LESLIE, J.

Quand les applaudissements que méritait un si remarquable morceau se

furent un peu calmés, le buste du Roi fut couronné de lauriers par le

Père de Menoux lui-même et orné de rubans de diverses couleurs. Au

dessert, le Révérend débita un dialogue de circonstance dont les

principaux traits se rapportaient à la statue; puis on récita des

compliments, des vers, des stances; enfin un Jésuite doué d'une belle

voix chanta une petite chanson paysanne où, sous une forme familière,

l'on rappelait tous les bienfaits du Roi; le refrain était repris en

chœur par toute l'assistance.

Pendant que les excellents Pères chantaient ses louanges à tue-tête,

Stanislas se pâmait d'aise et il ne cessait de s'extasier sur le bon

goût de ses hôtes et leur esprit d'à-propos.

Des illuminations et un brillant feu d'artifice terminèrent dignement

cette belle fête. Le Roi se retira ravi.

Avant de continuer notre récit et pour la clarté des événements qui

vont suivre, il nous paraît utile de tracer une légère esquisse de la

Cour en 1750. Rappelons rapidement quels en sont les principaux

personnages, ceux qui gravitent autour du Roi et de la favorite; nous

dirons aussi quelques mots des nouveaux venus, de ceux que les hasards

des circonstances vont appeler à y jouer un rôle.

Les familiers du château sont toujours les mêmes et nous les

connaissons tous: le duc et la duchesse Ossolinski, la princesse de

Talmont, la comtesse de Lutzelbourg, M. et Mme de la Galaizière, le

comte de Croix, le chevalier de Listenay, M. de Lucé, le marquis du

Châtelet, son fils M. de Lomont, Solignac, le Père de Menoux, M. et

Mme Héré, M. et Mme Alliot, Durival, etc. Mais c'est toujours la

famille de Beauvau qui tient le premier rang; Mme de Boufflers règne

plus que jamais sur le cœur du vieux Roi et le retour de ses parents

en Lorraine n'a fait qu'accroître son crédit[3]. Depuis que le prince

et la princesse de Craon sont installés dans leur royale résidence

d'Haroué, il n'y a sorte de politesses, d'avances que le Roi ne leur

fasse. Il va les voir, il les attire à Lunéville, il paraît trouver

dans leur société un charme infini[4]. M. et Mme de Craon n'ignorent

nullement le rôle que remplit leur fille auprès de Stanislas, mais ils

ne paraissent s'en soucier en aucune façon; ils viennent sans cesse à

la Cour, et s'y montrent aussi parfaitement à leur aise qu'il est

possible; ils jouissent sans scrupule, et pour eux et pour les leurs,

du crédit de Mme de Boufflers. Ainsi sont les mœurs du temps.

[3] Comme nous l'avons vu dans notre précédent volume, le prince

et la princesse de Craon étaient revenus en Lorraine en 1749,

abandonnant leur vice-royauté de Toscane, pour prendre enfin un

repos bien gagné.

Bien que les Lorrains fussent détestés en Toscane, M. et Mme de

Craon avaient su, par leurs qualités personnelles, s'y créer une

haute situation. Ils y tenaient un grand état de maison; la

princesse recevait beaucoup, et malgré son âge, elle était encore

si belle que le président des Brosses pouvait écrire: «Quoiqu'elle

soit grand'mère d'ancienne date, en vérité, je crois qu'en cas de

besoin, je ferais bien encore avec elle le petit duc de Lorraine.»

Si les Toscans n'aimaient pas les Lorrains, ils détestaient encore

plus les Espagnols. «Un homme de beaucoup d'esprit, raconte encore

de Brosses, me disait l'autre jour qu'il préférait les Lorrains

aux Espagnols, parce que, dit-il, les premiers m'ôteront bien

jusqu'à ma chemise, mais ils me laisseront ma peau (c'est à-dire

ma liberté de penser), que m'arracheront les seconds, en ne me

laissant pas le reste.»

