Le printemps ne fait point éclore
De fleurs plus brillantes que vous;
Les oiseaux chantant dès l'aurore
N'ont point des accents aussi doux;
Sans cesse une grâce nouvelle
Se dévoile et vient vous parer:
Heureux qui, vous voyant si belle,
Ne fera que vous admirer!
Plus heureux qui pourra vous plaire:
Qu'il soit digne d'un sort si doux!
Que rien ne puisse l'en distraire,
Qu'il soit sans cesse à vos genoux!
Qu'il vous dise: Je vous adore...
Mais d'un ton si vif, si touchant,
Qu'il puisse l'être plus encore
Que vos regards et votre chant.
La passion de Tressan devient si vive qu'il en oublie ses travaux, ses
études, ses recherches même sur l'électricité, qui peu de jours avant
le passionnaient encore si complètement. C'est dans une épître assez
finement tournée que le poète exprime à la marquise les sentiments
qu'elle lui inspire:
De ma chère électricité,
O rivale trop redoutable!
Pourquoi ne suis-je plus tenté
De découvrir la vérité,
Ou tout au moins la vraisemblable!
Quel pouvoir me tient enchanté!
Belle Églé, vous faites renaître
La douce espérance en mon cœur;
Par la plus légère faveur,
Vous me donnez un nouvel être,
Et me rappelez au bonheur.
Chère Églé, je n'ai d'existence
Que celle que je tiens de vous...
Dans le Styx, par votre courroux;
Dans le néant, par votre absence;
Et dans l'Olympe, à vos genoux.
C'est alors que, d'un vol rapide,
Je suis votre esprit qui me guide,
Je m'élève au plus haut des airs;
Éclairé par vos feux, j'embrasse,
Et l'immensité de l'espace,
Et l'agent qui meut l'univers.
Sur les ailes de la pensée,
Quand vous dissertez sagement,
Et démêlez si finement
La réalité d'une idée,
Des nuances d'un sentiment,
Par vous ma raison éclairée
Apprend à juger sainement:
Si vous la voyez égarée,
L'esprit, les grâces, l'enjouement
La rappellent si doucement
Que, de ce bonheur enivrée,
Et d'un trait de feu pénétrée,
Elle soumet son jugement.
Jamais Apollon ne m'inspire;
Je crains ses savantes leçons:
Églé seule accorde ma lyre,
Je lui dois les plus tendres sons.
Lorsque je vois sa main charmante
Voltiger sur un clavecin,
Et d'une ariette brillante
Rendre par sa touche savante
Les agrémens et le dessin,
L'enchantement de l'harmonie,
Le feu qui brille dans ses yeux,
Mieux que la céleste Uranie,
Me donnent l'art et le génie
Que m'avoient refusé les dieux.
L'amour est mon unique maître!...
Églé!... vous seule faites naître
Mon goût et mes faibles talens:
Chère Églé!... ce que je puis être
Dépendra de vos sentimens:
Ah! rendez mes progrès moins lents.
Que votre feu brillant m'éclaire,
Que le mien passe en votre cœur
Et, par l'excès de mon bonheur,
Rendez-moi digne de vous plaire.
Qu'éprouvait Mme de Boufflers pour cet amoureux si loquace? Était-elle
touchée d'une passion si vive? Tressan avait-il l'espoir de voir
«couronner sa flamme»? En aucune façon. Les temps sont bien changés.
Mme de Boufflers qui, autrefois, savait si peu résister, a
complètement changé d'allures; elle se pique maintenant de fidélité,
relative s'entend, et quelques pressantes que soient les instances du
beau Tressanius, elle ne veut rien entendre. C'est en vain qu'il
prodigue les preuves d'amour, c'est en vain qu'il se montre ardent,
empressé, c'est en vain qu'il pare son style de toutes les métaphores
de _l'Astrée_ et de _Clélie_, qu'il évoque les bergers des bords du
Lignon et tous les héros de d'Urfé et de Mlle de Scudéri, la marquise
se moque de ses galantes abstractions, elle se rit de ses
protestations amoureuses, ou du moins feint de ne les pas comprendre.
Quand il parle amour elle lui répond amitié, et le pauvre Tressanius
ne fait pas le moindre progrès dans le cœur de celle qu'il aime.
Et cependant ce rôle d'ami qu'on lui impose, il n'en veut à aucun
prix; il le trouve impossible à soutenir. Il aime Mme de Boufflers et
«il veut devenir son amant».
Autrefois, gâté par de faciles amours, il a toujours été plein de
confiance en lui; maintenant, en présence de la marquise, il perd
toute assurance.
Malgré la sincérité de sa passion, on ne peut s'empêcher de sourire du
style boursouflé, emphatique de cet homme à bonnes fortunes, de
l'irrésistible Tressan, et l'on se demande comment cette pitoyable
rhétorique pouvait subjuguer le cœur des belles dames de l'époque.
Le caractère si franc, si simple de Mme de Boufflers ne pouvait
s'accommoder de pareilles exagérations sentimentales, et ce mélange
prétentieux de pédanterie et d'amour devait lui paraître aussi
insupportable qu'incompréhensible.
