VIII

Chardin vous promène ainsi dans toute la ville et dans les environs,

jusqu'aux montagnes qui servaient de lieu de plaisance et de

divertissement au roi et à ses favorites.

Il revient ensuite aux ruines de Persépolis, qu'il visite et décrit en

philosophe et en historien, mais sans en découvrir le mystère.

Il quitte cinq fois Ispahan pour traverser, par Chiraz, jusqu'au golfe

Persique (Ormus) la Perse du Midi. Partout son voyage a le même

intérêt, sans phrases.

Pendant le dernier de ses voyages, le roi meurt à la campagne, et

voici la manière curieuse dont il raconte l'élévation et le

couronnement de Solyman, son successeur. La cour s'y dévoile avec un

magique intérêt; lisez:

Les eunuques s'étant présentés au logis des ministres, comme

venant de la part de Sa Majesté, les obligèrent de sortir de

l'appartement de leurs femmes, et alors ils les informèrent

également tous deux de la mort d'Abas II (_A'bbâs_), et leur en

firent un rapport assez exact, qui était que le jour précédent,

vers le soir, après que ces ministres se furent retirés, ce

monarque avait mangé de bon appétit des confitures que ses femmes

lui avaient apprêtées; ensuite de quoi il avait paru se porter

mieux qu'à l'ordinaire, jusque sur les neuf heures du soir, qu'il

était tout à coup tombé en pâmoison; qu'eux y étaient accourus,

et l'avaient mis sur son lit; qu'il était revenu à soi sur les

onze heures, mais avec quelque altération de sa raison; que sa

douleur après cela s'était augmentée, et que deux remèdes

réitérés qu'il avait pris par l'ordonnance des médecins ne

l'avaient point soulagé; que, vers les deux heures après minuit,

la violence de son mal sembla s'être un peu apaisée, mais qu'elle

l'avait ressaisi sur les trois heures et lui avait causé une

frénésie demi-heure durant; qu'une autre demi-heure il avait joui

de quelque repos; mais que, enfin, vers les quatre heures, ses

yeux, par de tristes roulements, avaient fait connaître les

approches de sa mort; qu'en même temps, il avait rendu l'esprit

sans autre agitation, et l'on peut dire sans s'être senti mourir.

Aussi n'avait-il témoigné, pendant tout le cours de sa maladie,

qu'il s'y attendît ni qu'il en eût la moindre pensée; et cette

dernière nuit, il n'avait même rien ordonné touchant sa personne,

sa maison ni son successeur: seulement, dans la force de son

dernier accès, un peu avant d'expirer, se tournant du côté de

l'appartement public, il avait prononcé avec quelque fureur ces

paroles: «Je sais bien que vous m'avez empoisonné; mais vous

boirez votre bonne part du poison, puisque je laisse un fils qui,

après ma mort, vous mangera à tous le coeur!»

Les médecins allèrent donc rendre visite au premier ministre; et,

sous prétexte de lui donner avis de la mort du roi et de lui

déclarer la qualité des deux derniers médicaments qu'ils lui

avaient fait prendre, ils entrèrent dans des matières plus

importantes: ils parlèrent de l'élection, et lui remontrèrent que

lui et tous les grands du conseil avaient bien sujet de prendre

garde à eux; que le prince, quelques moments avant sa mort,

s'était plaint à haute voix que ses ministres lui avaient fait

donner du poison; mais qu'il laissait un fils qui leur mangerait

le coeur; que ces paroles ni ces plaintes ne pouvaient demeurer

cachées au successeur; que si l'on donnait la couronne à l'aîné,

qui était déjà dans un âge assez avancé pour se rendre

indépendant, et qui d'ailleurs avait l'esprit fort fier, il ne

manquerait jamais de se servir de ce prétexte pour se défaire de

tous les grands et de tous les ministres, dans la pensée de se

rendre absolu par ce moyen et se mettre en état de faire de

nouvelles créatures, vu principalement qu'il devait se ressentir

du mauvais traitement que son père lui avait fait depuis deux

ans, qu'il attribuerait toujours au conseil de ses ministres.

Leur conclusion fut que, comme ils voyaient que le prince aîné ne

pouvait pas vouloir du bien aux grands, que c'était à eux une

imprudence de lai en faire, particulièrement un bien de cette

nature, qui le mettait en pouvoir de leur faire tout le mal qu'il

lui plairait; et dans cette conjoncture, le parti le plus assuré

était de faire tomber leur élection sur le puîné, _Hamzeh-Mirza_;

que ce jeune prince promettait beaucoup et donnait pour l'avenir

de grandes espérances pour la grandeur de l'empire des Perses, et

pour le présent il leur donnait sujet à tous de s'attendre à un

doux repos, puisque, étant incapable des affaires, il leur en

laisserait le maniement un fort long temps, qui ne pouvait être

moindre que de douze ou quinze ans.

