CHAPITRE PREMIER

La naissance de l’expédition.

Une conférence au Spitsberg.--Résultats de notre raid en avion au-dessus

de la grande banquise polaire.--Supériorité du dirigeable sur l’avion

pour l’exploration.--Négociations avec le colonel Umberto

Nobile.--Libéralités d’Ellsworth.

Par ROALD AMUNDSEN.

_Au Spitsberg, en mai 1925._--Nous sommes à Ny Aalesund, le charbonnage

norvégien installé sur les bords de la baie du Roi, attendant une

occasion propice pour nous envoler au-dessus de la grande banquise

polaire. Nos deux avions sont parés pour le départ, mais le ciel ne se

montre guère favorable; toujours de la brume, des averses de neige, ou

des coups de vent.

Une après-midi, pour passer le temps, nous nous réunissons dans une

pièce du bâtiment servant de cantonnement à une partie de l’expédition.

Une cellule monacale, cette pièce meublée seulement de deux lits de camp

et de deux mauvaises chaises. Avec nos pilotes, les lieutenants de

vaisseau de la marine royale norvégienne Hj. Riiser-Larsen et Leif

Dietrichson, nous discutons les conditions dans lesquelles se présente

le voyage que nous allons entreprendre.

Nous nous proposons simplement d’effectuer une reconnaissance à grand

rayon en direction du Pôle, d’expérimenter la route de l’air pour

pénétrer dans l’inconnu arctique. Ce ne sera, à vrai dire, qu’un vol

d’essai. S’il réussit, nous envisagerons ensuite une exploration plus

étendue.

Toujours hanté par l’idée de traverser de part en part la calotte

polaire boréale par la voie aérienne, Amundsen expose alors le programme

qu’il a depuis longtemps élaboré pour réaliser ce rêve. On partirait du

Spitsberg, de cette même baie du Roi où nous nous trouvons actuellement;

de là, on atteindrait le Pôle, puis on irait atterrir en Amérique, sur

la côte nord de l’Alaska. Quelles découvertes un pareil voyage ne

procurerait-il pas? Entre les terres de l’archipel polaire américain et

le méridien du détroit de Bering s’étend une énorme banquise

impénétrable; c’est là que se rencontre le maximum de glaciation marine

dans l’hémisphère boréal. Avec juste raison, cette région a été

surnommée le Pôle des Glaces par opposition au Pôle géographique et au

Pôle magnétique. Cette immensité blanche renferme-t-elle des îles encore

inconnues, prolongement vers l’ouest de l’archipel américain ou est-elle

occupée entièrement par l’océan? Un vol de quelques heures permettra de

répondre à cette question, la dernière énigme géographique importante

que garde l’Arctique.

[Illustration: Roald Amundsen.]

Ce programme, singulièrement attrayant, est immédiatement mis en

discussion. Pour l’exécuter, Riiser-Larsen, expert en matière

d’aéronautique, recommande le dirigeable italien _N-1_. De tous les

aéronefs en service, celui-ci est, dans son opinion, le plus approprié à

une telle entreprise. C’est ainsi que, sans apparat, sans tambours ni

trompettes, les bases de l’expédition que nous allons raconter ont été

jetées.

Quelques jours après cette réunion, le 21 mai, à 17 h. 10, nous nous

envolions vers l’extrême Nord, sur deux avions le _N-24_ et le _N-25_.

Huit heures plus tard, nous amérissions au milieu de la banquise par 87°

43′ de latitude nord et 10° 37′ de longitude ouest, à 254 kilomètres du

Pôle. Nous ne saurions revenir ici, sur la lutte épuisante, si féconde

en incidents dramatiques, que nous soutînmes pour réussir à reprendre

l’air[2]; mais nous devons élever une vigoureuse protestation contre une

opinion exprimée dans un grand nombre de journaux des deux mondes. Notre

expédition, a-t-on écrit, n’étant pas parvenue au Pôle même, constituait

un insuccès. Rien de plus inexact. Notre voyage avait simplement pour

objet l’étude de la grande banquise, aussi loin que possible en

direction du Nord; or, ce but, au péril de notre vie, nous l’avons

pleinement atteint. Le vol que nous avons effectué a démontré, ainsi que

nous l’avions annoncé à l’avance, l’existence de circonstances

atmosphériques particulièrement propices à l’accomplissement d’un raid

en dirigeable au-dessus du grand désert blanc du Pôle. Soit pendant le

trajet du Spitsberg au 87° 43′ de latitude, soit pendant le retour,

aucun coup de vent ne vint nous assaillir.

