De ces beaux lieux en revenant
Je quitte l'Excellence,
Et je reçois pour traitement
Cent vingt livres de France.
Son premier soin en arrivant à Lunéville fut de raconter à sa famille
et à ses amis la médiocre réussite de son ambassade, mais en même
temps il récitait la chanson qu'il avait composée pendant la route, et
elle eut très grand succès. Elle parvint naturellement à Versailles,
où elle ne fut pas moins goûtée; cependant la dauphine ne put cacher
l'irritation que lui causait le ridicule dont on couvrait sa sœur.
Stanislas ne se laissa pas décourager par le résultat, en somme assez
peu satisfaisant, de la première mission du chevalier. Peu de temps
après, une nouvelle occasion se présentait d'envoyer un ambassadeur et
c'est encore à Boufflers que le roi de Pologne s'adressa.
L'élection du roi des Romains allait avoir lieu à Francfort et l'on
savait que les suffrages se porteraient sur le fils de Marie-Thérèse
et de François Ier, l'archiduc Joseph[109]. De pompeuses cérémonies et
de grandes réjouissances devaient avoir lieu, car l'impératrice et
l'empereur accompagnaient leur fils.
[109] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. I.
Stanislas estima qu'il serait de bon goût de se faire représenter
auprès de son prédécesseur sur le trône de Lorraine, dans une
circonstance aussi solennelle, et il chargea le chevalier de se rendre
à Francfort avec une lettre autographe pour l'empereur François[110]
et une seconde pour le futur Roi.
[110] François mourut l'année suivante, en 1765; son fils fut
nommé empereur sous le nom de Joseph II. Il succéda à
Marie-Thérèse en 1780.
Le choix du chevalier était d'autant plus indiqué pour cette mission
que sa grand'mère, la princesse de Craon, se rendait elle-même à
Francfort et qu'il était tout naturel qu'il l'y accompagnât. La
princesse, qui ne quittait jamais sa magnifique retraite d'Haroué,
avait cru qu'elle devait ce témoignage de fidélité et d'attachement au
fils et au petit-fils de l'homme qu'elle avait tant aimé, et malgré
son âge elle prit la route de Francfort. Boufflers n'était pas seul à
l'accompagner; elle emmenait encore avec elle son petit-fils, le
prince de Chimay et son neveu, le comte de Ligniville.
Bien entendu, le chevalier avait promis à sa mère de lui faire une
exacte description de tout ce qu'il verrait et entendrait. A peine
arrivé, il tint parole:
«27 mars 1764.
«L'élection du roi des Romains s'est faite aujourd'hui avec toute
la pompe, la majesté, la magnificence et l'ennui possibles, et
c'est l'archiduc Joseph qui a été élu d'un commun consentement,
comme Mme la marquise de Boufflers me l'avait judicieusement
prédit avant mon départ.
«Rien n'est comparable à tout ce qu'on voit ici; il semble que
tous les vassaux et sujets de l'Empereur cherchent à paraître
plus grands seigneurs que lui. L'or et l'argent me sortent par
les yeux plus encore que par les poches. J'ai vu aujourd'hui
trois abbés à cheval mieux montés que je ne l'ai jamais été; les
ambassadeurs des six électeurs laïques les suivaient. Jamais
rien n'a été si beau, de quelque sens qu'on l'envisage: c'étaient
les plus belles voitures, les plus beaux chevaux, la plus belle
garde, la plus belle livrée, la plus belle assemblée, le plus
beau temps. Il n'y manquait que de l'ordre; mais la bourgeoisie
de Francfort et moi nous regardons l'ordre comme un attentat à la
liberté.
«Une circonstance qui intéressera le Roi, c'est que les portes de
la ville sont fermées depuis hier au soir et viennent seulement
d'être ouvertes à six heures. La ville de Francfort est si
jalouse de ses droits, relativement à l'élection, qu'elle ne
permet à aucun étranger d'y rester, sans la protection d'un
ambassadeur électoral: tous les autres, soit ambassadeurs, soit
étrangers, M. du Châtelet[111] entre autres, sont sortis hier
matin de la ville et n'y rentrent que ce soir.
[111] Fils de Mme du Châtelet. Il était ambassadeur de France à
Vienne.
