1764
Voyage du chevalier de Boufflers en Suisse.
De retour à Lunéville, Boufflers songe bien vite à de nouveaux
déplacements; comme Stanislas, malgré sa bonne volonté, n'a pas
d'ambassade à lui offrir, le chevalier ne trouve rien de mieux que de
s'en confier une à lui-même et de réaliser enfin un projet longtemps
caressé.
Bien qu'il fût encore très jeune en 1748, lors du séjour de Voltaire à
la cour de Lorraine, le chevalier n'était pas sans avoir été frappé de
la présence du philosophe, des hommages qu'on lui rendait et de la
considération dont on l'entourait. Que de fois même Voltaire, toujours
bonhomme, avait plaisanté avec le futur abbé et la «divine mignonne»,
pris part à leurs jeux enfantins! Quand le triste événement que nous
connaissons eut éloigné à jamais le philosophe de Lunéville, son
souvenir n'y resta pas moins vivant dans les esprits et dans les
cœurs. Comment oublier cet homme qui, pendant deux ans, avait tenu la
Cour et le Roi sous le charme; comment oublier ces heures délicieuses
que Stanislas ne se rappelait jamais sans attendrissement! On parlait
sans cesse de Voltaire, des aventures dont il avait été le héros, de
son séjour en Lorraine, des événements qui lui advenaient, de ses
œuvres. Le Roi, Mme de Boufflers, Panpan, Tressan, etc.,
n'avaient-ils pas mille anecdotes à raconter sur le philosophe,
n'échangeaient-ils pas avec lui des lettres qu'on se montrait avec
orgueil?
Il eût été présent qu'on n'aurait pas davantage parlé de lui.
L'imagination du jeune chevalier, nourrie de ces récits, se montait de
plus en plus; Voltaire devint pour lui un dieu, une idole, et son rêve
fut bientôt de revoir enfin cet homme qui pour lui représentait le
résumé le plus complet et le plus brillant de l'intelligence humaine.
Donc, l'occasion lui paraissant propice, Boufflers décida de rendre au
patriarche de Ferney cette visite qui lui tenait tant au cœur, et en
même temps il résolut de parcourir la Suisse, dont quelques voyageurs
vantaient les sites montagneux et agrestes et qu'il devenait à la mode
de visiter.
Cette fois, comme Boufflers agit pour son compte et qu'il est son
maître, il imagine toute une mise en scène qui va, il le suppose du
moins, le prodigieusement divertir. Comme il voyage pour son agrément,
pour s'instruire, pour étudier les mœurs des peuples étrangers, il
décide de garder l'incognito. Il veut devoir à son mérite personnel et
non pas à son nom les heureuses aventures qui ne peuvent manquer de
lui advenir. Le chevalier de Boufflers n'est plus; l'homme qui
parcourt le monde est un jeune peintre fort inconnu, M. Charles, qui,
pour payer son écot, fait le portrait de son hôte et au besoin celui
des dames de bonne volonté qu'il trouve sur sa route. Le chevalier
voit dans cet incognito mille perspectives amusantes, mille rencontres
imprévues, il est ravi de son idée, et comme il écrit à Voltaire pour
lui annoncer sa visite, il lui fait part de son travestissement en le
suppliant de ne pas le trahir.
Les agréables péripéties que Boufflers se promettait se réalisèrent au
delà de ses espérances; bien qu'inconnu, il reçut partout le plus
charmant accueil et son voyage fut un enchantement de tous les
instants.
Et cependant, il faut l'avouer, l'aspect extérieur du chevalier ne
prévenait guère en sa faveur; sa légèreté et son étourderie ne lui
permettaient guères de songer à sa toilette; aussi, qu'il fût en
hussard ou en peintre, sa mise était-elle toujours très négligée et
son apparence première assez hirsute. Il avait de la gaucherie dans le
maintien, de la pesanteur, enfin du malvenu dans toute sa personne. La
beauté de ses traits rachetait-elle ce que son apparence première
pouvait avoir de déplaisant? Hélas! non; le chevalier était
franchement laid. Mais dès qu'il parlait sa figure s'animait et ses
yeux brillaient d'esprit; et puis il plaisantait si agréablement, il
savait donner à tous ses récits un tour si vif, si original, si
amusant, il avait toujours à sa disposition tant d'histoires
drôlatiques, qu'on oubliait bien vite sa laideur pour rester sous le
charme de son esprit.
Avec les femmes il était galant, empressé et d'une audace surprenante,
qui du reste lui réussissait presque toujours. Il a eu bien des bonnes
fortunes, mais sa légèreté naturelle lui interdisait d'être constant
et il n'avait pas plutôt obtenu ce qu'il désirait qu'il passait bien
vite à d'autres amours. Il a été aussi célèbre par son inconstance que
par ses succès.
