molière_, p. 173; — Robert DE
BONNIÈRES, _Mémoires d’aujourd’hui_, 2e série, p. 67 et suiv.; — _La
Gazette anecdotique_ du 31 mars 1882; — etc.), un article demeuré
célèbre, portant pour titre _Une Hérésie littéraire_, et des plus
durs pour Molière. Ce qu’il y a de plus curieux peut-être, c’est
qu’en reprochant à Molière de mal écrire, Scherer tombe dans le même
défaut. Voici la conclusion de son article, qui a été souvent citée
comme exemple de mauvais style et de drôlerie: «Il n’y a pas moyen de
se dérober à la conviction que notre grand comique est aussi mauvais
écrivain qu’on peut l’être, lorsqu’on a, du reste, les qualités de
fond qui dominent tout.» Un _fond_ qui _domine_ tout? Scherer cite
nombre de passages obscurs de Molière, ces phrases de Célimène, entre
autres (_Le Misanthrope_, IV, 3):
Et, puisque notre cœur fait un effort extrême
Lorsqu’il peut se résoudre à confesser qu’il aime,
Puisque l’honneur du sexe, ennemi de nos feux,
S’oppose fortement à de pareils aveux,
L’amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle,
Doit-il impunément douter de cet oracle?
Mais ne peut-on admettre que l’obscurité de ces vers (qui,
antérieurement au _Misanthrope_, se trouvent dans _Garcie de
Navarre_, III, 1) est voulue, et que c’est ainsi que la coquette
Célimène doit et entend exprimer sa pensée?
Il ne faut pas oublier non plus que Molière n’est pas un auteur de
cabinet, travaillant tranquillement, à son aise et à ses heures; il
improvisait souvent, allait plus vite qu’il ne l’aurait voulu, et
sa prose comme ses vers sont faits pour être débités sur la scène,
plutôt que lus et savourés à loisir.
Il ne paraît pas se préoccuper des répétitions de mots. Ainsi, dans
_Le Misanthrope_, la préposition _pour_ se trouve à certain endroit
(III, 5 ou 7), répétée cinq fois en cinq vers:
_Pour_ moi, je voudrais bien que, _pour_ vous montrer mieux,
Une charge à la cour vous pût frapper les yeux.
_Pour_ peu que d’y songer vous nous fassiez les mines,
On peut, _pour_ vous servir, etc...
D’autres vers de Molière nous arrêtent encore, voire nous
déconcertent; ceux-ci de _Tartuffe_ (V, 3), par exemple:
Je voudrais, de bon cœur, qu’on pût entre vous deux
De quelque ombre de paix _raccommoder les nœuds_.
Et ceux-ci, encore de _Tartuffe_ (V, scène dernière):
Et par un doux hymen _couronner_ en Valère
La _flamme_ d’un amant généreux et sincère.
_Couronner une flamme_ est certainement pour nous une singulière
locution; mais nous trouvons, au dix-septième siècle, et même
plus tard, le mot _flamme_ accouplé à bien des verbes qui ne lui
conviendraient plus aujourd’hui:
Réduit au triste choix ou de _trahir_ ma flamme,
Ou de vivre en infâme.
(CORNEILLE, _Le Cid_, I, 7.)
Vous savez pour la paix _quels vœux a faits_ ma flamme.
(ID., _Horace_, I, 2.)
Qu’est-ce-ci, mes enfants? _écoutez-vous_ vos flammes?
Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?
(ID., _ibid._, II. 7.)
Mais ces chaînes du ciel qui tombent sur nos âmes
_Décidèrent_ en moi _le destin de leurs flammes_.
(MOLIÈRE, _Don Garcie de Navarre_, I, 1.)
Des chaînes qui décident un destin?
Seigneur, il est trop vrai qu’une flamme funeste
A fait _parler_ ici _des feux_ que je déteste.
(CRÉBILLON, _Rhadamiste et Zénobie_, I, 2.)
Une flamme qui fait parler des feux?
On lit dans _Le Misanthrope_ (V, 7):
Pourvu que _votre cœur_ veuille _donner les mains_
Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.
_Un cœur qui donne les mains_: voilà encore un étrange style, mais
dont nous trouvons plus d’un exemple antérieur au dix-neuvième siècle:
«La gloire n’est due qu’à _un cœur_ qui sait... _fouler aux pieds_
les plaisirs.» (FÉNELON, _Télémaque_, I, p. 6; édit. Colincamp.)
«Tel est l’homme, ô mon Dieu, _entre les mains_ de ses seules
lumières.» (MASSILLON, _Sermon pour le 4e dimanche de l’Avent_; dans
MOLIÈRE, édit des Grands Écrivains, t. V, p. 549, note 2.)
Ne lit-on pas d’ailleurs dans la Bible (_Proverbes_, XVIII, 21): «La
mort et la vie sont _aux mains_ de _la langue_»?
Du temps de Molière aussi bien que de Massillon, les acceptions du
mot _main_ étaient bien plus étendues qu’aujourd’hui (Cf. LITTRÉ).
Gaston Boissier, si imbu de l’antiquité et qui connaissait si bien
nos classiques, a écrit (Dans _Le XIXe Siècle_, 28 janvier 1894):
«Un grand écrivain laisse après lui quelque chose de plus durable
que ses écrits mêmes, c’est la langue dont il s’est servi, qu’il a
assouplie et façonnée à son usage, et qui, même maniée _par d’autres
mains_, garde toujours quelque trace du pli qu’il lui a donné».
De Molière encore (_Les Précieuses ridicules_, sc. 9):
«CATHOS. — Votre cœur crie avant qu’on l’écorche.