Ces paroles, portées par ces deux seigneurs au premier ministre,

et ensuite au second, auquel, sous ce même prétexte, ils tinrent

un semblable discours, firent tout l'effet qu'ils en osaient

désirer.

L'un et l'autre s'y rendirent, et ils résolurent d'élever sur le

trône le plus jeune des enfants du feu roi au préjudice de

l'aîné. Ils se figurèrent que si cet aîné venait à régner, leur

perte était infaillible; qu'il y avait tout à craindre d'un

esprit hautain comme le sien, qui, à l'âge de vingt ans, se

verrait, de captif, tout à coup devenu souverain; que, quand il

ne se croirait pas avoir été offensé par eux, le plaisir qu'il

prendrait à faire le maître le porterait à d'étranges

résolutions, dont la moindre serait de changer la face de la

cour. «Et qui sait, disaient-ils en eux-mêmes, s'il n'attentera

point à nos vies?» Surtout le reproche d'empoisonnement les

mettait à la gêne; car, bien que peut-être ils en fussent

innocents, le soupçon en était si plausible, que cette

accusation, toute fausse qu'elle était à leur égard, ne leur

présentait pas une image de mort moins horrible que si elle eût

été véritable, lorsque le prince qui succéderait à l'empire

voudrait l'appuyer; qu'au contraire, si l'on élisait le puîné,

ils se maintiendraient sans peine dans le poste glorieux que

leurs charges leur donnaient; qu'ils auraient le loisir d'élever

leurs familles et de faire des créatures; qu'ils gouverneraient

avec un pouvoir presque absolu, sous un enfant, un des plus

grands empires de l'univers.

Au reste, je n'ai point entendu dire que d'autres seigneurs que

ceux-ci se soient trouvés en cette assemblée.

Le premier ministre y prit le premier la parole, et leur exposa

ce que le grand chambellan lui avait rapporté de la mort du roi,

qui lui avait été confirmée par les deux premiers médecins. Il

leur dit «qu'il ne doutait pas qu'ils ne l'eussent tous appris

d'eux de la même sorte, et qu'ainsi ils auraient connu comment

leur défunt monarque avait rendu l'esprit, sans avoir déclaré par

écrit ni de vive voix auquel de ses deux fils il laissait le

sceptre, et que, par cela, il était de leur devoir de procéder à

cette élection au plus tôt, tant pour ne laisser davantage dans

une condition privée celui des princes à qui la Providence avait

destiné la couronne, que pour mettre l'État en sûreté, qui

courait toujours fortune tandis qu'il n'aurait point de maître,

vu qu'il en était des monarchies comme des corps animés, qu'un

corps cesse de vivre au moment qu'il demeure sans tête, un

royaume tombait dans le désordre au moment qu'il n'avait plus de

roi; que, pour éviter ce malheur, il fallait, avant de se

séparer, élire de la sacrée race imamique un rejeton glorieux qui

s'assît au trône qu'Abas II venait de quitter pour aller prendre

place dans le ciel; que ce monarque, de triomphante mémoire,

avait laissé deux fils, comme il s'assurait que personne de ceux

devant qui il parlait ne le révoquait en doute, l'un,

Sefie-Mirza, qui était venu au monde il y avait environ vingt

ans, et avait été laissé dans le palais de la Grandeur en la

garde d'Aga-Nazir; l'autre, Hamzeh-Mirza, âgé de quelque sept

ans, qui se trouvait ici près d'eux à la cour, sous la garde

d'Aga-Mubarik, présent en leur assemblée; que, de ces deux, après

avoir invoqué le nom très-haut, ils choisissent celui que le vrai

roi avait préparé pour le lieutenant du successeur à attendre.»

Par ce successeur à attendre, les Perses veulent dire _le dernier

des imaans_ (_îmâm_), qui est dans leur opinion comme leur

Messie, dont ils attendent à tout moment le retour. Ce n'est pas

ici le lieu d'expliquer ceci plus au long, non plus que quelques

façons de parler persiennes, que nous avons exprimées en leur

naturel, dans la croyance que nous avons eue que les savants y

prendraient plaisir.