Donc à l'automne de 1764, vers la fin de septembre, Boufflers part
pour la Suisse, à petites journées.
A peine arrivé à Colmar, il écrit à sa mère pour lui faire part de ses
impressions et en même temps il la charge de ses instructions pour le
personnel qu'il a laissé à Lunéville:
«4 octobre 1764.
«Je serai demain matin à Bâle, d'où je vous écrirai. Adressez-moi
vos lettres, si vous m'écrivez, chez M. de Voltaire, sous le nom
de Charles, en le faisant prier de me les garder jusqu'à mon
passage.
«J'ai pris le parti de réformer mon cocher et mon postillon, et
deux chevaux, dont l'un nommé vulgairement la Grise, sera vendu à
quelque prix que ce soit; et l'autre, appelé par mes gens le
Grand Entier, et par moi l'Évêque de Toul, sera donné pour quinze
louis. Je vous prierai de vouloir bien charger l'abbé Porquet de
cette exécution-là; qu'il veuille bien écrire à M. Rollin pour
avoir l'argent nécessaire, et qu'il dise à mon piqueur de faire
hacher la paille pour ceux qui resteront, et surtout pour le
grand maigre, surnommé la Lanterne, à cause de sa transparence;
et que le susdit abbé Porquet soit toujours bien persuadé qu'il
n'a jamais eu d'élève aussi soumis que moi.
«Adieu, ma très belle maman, je me réjouis de parler de vous à M.
de Voltaire, et de lui dire tout ce que j'en pense; car je parie
qu'il n'avait pas assez d'esprit pour sentir tout votre mérite.»
De Colmar, Boufflers se rend à Soleure, où réside le chevalier de
Beauteville, le nouveau représentant de la France:
«Du 9 octobre 1764.
«Me voici chez le chevalier de Beauteville, qui m'a reçu comme un
Suisse qui descendrait du ciel à cheval sur un rayon. Il est en
vérité charmant. Je suis arrivé au moment de son entrée et des
députations des treize cantons qui viennent le reconnaître.
«La ville de Soleure devient le rendez-vous de toute Suisse; les
femmes y sont charmantes; je serais même tenté de les croire
coquettes, si les femmes pouvaient l'être.....»
Mais Boufflers ne voyage pas seulement pour son agrément, il a la
prétention d'observer. Son étonnement est grand de voir ce qu'est un
pays libre; combien le peuple y est plus heureux qu'en Lorraine et en
France, où on l'écrase d'impôts! Bien qu'il sache à n'en pas douter
que ses lettres seront lues non seulement par sa mère, mais aussi par
le Roi, Boufflers écrit tout ce qu'il pense, sans souci de choquer
personne, et dans sa juvénile indignation, il n'hésite pas à établir
un saisissant contraste entre la situation d'un pays libre et celle
d'un pays sous le joug.
«Ce peuple-ci me représente le peuple gaulois: il en a la
stature, la force, le courage, la douceur et la liberté. Il n'y a
pas plus d'hommes à proportion qu'en Lorraine. Le pays en
lui-même est moins bon, mais la terre y est cultivée par des
mains libres. Les hommes sèment pour eux et ne recueillent pas
pour d'autres. Les chevaux ne voient pas les quatre cinquièmes de
leur avoine mangée par les rois. Les rois n'en sont pas plus gras
et les chevaux ici le sont bien davantage. Les paysans sont
grands et forts, les paysannes sont fortes et belles. Je remarque
que partout où il y a de grands hommes, il y a de belles femmes;
soit que les climats les produisent, soit qu'elles viennent les
chercher, ce qui ne serait pas décent.
«Cette nation-ci ne s'amuse guère, mais elle s'occupe beaucoup.
On y est fort laborieux, parce que le travail est un plaisir pour
qui est sûr d'en retirer le fruit; il y a autant de plaisir à
labourer qu'à moissonner. Les lois des Suisses sont austères;
mais ils ont le plaisir de les faire eux-mêmes, et celui qu'on
pend pour y avoir manqué a le plaisir de se voir obéir par le
bourreau.
«Adieu, madame, je me porte bien.
«B.»
«Faites souvenir le Roi que dans le pays le plus libre, il a à
cette heure le plus fidèle de ses sujets; et vous, chantez de ma
part: _Aimez-moi comme je vous aime_.»
En quittant Soleure et les pompes officielles, le chevalier se dirige
vers le lac de Genève et c'est dans la délicieuse petite ville de
Vevey, sur le bord du lac, aux pieds des collines couvertes de
châtaigniers qu'il s'installe pour faire un séjour prolongé.
Il écrit à sa mère une jolie description du lac, de sa situation et
des montagnes qui l'entourent.
«26 octobre 1764.
