1756-1760
Les enfants de la marquise de Boufflers.
Ainsi que nous l'avons vu au cours des précédents chapitres, les trois
enfants de la marquise de Boufflers avaient grandi auprès de leur
mère, qui s'occupait d'eux fort tendrement, et ils s'étaient trouvés
peu à peu mêlés à la vie de la Cour. Stanislas leur témoignait
beaucoup d'affection. Mlle de Boufflers en particulier, celle que les
courtisans avaient surnommée «la divine mignonne», avait, par sa gaîté
juvénile et son esprit, conquis les bonnes grâces du Roi, et il
l'appelait souvent auprès de lui.
L'aîné des enfants, celui qui, à la mort de son père, avait pris le
titre de marquis, quitta assez jeune Lunéville pour aller à Versailles
occuper la place enviée de menin du dauphin, place qu'il devait
naturellement à la protection de Stanislas.
Quant au cadet, sur lequel nous insisterons davantage, parce qu'il va
jouer dans notre récit un des premiers rôles, il était né
prématurément, le 31 mai 1738, sur la grand'route de Bar-le-Duc à
Commercy; la marquise était seule dans son carrosse quand l'accident
lui arriva, et c'est le postillon qui lui donna des soins. Transporté
aussitôt à Nancy, ainsi que sa mère, l'enfant fut ondoyé le lendemain
à Saint-Roch[66]. Il eut pour parrain et pour marraine le Roi et la
Reine de Pologne, et il reçut en leur honneur les noms de
Stanislas-Catherine.
[66] Voici l'acte de baptême du chevalier:
«Stanislas-Jean, fils légitime de haut et puissant seigneur
messire Louis-François, marquis de Boufflers, capitaine de
dragons pour le service de Sa Majesté très chrétienne, et de
haute et puissante dame, madame Marie-Catherine de Beauvau-Craon,
son épouse, étant né à Nancy le 31 mai 1738, fut baptisé le
lendemain dans la paroisse Saint-Roch. Les cérémonies ayant été
différées par ordre de Monseigneur l'Évêque ont été suppléées le
21 juin de la même année dans la chapelle du Roi; il a eu pour
parrain et marraine Leurs Majestés le Roi et la Reine, qui ont
signé avec moi.
«STANISLAS, Roy, CATHERINE.
«CL. VERLET C. R., curé de lunéville.»
C'est par erreur que l'acte de baptême porte les prénoms de
Stanislas-Jean. Boufflers, en réalité, reçut les prénoms de
Stanislas-Catherine, en l'honneur de son parrain et de sa
marraine.
L'enfant fut immédiatement mis en nourrice chez une brave paysanne
d'Haroué, et c'est là qu'il passa ses premières années, près de la
magnifique résidence de ses grands-parents. Mme de Boufflers venait
très souvent l'y voir, mais, rappelée par ses devoirs à la Cour,
elle ne faisait jamais que de courtes apparitions et l'enfant se
trouvait presque toujours seul. Il n'était pas cependant sans s'être
créé quelques relations agréables dans la basse-cour du château,
entre autres celle d'un gros chien de garde, installé dans la cour
d'honneur, et qui répondait au nom de Pataud. Stanislas-Catherine et
Pataud se comprenaient à merveille et ils passaient leur vie
ensemble. Quand on cherchait Stanislas, on était toujours sûr de le
retrouver dans la niche de son meilleur ami; quand on appelait l'un,
l'autre arrivait également, tant et si bien qu'on arriva à les
confondre et que tous deux finirent par répondre au même nom de
Pataud.
Quand Stanislas eut atteint l'âge de neuf ans, Mme de Boufflers
estima que les études sérieuses devaient commencer pour lui et elle
le fit venir à Lunéville. L'enfant s'arracha non sans larmes et
regrets à la vie libre et insouciante et à la précieuse intimité de
Pataud pour commencer l'apprentissage de la vie.
Nous avons vu dans le premier volume de cet ouvrage que son
éducation avait été confiée à cet ineffable abbé Porquet, dont nous
avons conté l'étrange liberté d'allures et la singulière absence de
principes[67].
[67] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. X.
L'éducation de l'enfant fut ce qu'elle devait être, étant donné le
milieu dans lequel il vivait et le précepteur que la prudence de sa
mère lui avait choisi. Si elle ne laissa rien à désirer au point de
vue intellectuel, au point de vue moral il y eut de terribles lacunes.
Aussi, personne, et Mme de Boufflers moins que tout autre, ne put
s'étonner du résultat.
Stanislas, du reste, était le digne fils de sa mère; il paraissait
admirablement doué, et plus il avançait en âge, plus il brillait par
une intelligence vive et primesautière qui surprenait tous ceux qui
l'entouraient; déjà on lui prédisait les plus hautes destinées.
Un jour, étant en séjour chez sa grand'mère de Craon, à Haroué, il
donna une preuve singulière de son étonnante précocité.
«Le P. de Neuville, célèbre alors par son éloquence, venait souvent
chez la princesse; la grande dame avait renoncé aux erreurs de ce
monde et elle s'adonnait à la dévotion. Aussi était-elle assidue aux
sermons du R. P. et y conduisait-elle volontiers ses petits-enfants.
Un jour, après avoir prêché, le Père de Neuville vint la voir et il
fut frappé de l'extrême attention avec laquelle le regardait le jeune
Stanislas.
--«Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui dit-il.
--«C'est, reprit l'enfant, parce que vous avez très bien prêché ce
matin.
--«Vous rappelleriez-vous quelque chose de ce que j'ai dit? repartit
le Père étonné.
«L'enfant fit un précis tellement exact du sermon, que tout le monde
fut confondu. A partir de ce moment, le P. de Neuville eut de lui une
grande idée[68].»
[68] Voir le charmant volume publié en 1894 chez Calmann Lévy par
le comte DE CROZE: _Le chevalier de Boufflers et la comtesse de
Sabran_, et aussi les articles du même dans le _Correspondant_.
L'on faisait naturellement honneur à l'abbé Porquet des brillantes
dispositions de son élève et on lui en attribuait tout le mérite; on
en concluait de plus que Stanislas-Catherine avait pour l'Église une
vocation des plus décidées, et comme c'était à l'état ecclésiastique
qu'on le destinait, ainsi qu'il était d'usage dans les familles nobles
pour les cadets, tout le monde se réjouissait de cette heureuse
coïncidence. Tout paraissait donc s'arranger pour le mieux.
Le Roi, qui aimait beaucoup son filleul, était ravi de cette vocation
inespérée; il l'appelait, non sans emphase, «une fleur destinée à
parer les autels;» en prévision de la mission sacerdotale dont
l'enfant devait plus tard être chargé, et pour l'encourager dans la
bonne voie, il s'empressa de le gratifier de plusieurs fructueux
bénéfices. C'est ainsi que Boufflers fut nommé abbé de Longeville et
de Béchamp.
Les talents du futur abbé ne firent que s'accentuer avec l'âge; non
seulement il apprenait avec facilité tout ce qu'on lui enseignait,
mais il était doué des dons naturels les plus précieux; il excellait
aux exercices du corps, montait parfaitement à cheval, cultivait avec
succès la musique et la peinture, etc.; il marquait pour la poésie des
dispositions qui enchantaient sa mère et toute sa famille et qu'on
s'empressait d'encourager.
En avril 1754, à peine âgé de seize ans, Boufflers traduisit en vers
une pièce de Sénèque, et l'œuvre du jeune homme souleva les cris
d'admiration de Stanislas, de Porquet, de Panpan et de toute la Cour.