C'est à son cher Panpan que le gouverneur confie ses doutes et ses
craintes.
«Toul, lundi.
«Puisque vous devez la voir ce matin, mon cher Panpan, allez-y de
bonne heure, faites en sorte qu'elle s'éveille en pensant à moi;
je ne veux souffrir rien de faible dans une lettre où j'ose
peindre celle que nous admirons. Elle a beau me reprocher
l'ardeur de mon imagination, mon amour ni son portrait ne lui
doivent rien. On ne peut se servir de pareils traits sans avoir
joui de tous leurs charmes. Je ne crains point que l'amour
m'embellisse tout ce que j'adore en elle, mais je dois bien
craindre un trouble qui peut m'empêcher d'exprimer tout ce que je
sens. Mme de Genlis ne m'a fait connaître que celui de la
jalousie. Un peu d'amour-propre, l'assurance de plaire, je
l'avoue même, la supériorité d'esprit, tout me donnait alors une
confiance en moi-même que je n'ai plus. Je frémis, mon cher
Panpan, de la peur de lui devenir insupportable. Elle ne peut
plus m'aimer comme un ami, je ne peux lui paraître aimable
qu'autant qu'elle me comptera comme le plus tendre des amants...»
Si Tressan n'ose avouer ouvertement sa passion, s'il n'ose se jeter
aux pieds de l'adorée et lui découvrir ses sentiments, qui mieux que
Panpan, cet ami si dévoué, ce confident si éprouvé, pourrait se
charger de ce soin? C'est donc à lui que Tressan s'adresse: c'est lui
qu'il charge d'être l'interprète de ses sentiments amoureux et de
plaider sa cause auprès de la cruelle, qui jusqu'à présent feint de
tout ignorer.
«Si vous osez lui parler de moi, ah! dites-lui bien du moins à
quel point je lui suis soumis; que je saurai renfermer tous mes
désirs dans mon cœur; que je voudrais que le même feu, qui me
fait mourir à chaque instant, détruisît tout ce qui l'importune;
il le détruira peut-être en effet, mon cher Panpan. Mes nuits
sont charmantes, mais cruelles; mon sang est allumé et, malgré
cet état violent, j'éprouve des saisissements qui en arrêtent le
cours.
«Hier, en la revoyant, à peine pouvais-je lui parler et chercher
ses yeux. Il faut cacher sans cesse mon état à tout ce qui
m'entoure, et, ce qui me perce le cœur, il faut lui en cacher la
plus grande partie à elle-même. Mais je ne raisonne plus, je me
livre à toute la fureur d'une passion qui ne finira qu'avec ma
vie. Toutes les réflexions ne font qu'augmenter mon amour et les
charmes de celle que j'aime. Je suis sûr du moins que cette
ardeur me soutiendra et m'empêchera de tomber malade tant que je
la verrai. Que m'importe d'en mourir quand elle partira pour
Paris!»
Il est question, en effet, d'un voyage de la marquise dans la
capitale. Que deviendra le pauvre amoureux pendant son absence? Quelle
jalousie lui dévorera le cœur, quand il saura Mme de Boufflers près
de celui qui a des droits sur elle? Tressan n'ignore pas la liaison
qui l'unit au comte de Croix, mais il met en pratique les théories si
larges de l'époque et il n'a pas la sottise d'être jaloux. Que lui
importe que la marquise ait un amant! il ne demande qu'à fermer les
yeux, mais à une condition, c'est qu'il se sache préféré; il suffirait
d'un mot d'elle pour apaiser les tourments qui le dévorent. Panpan ne
pourrait-il l'obtenir, ce mot divin?
Laissons le comte professer lui-même cette étrange philosophie; il le
fait dans des termes qui sont de véritables perles dans la bouche d'un
amant en survivance.
«Sur toutes choses, mon cher Panpan, gardez-vous bien de lui
laisser entrevoir que je sois jaloux; il n'appartient qu'à l'amour
heureux de l'être, et je la connais trop pour avoir un sentiment
aussi odieux. Si j'étais sûr de son cœur, je n'exigerais point de
sacrifices marqués de celle dont je connais toute la fermeté. Un
mot de sa bouche me suffirait: «Je ne l'aime plus et je vous
aime.» Voilà, mon cher Panpan, ce qui fixerait ma destinée, ce qui
me ferait souffrir sans mourir d'être éloigné d'elle, ce qui me
rassurerait contre tous les reproches, toutes les persécutions
qu'on tenterait en vain de lui faire.
«Adieu, mon cher Panpan, ayez pitié d'un misérable qui connaît,
mais trop tard, que l'amour ne lui avait porté que de faibles
coups, d'un ami enfin qui n'aura de moments heureux que ceux où
vous adoucirez ses peines en lui parlant sans cesse de celle qui
va décider de sa vie ou de sa mort.»