[2] Expédition Amundsen-Ellsworth: _En Avion vers le Pôle Nord_, par

Roald Amundsen, traduit du norvégien et adapté par Charles Rabot.

Albin Michel, éditeur, Paris.

Cette reconnaissance eut également pour résultat de faire éclater à nos

yeux la supériorité du dirigeable sur n’importe quel type d’avion

actuel. L’aéroplane est un engin singulièrement délicat; un rien, une

légère fuite dans le tuyautage, la chute d’un simple écrou suffit pour

le mettre hors de service; en pareil cas, il faut atterrir

immédiatement. Or, sur la banquise une descente forcée offre les plus

grands dangers. Il en va tout autrement avec un dirigeable. Si un de ses

moteurs éprouve une avarie, on stoppe et on répare. Après la panne, la

brume est le second grand ennemi de l’avion. Par un temps bouché,

atterrir sur la banquise, c’est la mort certaine. Je ne m’étendrai pas

sur ce sujet; Riiser-Larsen, avec sa grande compétence en aéronautique,

a fait ressortir dans le chapitre suivant les avantages du dirigeable

sur l’avion pour l’exploration du bassin arctique[3].

[3] Voir Chapitre II.

Au retour de notre reconnaissance aérienne dans l’extrême Nord, nous

nous mîmes en rapport avec le colonel Umberto Nobile, le constructeur du

_N-1_, recommandé par Riiser-Larsen. Répondant à notre désir, il vint à

Oslo conférer avec nous. Les renseignements que l’aéronaute italien nous

donna sur son dirigeable nous confirmèrent dans la pensée que de tous

les aéronefs existant celui-ci répondait le mieux aux conditions du long

voyage que nous projetions. Le colonel nous assura, en outre, des

dispositions bienveillantes du gouvernement italien auquel le ballon

appartenait, dans le cas où nous voudrions nous en rendre acquéreurs.

Après cette entrevue, nous demandâmes à l’Aéro-Club de Norvège de nous

prêter son concours pour l’organisation de notre nouvelle campagne,

comme il l’avait fait pour notre raid de 1925. Cette fois encore, cette

société nous a apporté le dévouement le plus éclairé, et c’est pour nous

un agréable devoir d’exprimer à son président, le docteur Rolf

Thommessen, notre gratitude de tous les services qu’il nous a rendus.

Amundsen et Riiser-Larsen se rendirent ensuite en Italie signer l’acte

d’achat du _N-1_. Grâce à l’intérêt témoigné par Mussolini à

l’expédition, l’affaire fut conclue sans difficultés et dans des

conditions pécuniaires satisfaisantes. Il fut convenu que le _N-1_,

après avoir subi un certain nombre de modifications dans l’aérodrome de

Ciampino, nous serait livré à Rome au début de 1926, afin que son

équipage norvégien pût en apprendre la manœuvre sous la direction du

colonel Nobile.

De retour à Oslo, Amundsen partit donner aux États-Unis une longue série

de conférences sur notre reconnaissance en avion au-dessus de la

banquise; il pensait par ce moyen se procurer une partie de la somme

nécessaire à notre second voyage. Le budget! Quelle source de soucis

n’est-il pas pour un explorateur! Par quelles angoisses ne passe-t-il

pas, lorsqu’il compare ses recettes aux dépenses prévues! Pendant la

période préparatoire de notre précédente campagne, la situation était

demeurée longtemps singulièrement noire à ce point de vue; seule la

libéralité d’Ellsworth nous permit de sortir des difficultés dans

lesquelles nous nous débattions; seule sa souscription de 85.000 dollars

rendit possible le premier vol qui ait été effectué au-dessus de la

banquise arctique. Cette fois encore, ce généreux Mécène fut notre

providence en versant à notre caisse une somme de pas moins de 125.000

dollars. Ce don magnifique donna à l’expédition son assiette financière

et permit l’accomplissement de notre programme.

Peu de temps après, dans une réunion tenue à Oslo, le colonel Nobile fut

engagé comme commandant du dirigeable. Nous ne pouvions faire un

meilleur choix. Non seulement Nobile avait construit le _N-1_, mais en

outre il l’avait fréquemment piloté; par suite il possédait une

connaissance complète de l’aéronef sur lequel le voyage serait effectué.

C’était là un avantage considérable dans une entreprise comme la nôtre.

D'Europe en Amérique par le pôle nord · 第 7 / 24 题