[4] Comme bien des grands seigneurs de son époque, le prince de

Craon était un lettré et ses souvenirs classiques lui revenaient

avec à-propos. Se promenant un jour avec Stanislas au bois de

Haye, il s'étonna des travaux immenses qu'on y exécutait pour

combler les deux fonds, et il cita aussitôt au Roi ce passage

d'Horace:

Valet ima summis mutare.

(Liv. 1, Od. 28.)

Stanislas charmé s'écria qu'il fallait élever une colonne sur le

chemin et y graver ce passage.

La marquise n'a pas seulement auprès d'elle son père et sa mère; son

frère, le prince de Beauvau, habite presque constamment la Lorraine

depuis que ses parents y sont revenus; ils ne fait plus à Versailles

que les séjours strictement obligatoires. Les sœurs de Mme de

Boufflers, la maréchale de Mirepoix, la princesse de Chimay, la belle

comtesse de Bassompierre, ses nièces de Cambis et de Chimay, sont

également presque toujours à Lunéville ou à Haroué, tant et si bien

que la famille de la favorite finit par former la société presque

exclusive du Roi. Mme de Bassompierre, en particulier, ne quitte

jamais sa sœur et elle jouit également de la plus grande faveur. Bien

que d'une santé délicate qui l'oblige à de grands ménagements, elle

supporte ses souffrances avec beaucoup de douceur et une grande

égalité d'humeur.

Stanislas ne cesse de donner à tous les membres de cette heureuse

famille des marques de sa bienveillance. En 1751, M. de Craon ayant eu

des besoins d'argent, le Roi lui acheta son hôtel de Nancy pour 70,000

livres; tel était du moins le prix porté sur le contrat; mais le

prince reçut de la main à la main une somme supplémentaire de 60,000

livres.

Contrairement aux usages de l'époque, la marquise n'a pas consenti à

se séparer de ses enfants; elle les a gardés près d'elle et elle se

montre excellente mère, très tendre, très attentive. Bien qu'encore

fort jeunes, ils commencent à se montrer à la Cour et on les voit peu

à peu figurer dans toutes les réunions intimes. Stanislas, avec sa

bonté ordinaire, leur fait grand accueil et les comble de cadeaux. La

gaîté et la gentillesse de la «divine mignonne», surnom flatteur que

les courtisans ont décerné à Mlle de Boufflers, sont particulièrement

appréciées.

Si le crédit de la favorite n'a pas diminué, celui de son ancien

ennemi, le Père de Menoux, n'a pas subi non plus d'altération, et il

brille toujours du même éclat.

Cependant la situation réciproque des deux adversaires a subi des

modifications profondes. Après bien des péripéties, bien des luttes

épiques, le jésuite et la maîtresse, se voyant impuissants à s'évincer

l'un l'autre, ont fini par où ils auraient dû commencer, par vivre à

peu près d'accord, chacun se bornant à sa spécialité et restant

jalousement cantonné sur son terrain. Le jésuite, satisfait de

conserver son influence, ne cherche plus à en abuser et il ne prétend

plus à l'omnipotence; il ferme les yeux sur Mme de Boufflers, la

laissant en paisible jouissance d'une situation acquise. La marquise,

de son côté, toujours fine et habile, évite avec soin des querelles

qui pourraient lui coûter cher. A mesure que Stanislas vieillit, en

effet, il montre un détachement de plus en plus marqué pour les biens

terrestres; par contre il paraît s'attacher davantage aux récompenses

futures. Le rôle du confesseur est donc devenu plus facile à mesure

que celui de la maîtresse devient plus délicat.