«Me voici dans le charmant pays de Vaud. Je suis au bord du lac
de Genève, bordé d'un côté par les montagnes du Valais et de
Savoie, et de l'autre par de superbes vignobles dont on fait, à
cette heure, la vendange. Les raisins sont énormes et excellents;
ils croissent depuis le bord du lac jusqu'au sommet du mont Jura,
en sorte que d'un même coup d'œil je vois des vendangeurs les
pieds dans l'eau, et d'autres juchés sur des sommets à perte de
vue.
«C'est une belle chose que le lac de Genève. Il semble que
l'Océan ait voulu donner à la Suisse son portrait en miniature.
Imaginez une jatte de quarante lieues de tour, remplie de l'eau
la plus claire que vous ayez jamais bue, qui baigne d'un côté les
châtaigniers de la Savoie et de l'autre les raisins du pays de
Vaud. Du côté de la Savoie, la nature étale toutes ses horreurs,
et de l'autre toutes ses beautés.
«Le mont Jura est couvert de villes et de villages dont la vigne
couvre les toits et dont le lac mouille les murs; enfin tout ce
que je vois me cause une surprise qui dure encore pour les gens
du pays.»
Boufflers n'est pas seulement enthousiasmé des beautés de la nature,
il trouve chez les habitants une simplicité, une droiture qui
l'enchantent. Il a pénétré dans quelques sociétés; tout le monde
ignore son rang, sa situation sociale, et partout cependant on lui a
fait grand accueil:
«Mais ce qu'il y a de plus intéressant, c'est la simplicité des
mœurs de la ville de Vevey. On ne m'y connaît que comme peintre
et j'y suis traité partout comme à Nancy. Je vais dans toutes les
sociétés, je suis écouté et admiré de beaucoup de gens qui ont
plus de sens que moi et j'y reçois des politesses que j'aurais,
tout au plus, à attendre de la Lorraine; l'âge d'or dure encore
pour ces gens-là. Ce n'est pas la peine d'être grand seigneur
pour se présenter chez eux, il suffit d'être homme. L'humanité
est pour ce bon peuple-ci tout ce que la parenté serait pour un
autre.»
Boufflers est ravi parce qu'il s'est présenté comme peintre dans un
brave ménage, qu'on lui a commandé le portrait de la femme et que, le
travail terminé, on lui a remis pour sa peine 36 francs avec beaucoup
de remerciements. Mais, au grand ébahissement de ses hôtes, il n'a
voulu accepter que 12 francs, et encore, par-dessus le marché, il a
fait le portrait du mari.
Le jeune homme est enchanté de la Suisse, des habitants, des mœurs:
«Nous voyons plus d'honnêtes gens dans une ville de trois mille
habitants qu'on n'en trouverait dans toutes les provinces de la
France. Sur trente ou quarante jeunes filles ou femmes, il ne
s'en trouve pas quatre de laides, et pas une de catin. Oh! le bon
et le mauvais pays!»
Il termine sa lettre par ces réflexions amusantes:
«Adieu, Madame, voilà une assez longue lettre; si j'y ajoutais ce
que j'ai toujours à vous dire de mon adoration pour vous, vous
mourriez d'ennui.
«Mettez-moi aux pieds du Roi, contez-lui mes folies et
annoncez-lui une de mes lettres, où je voudrais bien lui manquer
de respect, afin de ne le pas ennuyer. Les princes ont plus
besoin d'être divertis qu'adorés. Il n'y a que Dieu qui ait un
assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tous les
hommages qu'on lui rend.»
Mais qui donc avait parlé à Boufflers du rigorisme et de la pruderie
des femmes de la Suisse? L'heureux chevalier ne s'en aperçoit guère.
Les femmes du canton du Vaud sont fort jolies et il ne leur déplaît
pas se l'entendre dire. Aussi «M. Charles» ne se fait-il pas faute de
les combler de compliments intéressés:
«Malgré tout ce que j'avais entendu dire de la sagesse, et même
de l'austérité des mœurs de ce pays-là, j'ai vu que La Fontaine
avait raison de dire que la femme est toujours femme. Non
seulement la femme y est femme, mais elle y est belle.»
Boufflers ne se contente pas de visiter le canton de Vaud et de
charmer les habitantes par sa verve intarissable; il va plus avant, il
entre dans la vallée du Rhône, et pénètre dans la grande montagne
jusqu'aux pieds du Simplon.
«Novembre 1764.
«Oh! pour le coup, me voilà dans les Alpes jusqu'au cou. Il y a
des endroits ici où un enrhumé peut cracher à son choix dans
l'Océan ou dans la Méditerranée.
«Où est Panpan? C'est ici qu'il ferait beau le voir grossir les
deux mers de sa pituite, au lieu d'en inonder votre chambre.
