AIR.--_De la Camargo._

Si Monsieur Deveau

Était un peu beau,

Que Monsieur de Beauveau

Fût un peu moins beau;

Ce Monsieur Deveau

Serait un Beauveau,

Et Monsieur de Beauveau

Ne serait qu'un veau.

Si le frère

De ma mère

Par hasard eût été veau;

Ses parentes

Et mes tantes

Seraient un troupeau

De nymphes Io.

Hélas! s'il était veau

Ce valeureux Beauveau,

Que toute sa famille redoute,

Je me doute

Que la croûte

D'un grand godiveau

Serait son tombeau.

Boufflers et sa sœur ne quittaient pas la Cour et la suivaient dans

tous ses déplacements.

C'est ainsi qu'en 1759, il s'en fallut de peu que le château de

Commercy ne fût la proie des flammes, grâce à l'imprudence de l'abbé.

Il habitait un appartement du premier étage; il commit l'étourderie de

placer une chandelle trop près d'une tapisserie, puis de s'absenter

pour aller rendre une visite à une dame qui lui voulait du bien; leur

conversation, fort attachante évidemment, se prolongea très tard, si

tard qu'à deux heures du matin l'abbé n'était pas encore rentré chez

lui: il fut réveillé en sursaut par les cris au feu! au feu! qui

retentissaient dans le château. Il n'eut que le temps de se précipiter

dans les corridors, et c'est alors qu'il s'aperçut que son appartement

était en flammes. Par grande chance, les secours ne se firent pas

attendre et l'on put conjurer le danger, mais l'appartement de l'abbé

fut entièrement consumé. Heureusement, l'on n'était pas collet-monté à

la cour de Stanislas, et Boufflers, au lieu de reproches, reçut mille

félicitations sur l'heureuse circonstance qui lui avait probablement

sauvé la vie.

Pendant que l'abbé risquait d'incendier Commercy, son frère, le

marquis, faisait la campagne d'Allemagne avec son oncle de Beauvau, et

il se couvrait de gloire. Grâce à la protection de Stanislas, il avait

été nommé colonel du régiment Dauphin Infanterie, puis gouverneur des

villes et château de Pont-à-Mousson (1758). L'amitié intime du Dauphin

lui présageait un avenir plus brillant encore.

Avant d'achever ce chapitre, disons quelques mots des événements qui

se sont passés à cette époque dans la famille de la favorite et aussi

dans l'entourage immédiat du roi.

Deux mariages sensationnels ont eu lieu à la Cour en 1757. Le 2 mai,

le fils de M. de Bercheny a épousé Mlle de Baye, à six heures du

matin, dans l'église paroissiale de Lunéville. Le Roi a offert un

somptueux repas de noces au château de Chanteheu.

Le 26 juin, M. de Caraman, petit-fils de Riquet, le célèbre

constructeur du canal de Languedoc, a épousé Mlle de Chimay,

petite-fille du prince de Craon. La cérémonie a été célébrée en grande

pompe dans la chapelle du château à Lunéville; c'est Stanislas qui a

fait les frais de la noce, et il a gardé les deux époux près de lui

pendant toute une année. En l'honneur du mariage, M. de Caraman a été

nommé chambellan du roi de Pologne.

La même année, le 25 septembre, Mme de Boufflers apprenait la mort, en

Languedoc, de son beau-frère le maréchal de Mirepoix, qui commandait

les troupes du midi. C'était une perte cruelle pour la maréchale, qui

adorait son mari, et qui resta longtemps inconsolable de sa fin

prématurée.

M. de Mirepoix était capitaine des gardes du corps de Stanislas. En

bonne sœur, la maréchale écrivit au roi que la plus grande

consolation qu'elle pouvait recevoir de la perte de son époux serait

de le voir remplacé par son frère de Beauvau. Stanislas s'empressa de

déférer à un vœu aussi pieux et le prince fut nommé aussitôt.

Un an après, un nouveau deuil frappait la maison de Beauvau:

La princesse douairière de Chimay mourut au château de Commercy, le 22

juillet 1758, à une heure du matin. Quelques jours auparavant,

Thoumain de Nancy, le célèbre chirurgien, lui avait fait «l'extraction

d'un polype du poids d'une livre et demie dans la matrice». Sa mère,

la princesse de Craon, sa sœur, la marquise de Boufflers, son frère,

le chevalier de Beauvau, et enfin sa belle-fille l'assistaient à son

heure dernière.

L'année suivante, son fils, le prince de Chimay, était tué à la tête

des grenadiers de France, le 9 août, à la bataille de Toddenhausen,

près de Minden; c'est lui qui avait si miraculeusement échappé à la

mort lors de l'accident arrivé au marquis de Boufflers en 1751. Ce

jeune prince donnait de grandes espérances; il fut très regretté.

Sa place de commandant des gardes du corps du Roi de Pologne

fut donnée au fils aîné de Mme de Boufflers, le marquis de

Boufflers-Rémiencourt. Peu de temps après, il était encore nommé

bailli d'épée du bailliage de Pont-à-Mousson.

On voit que Stanislas, dans sa paternelle bienveillance, ne cessait de

combler de ses faveurs les membres des familles de Beauvau et de

Boufflers.

Le 16 mars 1758, le Roi eut la grande satisfaction d'apprendre par un

courrier de M. de Belle-Isle que le roi de France, cédant à ses

instances, venait de nommer le comte de Bercheny maréchal de France;

c'était le glorieux couronnement d'une brillante carrière militaire.

En août de la même année, le roi de Pologne éprouva un chagrin

véritable. Son officier d'office, le célèbre Gilliers, cet artiste

culinaire qui avait publié le _Cannaméliste français_ et que

Stanislas, qui avait la passion de la cuisine, traitait plutôt comme

un ami que comme un serviteur, succomba à une cruelle maladie[69].

[69] Voir _la Cour de Lunéville_, p. 215.

Pendant les dernières heures du pauvre Gilliers survint un incident

assez burlesque. Il était à l'agonie, on ne pouvait plus, depuis

longtemps, lui arracher ni paroles ni gestes. Tout le monde croyait

qu'il avait perdu connaissance. Au pied du lit, quelques femmes

récitaient les prières d'usage en pareil cas, lorsque l'unes d'elles

interrompit ses litanies pour dire à ses compagnes: «Heureusement que

Mme Gilliers est encore fraîche et qu'elle trouvera aisément à se

remarier.»--«Vieille garce!» s'écria d'une voix étranglée le moribond,

en se dressant sur sa couche et en regardant avec colère la femme qui

avait parlé. Tous les assistants, terrorisés, s'enfuirent; Gilliers,

épuisé par l'effort, retomba sur sa couche et rendit aussitôt le

dernier soupir.

Au mois de janvier 1760, Stanislas, eut encore le regret de voir

disparaître un homme avec lequel il entretenait de fréquents et

agréables rapports, Bernard Conigliano. C'était un négociant fort

habile, d'une grande probité et que le monarque tenait en haute

estime: aussi lui avait-il accordé le privilège des fournitures de la

Cour avec le titre de «marchand du Roy de Pologne», changé plus tard

en celui, plus vague et plus relevé, d'«agent du Roy.» Conigliano

était né à Strasbourg, où son père, assesseur au «Grand Sénat» de

cette ville, avait eu l'occasion de rendre d'importants services à

Stanislas pendant les dures années de Wissembourg. Le jeune Conigliano

s'était attaché à la fortune du prince et l'avait suivi à Lunéville,

où il s'était marié. Il laissait plusieurs enfants.

Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis · 第 25 / 95 题