Tout ici doit rendre les armes
A ses beaux yeux.
Sans regret nous vantons les charmes
De ses beaux yeux.
Comme vous plus d'un cœur soupire
Pour ses beaux yeux.
Mais vous seul avez droit de lire
Dans ses beaux yeux.
[73] Louise-Élisabeth Dufréne était née le 3 février 1738, à
Lunéville. Son père était maître d'hôtel du roi de Pologne et
lieutenant des chasses. Louise fut élevée dans une grande
intimité avec les enfants du chancelier de la Galaizière. Elle
épousa, le 24 mai 1761, «noble» Jean Durival, secrétaire greffier
des conseils du Roi. C'est par erreur que dans le premier volume
de cet ouvrage nous avons fait figurer Mme Durival à la Cour en
1747; elle n'y fit son entrée qu'en 1757.
Mme de Boufflers n'est pas seule à «taquiner la muse», tout son
entourage rime à l'envi, le lecteur du Roi tout le premier. Mais il
reste fidèle à ses sentiments anciens et c'est le plus souvent à la
louange de la «divine marquise» qu'il exerce ses talents. Les années
ont passé, l'amour s'en est allé, mais le temps n'a pu détruire ce
touchant attachement. La charmante femme exerce toujours sur lui le
même attrait, la même séduction, elle est toujours l'objet unique de
son adoration. Un jour il lui envoie ce quatrain flatteur:
Le temps ne vous a rien ôté;
Les mois pour vous sont des journées.
Je touche à la caducité,
Les jours pour moi sont des années.
Lorsqu'elle lui reproche sa partialité envers elle, il riposte
galamment:
Votre intraitable modestie
Accuse fort mal à propos
Un de mes vers de flatterie;
Je lui réponds en peu de mots.
Je ne le sais que trop: Tout passe.
Cependant je n'ai point flatté;
Le temps peut trop sur la Beauté,
Mais il ne peut rien sur la grâce.
Personne plus que Panpan n'admire les productions légères de Mme de
Boufflers, ces œuvres fugitives composées en se jouant, pleines de
fantaisie, d'originalité et d'un tour si facile. Il les juge dignes de
la postérité. Aussi, en 1759, lui envoie-t-il pour sa fête «une
écritoire» accompagnée de ce gracieux «bouquet»:
Lorsqu'en un temps plus fortuné
Pour célébrer ce jour que novembre ramène,
Je vous offris une fontaine
Que l'art forma d'un vase à la Chine tourné,
Je souhaitois du ciel, invoquant la puissance,
Que, fixant sur vos pas la grâce et la beauté,
Ma fontaine, pour vous, fut celle de Jouvence.
On a vu que des dieux, je fus presque écouté.
Cependant je vous offre aujourd'hui davantage
Car, si de mon présent vous daignez faire usage,
Il vous sera garant de l'immortalité.
La verve poétique de Panpan n'épargne personne, pas même ses meilleurs
amis. Il compose ce quatrain sur le cher abbé Porquet, plus maigre et
plus gourmand que jamais:
Ce squelette affamé qui croque à belles dents
Tout notre dîner sans mot dire,
N'est-il pas l'image du temps
Sur les ruines de Palmyre?
Cependant ce n'est pas toujours pour Mme de Boufflers que Panpan
accorde sa lyre; il adresse quelquefois des vers à d'autres dames de
la Cour, à Mme de Lenoncourt, à Mme de Neuvron, à Mme de Bassompierre,
à Mme de Thianges, etc.
Un jour où trois de ses amies le sont venues voir dans sa modeste
demeure, il les régale de ce triolet galant:
Oui, je crois être en Paradis,
Boisgelin, Cambis et Thianges,
Quand je vous vois dans mon taudis,
Oui, je crois être en Paradis.
Si vous n'êtes pas des houris,
Vous êtes pour le moins des anges;
Oui, je crois être en Paradis,
Boisgelin, Cambis et Thianges.
Le bon Lecteur, abusant de la liberté que donne la poésie, est souvent
assez vif dans ses chansons, mais c'est le ton de la maison et
personne ne s'en plaint. Il y a deux personnes qui excitent
particulièrement sa verve, c'est Mme Alliot, la femme de l'austère
intendant, et son aimable fille Rosette, celle qui joue si bien la
comédie et que Mme de Boufflers a enrôlée dans «la troupe de qualité».
Tantôt c'est Mme Alliot qui est l'objet des attentions du poète:
SUR L'AIR DE _Joconde_.
Le temps en vous ne peut flétrir
Les dons de la nature.
Pour plaire, le goût du plaisir
Est une route sûre.
Vous verrez toujours sous vos lois
Les enfants de Cythère.
Vous étiez leur sœur autrefois
Et vous êtes leur mère.
Mais Rosette est jeune et charmante et Panpan n'est pas insensible à
ses attraits. Mme de Boufflers, qui aime beaucoup la jeune fille,
s'occupe souvent de ses toilettes et se charge même quelquefois de
l'habiller. Panpan prétend donner son conseil à l'occasion et
contribuer lui aussi à faire valoir la beauté de Rosette. Il écrit un
jour à la marquise:
Ordonnez sur toute autre chose,
Mais je veux aujourd'hui partager vos projets;
Je prétends, comme vous, embellir notre Rose
Et qu'on me doive un peu de ses nouveaux attraits.
Débarrassons surtout cette taille légère
De ces maussades plis qui la voilent aux yeux;
Elle n'a pas besoin de la montrer pour plaire,
Mais nous avons besoin de la voir un peu mieux.
Que la plus simple polonoise
Nous en dessine les contours;
Il n'est que la grâce qui plaise,
Et la grâce plaît sans atours.
Le poète paraît tout à fait sous le charme de la jeune fille; il ne se
lasse pas de rimer en son honneur.
Dans Rosette, qui naît à peine,
On voit, on entend à la fois,
Air de nymphe, voix de sirène,
Gentils propos, joli minois.
Dans cette fleur si tendre encore
Lorsqu'en sa première saison
On voit tant de grâces éclore,
On connaît la rose au bouton.
Quelquefois même le lecteur se laisse entraîner à des propos grivois,
mais on sait qu'avec lui cela ne tire pas à conséquence.
Un jour, dans un grand dîner, voyant Rosette si séduisante, il
improvise pour elle ce quatrain: