1750-1752
Passion de Tressan pour Mme de Boufflers.
Correspondance avec Panpan.
Tressan ne consacrait pas uniquement les loisirs que lui laissait son
gouvernement à la création de l'Académie de Nancy; il avait encore
d'autres soins. Plus il vivait à la cour de Lunéville, plus il
subissait le charme de la marquise de Boufflers, plus il se sentait
entraîné vers elle par un irrésistible penchant.
On voit par sa correspondance les progrès inquiétants que fait l'amour
dans le cœur du pauvre gouverneur. Pas de jour, pas d'heure où sa
pensée ne se reporte à Lunéville, dans cette cour délicieuse, près de
ces deux sœurs également séduisantes, près de celle surtout qui peu à
peu s'est emparée de toutes ses facultés. On sent combien il l'aime, à
quel point elle le possède tout entier. Il ne songe plus qu'à elle, au
bonheur de la revoir, et, en attendant ce jour béni, il veut qu'elle
soit au courant de tout ce qui lui arrive, des moindres incidents de
sa vie.
Un jour il fait une chute assez grave et se blesse sérieusement au
pied. Bien vite il charge Panpan d'annoncer sa mésaventure à la «dame
de ses pensées», mais la triste nouvelle ne paraît pas affecter outre
mesure la «divine marquise».
«A Toul, ce dimanche.
«Je vois par la réponse du cher Panpan que Mme la marquise n'a
pas grande pitié du pauvre Tressanius. J'ose espérer cependant
qu'elle le plaindrait, s'il paraissait un moment à ses yeux.
«Ma blessure était au pied gauche et assez profonde pour
m'inquiéter, d'autant plus qu'au moment de la blessure, j'avais
eu des éblouissements et des maux de cœur, preuve certaine que
la gaine d'un tendon avait souffert. Je me suis pansé avec de
l'eau d'arquebusade de Berne, qui est très bonne mais très forte.
Ma blessure en effet a été bien guérie en quatre jours, mais la
chaleur de l'eau d'arquebusade m'a attiré un accès de goutte
affreux; j'ai jeté les hauts cris, j'ai trouvé que la douleur
était un grand mal, j'ai usé vainement du remède de Mme
d'Aiguillon; j'ai eu beau me rappeler tous les charmes de nos
deux charmantes sœurs; tout ce que j'adore en elles n'a pu
m'empêcher de crier en leur vouant tout ce qui me restait alors
de moi-même.
«L'orage est un peu calmé, mais mon pied est du double de sa
grosseur, et j'ai bien peur d'être plus de huit jours sans en
pouvoir faire le moindre usage. Heureusement la tête est revenue;
je peux lire et même penser et sentir quelque chose d'agréable,
puisque je vous écris.
«Je suis dans mon lit, buvant de la tisane comme Chaulieu. Je
m'en consolerais si je faisais des vers comme lui et si Mme de
Boufflers était ma Mazarin. Enfin, cher Panpan, cher veau plus
divin que celui d'Égypte, je vous donne le premier instant de mon
retour à la vie. J'ai eu certainement l'existence d'un autre
pendant trois jours et je n'imagine pas qu'on puisse éprouver
rien de plus cruel.
«Faites ma cour aux divines sœurs. Dès que je pourrai me
traîner, j'irai à Lunéville. Le beau prince dirait à cela: venez
toujours, vous y serez sur le même pied que M. de Croix; mais
comme je n'ai pas encore attrappé les grâces du fauteuil, comme
j'aime à suivre Mme de Boufflers comme son barbet, j'attendrai
d'être un peu raffermi sur mes pieds.
«Pendant ce temps malheureux, mes renoncules fleurissent, mes
petits pois, mes fraises mûrissent. Je ne peux rien voir, rien
manger. Mme de Tressan triomphe et commande despotiquement
jusqu'au plus petit de mes mouvements.
«Voilà mon état, cher ami. Le seul plaisir qui ait pu aller
jusqu'à mon cœur est de lire votre lettre. Adieu, car on me
gronde et je sue à grosses gouttes pour vous écrire ces quatre
mots... ma tête ne me permet nulle application. Je ne peux vous
exprimer combien elle a été ébranlée...»
Dès qu'il est rétabli, Tressan veut annoncer lui-même sa guérison à
Mme de Boufflers, et c'est encore Panpan qui sert de boîte aux
lettres.
«Toul, mardi.
«Enfin, mon cher Panpan, je suis guéri sans fièvre, sans mal de
tête; je veux l'apprendre moi-même à Mme de Boufflers. Donnez-lui
ce mot de lettre et soutenez le pauvre Tressanius, qui vous aime,
auprès de la seule femme dont il estime l'esprit, dont les
charmes pussent le faire radoter aussi complètement qu'il l'a
fait, le fait et le fera sans doute, à moins qu'elle ne m'en
empêche, car elle seule peut défendre ceux qui l'approchent de
l'adorer en leur en faisant connaître à tous moments l'inutilité
et la déraison. Encore ne sais-je si elle réussirait à me
persuader aussi bien l'un que l'autre. Un seul moment, de ceux
qu'on ne saisit point auprès d'elle, mais qui pénètrent le cœur,
suffirait pour confondre et mes raisonnements de deux mois et les
siens.»
Épris comme il l'est, Tressan peut-il ne pas rimer en l'honneur de
celle qui est devenue son unique pensée? A quoi servirait la langue
des dieux si elle n'aidait les pauvres mortels à chanter les mérites
incomparables de la femme adorée et à lui avouer ce qu'on n'ose encore
lui dire?
L'amoureux gouverneur compose une chanson qu'il envoie à sa
bien-aimée: