1750
La Cour de Lunéville en 1750.--Le carnaval.--Fête à la
_Mission_.--La société de Mme de Boufflers.--Le comte de
Bercheny et sa famille.
Après les événements tragiques survenus à Lunéville dans les derniers
jours de l'année 1749, la cour resta morne et désemparée et pendant
quelque temps sous une impression de tristesse que rien ne pouvait
dissiper[2]. Tous les esprits étaient hantés de pénibles souvenirs et
le Roi plus que tout autre se montrait inconsolable. La mort de Mme du
Châtelet et le départ de Voltaire le privaient de ses plaisirs les
plus vifs, du charme qu'il trouvait dans un commerce journalier avec
des esprits supérieurs, éminemment aimables et distingués.
[2] Voir _la Cour de Lunéville au XVIIIe siècle_, par G.
MAUGRAS.--Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1904. 11e édition.
Dans son chagrin profond Stanislas s'isolait et fuyait ses courtisans
les plus chers; il ne voulait plus d'autre société que son chien
Griffon, son singe, et le cher Bébé dont les facéties de mauvais goût
avaient seules encore le don de le distraire.
C'est alors qu'on composa ce distique railleur:
Voilà les trois jouets d'un Roi cher au Lorrain,
Griffon, son chien, son singe, avec Bébé, son nain.
Mais un monarque n'est pas fait pour s'éterniser dans la douleur, il
fallait réagir.
Tout le monde donc à la Cour se met en frais pour occuper Stanislas et
le détourner de ses pensées amères; Mme de Boufflers plus que tout
autre cherche à l'amuser et, bien qu'elle soit elle-même assombrie par
la perte d'une amie très chère, elle fait violence à ses sentiments
intimes.
Bientôt la vie reprend son cours et dans le désir de lutter contre des
tristesses trop légitimes, on se laisse presque emporter au delà du
but; il semble qu'une véritable rage de plaisirs se soit emparée à
cette époque de la cour de Lorraine.
A Lunéville, à Nancy, à Commercy, à la Malgrange, partout où réside le
roi, on n'entend parler que de fêtes et de réjouissances de toutes
sortes. Le carnaval de 1750 est particulièrement brillant.
Stanislas s'est installé à Nancy, à l'Intendance, et il s'est fait
accompagner de sa musique; tous les jours, il y a concert, assemblée,
redoute, comédie, etc. On a construit une nouvelle salle de spectacle,
et c'est la troupe de Nancy qui en a la primeur. On joue la _Servante
justifiée_ et _Cénie_, la pièce nouvelle que Mme de Graffigny vient de
faire représenter à Paris avec un succès étourdissant. Bébé danse deux
fois sur le théâtre, et il est couvert d'applaudissements.
Lunéville n'est pas moins bien partagée. Stanislas y fait venir les
comédiens italiens appelés bouffons; le 18 mai ils donnent devant le
Roi _le Joueur_ et la _Serva padrona_. Les deux principaux interprètes
sont Manelli et la demoiselle Tonnelli; leurs mérites réciproques
soulèvent des discussions sans nombre.
Les soupers, les bals masqués, les représentations dramatiques se
succèdent sans interruption; on n'a pas un instant de repos. Toute
l'ancienne «troupe de qualité» qui, sous la direction de Voltaire, a
si bien interprété autrefois les pièces du répertoire, est de nouveau
mise en réquisition; cette fois c'est Mme de Boufflers elle-même qui
paie de sa personne et se transforme en impresario; non seulement elle
dirige les répétitions avec un zèle que rien ne peut lasser, mais elle
monte sur les planches et charme tout l'auditoire par la finesse de
son jeu. Sous sa direction on joue _les Femmes savantes_, _Nanine_,
_la Femme qui a raison_, _le Double Veuvage_, etc., etc. On peut se
croire revenu aux plus beaux jours de l'année 1749.
L'arrivée à Lunéville de quelques animaux étranges et presque inconnus
dans la région vient encore occuper la cour. Chaque jour le Roi et ses
courtisans vont visiter une ménagerie installée sur une des places de
la ville et s'extasier devant un chameau, un dromadaire, un lion qu'un
industriel promène de ville en ville. Mais l'animal qui soulève la
plus vive curiosité est «un rhinocéros femelle», âgé de dix mois, qui
à tous semble presque fabuleux. On ne se lasse pas de l'admirer.
Il ne faut pas cependant que la marquise se croie seule le droit de
distraire le monarque; le Père de Menoux revendique sa part dans ce
rôle flatteur et il ne déploie pas moins de zèle que la favorite.
De tous temps, du reste, l'habile jésuite et ses confrères de Nancy
ont saisi toutes les occasions de faire leur cour au prince, et lors
de ses séjours à la Malgrange, ils se sont toujours efforcés de
l'attirer à la _Mission_ et de le charmer par des représentations
dramatiques, des chants, des repas somptueux, voire même des
illuminations et des feux d'artifice.
En 1750, le Père de Menoux décide d'ériger dans la salle basse du
couvent un buste en marbre de son pénitent et bienfaiteur.
Naturellement l'inauguration de ce buste sert de prétexte à une grande
fête. Non seulement Stanislas daigne l'honorer de sa présence, mais il
pousse la condescendance jusqu'à présider la table des Révérends
Pères.
L'occasion était belle pour accabler le monarque de compliments
hyperboliques et l'on n'y manqua pas.
Avant le dîner, le Père Leslie récite une ode de sa composition où il
rappelle «habilement» tous les bienfaits que la Lorraine doit au roi
de Pologne. La pièce est pitoyable et d'une longueur démesurée, mais
il serait cependant dommage de n'en pas citer quelques strophes, quand
ce ne serait que pour montrer jusqu'à quel degré peut aller la
flagornerie humaine.
Ainsi Rome, en Héros féconde,
Dans ses Temples, sur ses Autels,
Jadis pour l'exemple du monde
Consacrait leurs traits immortels.
Des Grands Hommes, des vrais Monarques,
Ces monuments vainqueurs des Parques
Rappeloient les noms, les vertus.
A ces héroïques modèles
L'univers dut les Marc-Aurèles,
Les Antonins et les Titus.
Telle, d'un Héros sage et juste,
De siècle en siècle la bonté,
Revivant dans ce marbre auguste,
Instruira la postérité.
Là les Grands apprendront à l'être,
Les Peuples à les reconnoître,
A les juger par leurs bienfaits,
A n'apprécier leur mérite,
Ni par leur rang, ni par leur suite,
Mais par les heureux qu'ils ont faits.
Marbre chéri, durable Image
D'un Prince mieux peint dans nos cœurs,
Avec son Portrait, d'âge en âge,
Transmets ses sentimens, ses mœurs,
Ses vertus, son esprit sublime,
Son cœur vrai, tendre, magnanime,
Son air, ses grâces, sa bonté.
Que leur alliance adorable
Offre l'homme le plus aimable
Dans le Roi le plus respecté!
Qu'il vive, Grand Dieu, pour ta gloire,
Ce Roi donné pour ton amour,
Qu'il vive autant que la mémoire
De ses bienfaits en ce séjour!
Conserve pour nous, pour toi-même,
A l'État un Maître qui l'aime,
Aux Autels l'appui de la Foi,
Aux malheureux un tendre père,
Aux Beaux-Arts un dieu tutélaire,
A tous ses sujets un bon Roi!