La vie de la Cour n'a pas changé; dans la journée on chasse, on se

promène, on sort à cheval ou en carrosse, on consacre des heures

entières au trictrac, à la comète; la marquise peint ou joue de la

harpe devant le Roi; on assiste à des concerts, à des représentations

dramatiques. Le soir on se réunit, comme par le passé, chez la

favorite, on fait de la musique, des lectures attrayantes, on rime à

tort et à travers, on se livre aux douceurs de la conversation, et les

heures s'envolent. A dix heures, le Roi, immuable dans ses habitudes,

se retire dans ses appartements.

Stanislas continue à avoir une grande représentation et les deux

millions qu'il reçoit de la France y suffisent à peine. Chaque mois M.

de la Galaizière fait payer au trésorier du Roi, M. Alliot, 166,666

livres.

La dépense mensuelle, y compris les gardes du corps, les cadets, les

suisses, les appointements de toute la maison, la bouche, l'écurie, la

musique, la vénerie, les bâtiments, les aumônes, les pensions, en un

mot toutes les dépenses ordinaires, s'élève à 140,000 livres.

Depuis la mort de la Reine, la bouche a considérablement augmenté. La

table, qui n'était autrefois que de seize couverts, est maintenant de

vingt-cinq. Aussi la dépense monte-t-elle, non compris le vin et le

gibier, à plus de 30,000 livres par mois.

Si Mme de Boufflers n'a presque pas changé au physique, elle n'a pas

davantage changé au moral; son cœur est toujours aussi jeune, il

éprouve le même besoin d'aimer, et moins que jamais il peut

s'accommoder de la solitude. Le vicomte d'Adhémar, après tant

d'autres, a été oublié. La marquise s'est prise d'une belle passion

pour le comte de Croix, un des plus brillants seigneurs de la Cour,

aimable, spirituel et du meilleur ton; «il est aussi connu par la

noblesse de son caractère que par les grâces qui accompagnent ses

actions»; pour le moment, c'est lui qui est l'heureux élu. Il semble

même que son règne ait été moins éphémère que celui de ses

prédécesseurs.

Mais l'amour dans le cœur de l'aimable femme ne fait pas de tort à

l'amitié; elle est restée fidèle à ses vieux amis: Panpan et l'abbé

Porquet font plus que jamais partie de son petit cercle intime; pas de

jour où elle ne passe avec eux de longues heures.

Quant à Saint-Lambert, il a fait comme Voltaire; après la mort de Mme

du Châtelet, il a fui Lunéville et il n'y revient plus qu'à d'assez

rares intervalles. C'est à Nancy qu'il a établi sa résidence; mais

comme il est plein de confiance en lui et que la Lorraine lui paraît

un champ bien restreint pour ses mérites, il se rend fréquemment à

Paris, où ses tristes aventures lui ont attiré plus de réputation que

ses meilleurs poèmes. Il est accueilli d'abord avec curiosité, puis

bientôt recherché par toute la société. Nous l'y retrouverons dans

quelques années.

La marquise n'a pas renoncé à ses goûts littéraires, elle «taquine

toujours la muse» et, comme autrefois, elle compose en se jouant, dans

ses heures de loisir, des chansons qui ne manquent pas de mérite. Mais

combien différentes des productions de sa jeunesse! Il semble qu'elle

soit déjà arrivée à l'heure du désenchantement, et que, l'âge aidant,

elle commence à mieux comprendre la vanité des choses de ce monde. La

mort de sa meilleure amie a été pour elle un grand enseignement, elle

en a gardé au cœur une tristesse qu'elle ne peut surmonter. Malgré

elle, elle revoit sans cesse ces heures lugubres du mois de septembre

1749. Tout ce qui coule de sa plume subit maintenant l'influence de ce

changement d'idées et ses poésies fugitives, autrefois si mordantes et

si gaies, sont agrémentées d'une pointe de philosophie morose qui,

loin de les priver de leur charme, leur donne une incontestable

saveur.

Elle se laisse aller sans cesse à de mélancoliques réflexions.

N'écrit-elle pas un jour cette chanson désabusée:

Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis · 第 6 / 95 题