«Une autre circonstance qui vous intéressera, c'est que c'est
l'ambassadeur de Prusse qui brille le moins. Il a de vieux
carrosses argentés et des chevaux qui ne valent pas beaucoup
d'argent; sa livrée est pauvre, sa maison est mauvaise et sa
figure est triste. On voit que le Roi de Prusse aime mieux
dépenser son argent à Berlin qu'à Francfort.
«L'ambassadrice est plus belle encore que la fête et plus
magnifique que tous les couronnements du monde[112]. Elle n'a
rien perdu de tout ce que nous aimons en elle, et elle se fait
aimer de toute l'Europe; elle est adorée à Vienne et elle le
serait à Francfort, si on la connaissait; mais personne ne sait
le nom de son voisin, ce qui met beaucoup de variété dans les
compagnies, avec un peu d'embarras dans les sociétés.»
[112] Diane-Adélaïde de Rochechouart-Faudoas, marquise du
Châtelet.
Mais ce qui par-dessus tout devait intéresser Mme de Boufflers,
c'était ce qui concernait sa mère, la princesse de Craon. Quelle
figure faisait-elle dans cette brillante assistance! Quel accueil
avait-elle reçu de l'Empereur? Boufflers se charge de satisfaire sa
légitime curiosité:
«Ma grand'mère n'est guère plus magnifique que le roi de Prusse,
mais ils sont respectés tous les deux à leur manière. Hier,
l'électeur de Mayence lui avait promis de faire retarder contre
toutes les lois de l'empire, si elle n'était pas revenue assez
tôt de chez l'Empereur, qui demeure, comme vous savez, à deux
lieues. C'était la première fois qu'elle lui faisait sa cour;
nous l'y avons accompagnée, M. de Chimay, M. de Ligniville et
moi. Voici la relation véritable:
«La princesse, à son arrivée, a fait demander M. de Kevenhüller,
grand chambellan: il est venu sur-le-champ et a fait entrer la
princesse par une petite porte de derrière dans l'appartement de
l'Empereur. Il est venu quelqu'un à sa rencontre qui lui a dit:
«Je veux vous servir d'ambassadeur.» Elle a demandé à M. de
Kevenhüller qui c'était; il lui a dit que c'était l'Empereur. Ils
ont causé le plus amicalement du monde tous les deux assis
pendant plus d'une demi-heure. Pendant ce temps-là, M. de Chimay,
M. de Ligniville et moi nous étions avec toute la Cour dans
l'antichambre. Tout à coup il est venu quelqu'un à nous qui nous
a dit d'entrer, et nous avons vu venir à nous l'Empereur, qui
venait de quitter ma grand'mère en lui disant: «Je vous laisse
avec mes enfants et je vais voir les vôtres.»
«Il a d'abord parlé à M. de Chimay avec beaucoup de bonté,
ensuite il m'a parlé très longtemps, surtout de vous, en me
recommandant de vous gronder de sa part de n'être pas venue le
voir. Il me l'a répété plusieurs fois avec beaucoup de gaieté et
a fini par nous dire: «Ah ça, je vais chercher mes enfants et
retourner avec votre grand'mère.»
«Là-dessus il s'en est allé et nous a ramené les archiducs, à qui
il nous a présenté, lui-même. Notre cour faite, nous nous en
sommes allés, laissant ma grand'mère avec l'Empereur. Quand elle
est sortie, nous sommes allés à la porte de derrière par où elle
était entrée, pour lui donner le bras. L'Empereur, qui la
reconduisait, m'a dit: «_Ah çà! n'oubliez pas de dire mille
injures à votre mère et de la bien gronder, mais prenez garde à
la revanche._»
«Voilà le récit véritable de notre réception, qui m'a réellement
charmé, et même touché, quelque blasé que je doive être sur
l'affabilité.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Je me porte à merveille, je ne joue point et ne dépense rien: mes
gens ne me coûtent pas plus cher qu'à Paris. Je n'ai pas encore
parlé de ma lettre. M. du Châtelet m'a dit qu'elle pourrait me
valoir un diamant. En ce cas-là, mon voyage serait une folie faite
à bon marché; il m'en coûterait plus d'une autre manière pour être
sage.
«Adieu, madame, je vous aime beaucoup pendant mon absence,
quoique sûrement vous attendiez mon retour pour m'aimer[113].»
[113] Communiquée par le comte de Croze-Lemercier.