Si la passion de Tressan devenait chaque jour plus violente, si elle
le possédait au point de lui faire perdre à peu près complètement la
tête, on peut dire que les sentiments de Mme de Boufflers suivaient
une marche absolument inverse. Soit que des hommages surannés
n'eussent pas le don de lui plaire, soit par pure coquetterie, plus
son adorateur se montrait soumis, ardent, passionné, plus elle se
montrait agressive, froide, sans pitié.
La marquise n'était pas toujours d'humeur accommodante, et dans ses
mauvais jours, malheur à qui devenait l'objet de ses railleries!
Tressan l'apprit souvent à ses dépens. Par un sentiment assez naturel
à la femme, elle trouvait plaisir à martyriser celui qui gémissait à
ses pieds; elle le prenait volontiers pour cible et elle le criblait
de flèches acérées qui le mettaient au désespoir: un jour où ses
assiduités l'avaient plus particulièrement énervée, elle lui décochait
brutalement cette épigramme:
AIR: _Réveillez-vous_.
Votre triste pédanterie
Partout vous rend fort ennuyeux;
Votre froide plaisanterie
Vous coûte plus, ne vaut pas mieux.
Les sarcasmes de la marquise déchiraient le cœur de Tressan; et il en
perdait le boire et le manger. Cependant il les supportait sans se
plaindre, car il craignait par-dessus tout d'être disgracié.
Qu'adviendrait-il de lui s'il était chassé de la présence de l'objet
aimé? Cette seule pensée le glaçait d'effroi. Affolé, désespéré, le
malheureux se tournait alors vers Panpan; il s'épanchait naïvement
dans le sein de son ami, lui contait ses douleurs, ses souffrances et
le suppliait de le faire rentrer en grâce.
«Toul, lundi.
«Je ne peux vous exprimer, mon cher Panpan, tout ce que je
souffre depuis hier; il faut qu'on m'ait fait quelque noirceur
auprès de Mme de Boufflers ou qu'elle ait interprété en mal un
plat propos que j'ai tenu, mais dont le sens qu'elle pouvait y
donner est trop éloigné de ma façon de penser, pour qu'elle
puisse s'y arrêter.
«Vous connaissez, mon cher Panpan, quels sont mes sentiments, et
combien ils me rendent malheureux! Je n'ai point été assez sage
pour n'adorer dans Mme de Boufflers que tout ce qui rend son
amitié si désirable; la passion la plus vive m'a entraîné, et les
réflexions ne m'ont point encore ramené à la raison. Cependant
mes propos, ni mon maintien ne lui parlent que du respect et du
tendre attachement que j'ai pour elle. Je renferme dans mon cœur
tout ce qui fait mon malheur, sans la toucher, et je me force à
ne lui rendre que les devoirs les plus simples et les plus
ordinaires dans la société.
«Vous aurez pu voir, mon cher Panpan, que depuis plusieurs jours,
elle m'accable de dédains divers, de persiflages; elle est trop
juste pour le nier. Elle ne me croit pas assez imbécile pour ne
le pas sentir, mais j'ai toujours espéré que ce n'était que par
bonté et amitié pour moi, qu'elle voulait me corriger d'un défaut
qu'elle m'a reproché, et qu'elle ne voulait qu'éprouver si
l'amour-propre était éteint et savait recevoir une bonne
plaisanterie.
«Pouvait-elle douter que rien puisse balancer les sentiments que
j'ai pour elle, et ne me croit-elle pas assez soumis, assez
attaché pour lui tout sacrifier?
«Mais pourquoi me faire sentir aussi cruellement qu'elle commence
à me prendre en aversion, si elle n'en a pas des raisons? Elle
est trop juste, trop bonne amie, pour désespérer un homme qui
l'adore, si elle ne s'y croit pas fondée.
«Tâchez donc, mon cher Panpan, de pénétrer ses raisons. Si on m'a
fait des noirceurs, qu'elle me permette de m'en justifier. Si
elle m'a cru assez bête et maussade pour attacher un sens à la
platitude que j'ai dite hier à la comète, mettez-moi à ses pieds
pour lui en demander pardon. Enfin, mon cher Panpan, peignez-lui
toute la douleur que j'ai, et que je sens qui ne peut
qu'augmenter. Ramenez-moi auprès d'elle, mon cher Panpan. De tous
les maux le plus cruel et le plus insupportable pour moi est de
ne pas la voir ou de la voir irritée contre moi.
«Je ne crains point de paraître à ses yeux le plus faible de tous
les hommes. Quand je n'aurais que sa pitié, je me trouverais
heureux encore de la mériter. Finissez, mon cher ami, une
tracasserie qui me perce le cœur et donnez-m'en promptement des
nouvelles.»
Si le gouverneur de Toul était vraiment fort malheureux en amour, il
avait du moins, au point de vue de sa carrière, quelques
compensations. Stanislas, qui l'appréciait de plus en plus, saisit
avec empressement la première occasion qui se présenta de l'attacher
à sa personne. En 1751, le maréchal de Montmorency étant mort, M. du
Châtelet le remplaça comme grand chambellan. La place de maréchal des
logis qu'occupait M. du Châtelet restait donc vacante; le Roi la donna
au comte de Tressan.