«Où est l'abbé Porquet? que je le place, lui et sa perruque, sur
le sommet chauve des Alpes, et que sa calotte devienne, pour la
première fois, le point le plus élevé de la terre.
«Pardonnez-moi mon transport, Madame, les grandes choses amènent
les grandes idées, et les grandes idées les grands mots.
«Je suis à cette heure dans le Valais, frontière d'Italie. C'est
le pays le plus indépendant de toute la Suisse. C'est le seul où
les femmes aient constamment conservé leur ancien habillement. Ce
sont de petits corsets assez bien faits, des mouchoirs croisés
assez singulièrement, de petits béguins de dentelles, et de
petits chapeaux par-dessus, avec des nœuds de rubans.
«Je suis occupé d'avoir des vulnéraires de ce pays-ci pour le
Roi; ils sont infiniment supérieurs à ceux du reste de la
Suisse.....»
Mais le pays est si sauvage, si froid, il y a tant de neige, que
Boufflers ne prolonge pas son séjour et il revient bien vite sur les
rives du Léman, où la température est plus clémente.
En revenant, il s'arrête à Sion, où il a l'heureuse fortune de
rencontrer l'illustre et savant Haller; il peut même, à sa grande joie
s'entretenir quelques heures avec lui:
«J'ai dîné et soupé avec le grand célèbre Haller[114]; nous avons
eu pendant et après le repas une conversation de cinq heures de
suite, en présence de dix ou douze personnes du pays, qui étaient
très étonnées d'entendre raisonner un Français. Mais, malgré
l'attention et l'applaudissement de tout le monde, j'ai vu que
pour parvenir à une certaine supériorité, les livres valent mieux
que les chevaux.
[114] Haller (Albert de), né à Berne en 1708, mort en 1777, fut
aussi célèbre comme médecin que comme botaniste et physiologiste.
Sollicité de toutes parts par les gouvernements étrangers, il
allait peut-être quitter sa patrie, lorsque le Sénat de Berne
rendit un décret qui déclarait Haller en réquisition perpétuelle
pour le service de la République, et créait une charge spéciale
pour lui.
«Dans peu de jours je verrai Voltaire, dont Haller n'est pas
assez jaloux, et par échelons, après avoir été d'Haller à
Voltaire, j'irai de Voltaire à vous.
«Mettez-moi toujours aux pieds du Roi, et dites-lui que la vue
des peuples libres ne me portera jamais à la révolte.
«Adieu maman, je vous aime partout où je suis, partout où vous
êtes.
«B.»
En quittant le Valais pour se rendre enfin à Ferney, but et objet
suprême de son voyage, Boufflers s'arrête à Lausanne, ville très
importante et qu'il ne peut manquer de visiter. Il n'y devait faire
qu'un court séjour, mais il est si bien reçu, si bien fêté qu'il ne
peut plus s'arracher aux délices de cette nouvelle Capoue. Alors comme
aujourd'hui, les femmes de Lausanne étaient charmantes, fines,
spirituelles; comment s'arracher à ces aimables Vaudoises si
avenantes, si accueillantes, qui se laissent si volontiers peindre au
pastel, qui se montrent si heureuses des quatrains qu'il leur
prodigue? Elles n'étaient certes pas habituées, de la part de
leurs compatriotes, à tant de grâce et d'empressement; aussi
raffolaient-elles du galant chevalier. Boufflers charmé écrit à sa
mère:
«Lausanne, 10 décembre 1764.
«Il faut que vous n'ayez pas reçu mes lettres, par la négligence
de mon palefrenier, qui a oublié de les affranchir, ou que vous
vous souciiez bien peu du sang de votre sang, de la chair de
votre chair, des os de vos os.
«Je suis ici dans l'île de Circé, sans être ni aussi fin, ni
aussi brave, ni aussi sage qu'Ulysse et ses compagnons. Lausanne
est connu dans toute l'Europe par ses bons pastels et la bonne
compagnie: je vis dans une société que Voltaire a pris soin de
former, et je cause un moment avec les écoliers, avant d'aller
écouter le maître. Il n'y a pas de jour où je ne reçoive des
vers, et où je n'en rende; pas un où je ne fasse un portrait et
une connaissance, pas un où je ne prenne une tasse de chocolat le
matin, suivie de trois gros repas; enfin je m'amuse au point de
vous souhaiter à ma place.
«Je vais après-demain à Ferney, où Voltaire m'attend; il m'a
écrit une lettre charmante; je me réjouis de vous parler de lui.
Vous avez mieux pris votre temps que moi pour le voir, mais on
boit le vin de Tokay jusqu'à la lie. Surtout assurez bien le Roi
que je ne reviendrai point déiste.
«Adieu, maman, je vous aime comme on admire le Roi dans ma
romance pour sa fête.»