L’équipage du «Norge».
Composition de l’équipage au point de vue de la nationalité.--Le colonel
Umberto Nobile.--Les attributions des différents membres de
l’expédition.--Rôle du chef dans une exploration.
Par ROALD AMUNDSEN.
L’équipage du _Norge_ comprend seize hommes:
1º Roald Amundsen et Lincoln Ellsworth, chefs de l’expédition.
2º Le colonel Umberto Nobile, commandant du dirigeable.
3º Le lieutenant de vaisseau de la marine royale norvégienne
Riiser-Larsen, commandant en second de l’expédition et du ballon.
Riiser-Larsen possède la pratique de la navigation aérienne; il a piloté
un de nos avions pendant la campagne de 1925 et dans la conduite de cet
appareil a déployé les plus éminentes qualités. A bord du _Norge_ il
remplira les fonctions de navigateur; il aura la tâche singulièrement
lourde et difficile de nous conduire du Spitsberg aux rivages de
l’Alaska en passant par le Pôle. Jamais spécialiste n’a été chargé d’une
mission aussi délicate.
4º Le lieutenant de vaisseau de la marine royale norvégienne, Emil
Horgen, préposé à la commande de direction. Un aviateur de premier
ordre, d’un sang-froid imperturbable; en outre, un habile navigateur. Si
Riiser-Larsen a besoin d’un collaborateur pour ses calculs, il le
trouvera dans Horgen.
5º Oscar Wisting, chargé du volant de profondeur. Après avoir fait
partie de l’expédition au Pôle Sud, il vient de passer sur le _Maud_ six
ans dans les glaces de l’Océan Arctique de Sibérie; à peine échappé à
leur étreinte, il est accouru se joindre à nous.
6º Le capitaine de vaisseau Birger Gottwaldt, de la marine royale
norvégienne, spécialiste en radiotélégraphie et en radiogoniométrie,
dirige le poste de T. S. F.
7º Fridtjof Storm Johnsen, assistant radiotélégraphiste.
8º Finn Malmgren, de l’université d’Upsal, météorologiste. Embarqué, de
1922 à 1925, sur le _Maud_ pendant sa dérive avec la banquise à travers
l’Océan Glacial de Sibérie, il possède une grande expérience de
l’Arctique.
9º Fredrik Ramm, journaliste. Sa mission consiste à tenir la presse des
deux mondes au courant de nos faits et gestes dans le grand inconnu
blanc.
10º Le lieutenant aviateur Oskar Omdal, de la marine royale norvégienne,
chargé du moteur de tribord. Excellent mécanicien, esprit inventif, avec
cela sachant prendre rapidement ses décisions, Omdal constitue une
valeur dans une expédition comme la nôtre.
11º Cecioni, mécanicien en chef,
12º Arduino, mécanicien,
13º Caratti, mécanicien,
14º Pomela, mécanicien,
Chargés des moteurs bâbord et arrière.
15º Alessandrini, arrimeur.
L’expédition comprend ainsi huit Norvégiens, six Italiens, un Américain
et un Suédois.
On a prétendu que ni Ellsworth ni moi, n’étant aéronautes, n’étions
qualifiés pour commander l’expédition. Ma réponse à cette objection est
aussi simple que décisive. Est-ce que nombre d’expéditions polaires
organisées depuis un demi-siècle, montées sur des navires, n’ont pas été
dirigées par des hommes qui n’étaient point des marins, et est-ce que
précisément pour cette raison leurs chefs n’ont pas été assistés par des
professionnels. N’avons-nous pas les exemples de Nansen, de Peary, de
Nordenskjöld, de Mylius Erichsen? Aucun de ces explorateurs ne possédait
la pratique de la navigation, et tous, pour conduire leurs bateaux, ont
fait appel au concours, soit d’officiers appartenant à des marines
militaires, soit de capitaines au long cours. Leur a-t-on contesté pour
cela le titre de chef d’expédition? Non, assurément. Notre cas est
exactement le même.
Le grand public se fait, d’ailleurs, une idée complètement erronée de la
mission de ce personnage. Il se le représente dirigeant les manœuvres et
commandant à ses compagnons comme à des comparses. Tout différent est
son rôle. Le chef, c’est celui qui a l’idée de l’expédition, qui en
conçoit le programme et en assure l’exécution. De toutes ses tâches
multiples, la plus importante consiste à savoir choisir ses
collaborateurs et à assurer le bon fonctionnement des différents organes
de l’entreprise. Si vous réussissez à grouper autour de vous des hommes
capables et à leur donner un équipement adéquat, vos chances de succès
seront grandes. Il peut arriver, il est vrai, que des événements
fortuits, tels que la rencontre de banquises invincibles, si vous
attaquez l’inconnu polaire avec un bateau, opposent un obstacle
insurmontable à la réalisation de votre plan de voyage. Dans ce cas,
quelque excellent que soit votre équipement, vous aboutirez à une
défaite. C’est là un accident, un des risques du métier, pourrait-on
dire, et sa survenance n’infirme nullement le principe posé. Au
contraire, si le personnel d’une expédition se montre inférieur à sa
tâche, alors même que son chef possède des qualités de premier ordre,
l’échec est certain d’avance. A lui seul, un homme ne peut accomplir une
grande exploration, mais s’il réunit autour de lui des spécialistes
expérimentés, il pourra les conduire à la victoire. Que l’on nous
permette de dire que l’expédition du _Norge_ apporte un exemple
illustratif à l’appui de cette opinion.
Pour la fonction de commandant du dirigeable, nous nous sommes assurés
le concours de l’homme le plus qualifié à cet effet, le colonel Umberto
Nobile. Nobile a non seulement construit le _Norge_, mais encore
accompli sur cet aérostat un très grand nombre de vols avec le succès le
plus complet. Tous nous nous félicitons d’avoir acquis une collaboration
d’une si haute valeur; nous avons mis la main sur le technicien dont
l’expérience constitue un gage de succès. Dès sa nomination, l’aéronaute
italien s’est donné corps et âme à l’entreprise, et, nous ne saurions
trop rendre hommage à la conscience qu’il a apportée aux préparatifs;
dans cette œuvre, il a donné la mesure de sa haute compétence.
Il est toujours assez délicat de parler de soi-même; nous allons
cependant essayer de le faire en toute sincérité, dans le dessein de
définir plus complètement mon rôle personnel. Aussi longtemps que le
voyage à travers les airs s’effectuera dans des conditions normales, ma
tâche se bornera à observer les régions survolées. L’équipage comprenant
des techniciens dans toutes les branches, je n’aurai pas à intervenir
dans leur domaine. Mais si, par malheur, un accident se produit, si le
_Norge_ est contraint de descendre sur la banquise par suite d’une panne
de moteurs ou de toute autre avarie, et réduit à l’état d’épave de
l’air, je devrai prendre le commandement effectif de toute la troupe. Il
s’agira alors de battre en retraite à travers les glaces de l’Océan
arctique, vers la terre la plus proche. En pareille occurrence, quel
serait le sort de novices en matière d’exploration polaire? Aucun doute
n’est possible à cet égard; dès l’instant où ils se trouveraient sur la
banquise, ils seraient condamnés à une mort prochaine. Dans des
circonstances aussi critiques, seul un explorateur possédant une longue
expérience de ces régions si hostiles pourra arriver à sauver ses
compagnons, encore ne sera-t-il pas certain du succès, mais lui, au
moins, aura des chances d’atteindre un heureux résultat.