Ce premier ministre ayant prononcé ces paroles avec une grande

démonstration de douleur, et avec un air plein de majesté, qu'à

l'âge de soixante ans il a merveilleuse et insinuante, se tut,

comme attendant que quelqu'un parlât et donnât son avis. Mais,

lorsqu'il vit que tous ceux de l'assemblée lui déféraient (car en

effet cet honneur, à cause de sa dignité, lui appartenait), et

qu'applaudissant à son discours, et levant les yeux au ciel, ils

ne faisaient que répéter le _Bism allah'_ (_Bismîllah_), _Ainsi

soit-il! Au nom de Dieu_! il reprit ainsi modestement la parole,

en regardant tous les grands l'un après l'autre: «Que, dans le

besoin où ils se trouvaient, et dans la résolution qu'ils avaient

prise d'élire pour monarque un de ces deux princes, son sentiment

était qu'ils devaient céder à une fâcheuse mais pressante

nécessité, qui les obligeait de préférer Hamzeh-Mirza, quoique le

plus jeune, et l'élever au trône au préjudice de son aîné; que la

raison de cela était que tout le monde ne savait que trop la

rigueur qu'Abas avait toujours tenue à celui-ci; qu'il y avait à

craindre que ce jeune prince ne fût du moins privé de la vue; que

le bruit en avait couru dès lors que le défunt monarque, au

sortir d'Ispahan, fit paraître sur son visage une consternation

qui ne marquait rien que de funeste; qu'on avait eu encore plus

de sujet de le croire depuis que le roi, au commencement de sa

maladie, avait envoyé en poste, sans aucune participation de pas

un des grands, un eunuque en cette même ville avec quelques

ordres secrets; que ces ordres ne pouvaient aller qu'à faire

trancher la tête au prince son fils, ou lui arracher les yeux

pour le rendre incapable de succéder à la couronne après lui,

s'il venait à mourir; car, pour toute autre chose, ce monarque

n'eût pas manqué d'en faire part à quelques-uns de son conseil,

et particulièrement à lui, premier ministre, qui avait accoutumé,

dans la conduite ordinaire, de sceller de son sceau tous les

commandements et les ordres où Sa Majesté mettait le sien; que si

cela était ainsi, ils ne pouvaient l'élire qu'ils n'en reçussent

une grande confusion, non-seulement s'il était mort, mais encore

s'il était privé de la vue. Car vous savez, dit-il, que les

sacrées lois de l'élu de Dieu ne permettent pas qu'une personne

à qui cette sorte de disgrâce est arrivée obtienne le souverain

commandement sur nous; après cela, nous serons contraints de

recourir à Hamzeh-Mirza; et de quelle grâce, je vous prie,

recevra-t-il notre élection? N'aura-t-il pas sujet de se plaindre

du peu d'affection que nous aurions témoigné à devenir ses

esclaves, et que nous ne l'avons reconnu pour notre roi qu'après

que son frère n'a pu le devenir? Prendra-t-il plaisir à recevoir

de nos mains une couronne que nous aurions offerte à un autre? Il

se persuadera de ne devoir rien à nos suffrages, qui ne lui

auront pas été donnés pour une inclination pleine d'amour, mais

qu'une invincible nécessité aura exigés de nous. Et Dieu veuille

qu'il en demeure là et qu'il se contente de ne nous en pas savoir

gré! Qui sait s'il ne se vengera pas, et si les froideurs que

nous avons eues pour lui n'allumeront pas en son âme un feu de

colère contre nous, qui ne s'éteindra que par notre ruine et la

désolation de nos familles? Mais ce n'est pas ce que nous devons

considérer. Quand il s'agit du salut de l'État, celui des

particuliers est peu de chose. Songez, seigneurs, à ce que j'ai

marqué au commencement de ce discours: il faut éviter un

interrègne dangereux, qui durerait longtemps dans les allées et

venues d'ici à la ville capitale. La Providence nous a mis entre

les mains Hamzeh-Mirza; que nous reste-t-il plus, que suivre ses

ordres, et d'aller dès ce moment élever ce favori du ciel au

trône sacré du prince du monde.»

Après que le premier ministre eut prononcé ces paroles, il ne

laissa pas peu à penser aux autres seigneurs d'où lui pouvait

être venu ce sentiment; néanmoins, comme c'était une personne qui

avait toujours vécu dans une haute estime de probité, et que son

âge déjà avancé et sa longue expérience dans les affaires le

rendaient très-considérable, on ne soupçonna point que l'avis

qu'il donnait fût intéressé, ni qu'il y fût porté par d'autres

motifs que ceux qui regardaient le bien de l'État, vu

principalement qu'il n'avait rien avancé que toute la compagnie

n'estimât très-véritable.

Cet enfant royal allait être de cette sorte élevé sur le trône, à

l'exclusion de son aîné. Tous les grands donnaient les mains à

cette élection, et pas un de ceux qui avaient droit de parler ne

lui avait refusé son suffrage. Il ne restait plus que deux

eunuques qui n'avaient rien dit; mais qui eût pensé qu'ils

eussent jamais osé rien dire, et encore le moins considéré de ces

deux? Vu que l'un ni l'autre n'ayant ni droit, ni titre, ni

autorité pour ce faire, aurait-on pu s'imaginer qu'ils auraient

été capables de concevoir des sentiments contraires à ceux que

cette illustre assemblée faisait paraître? Et quand ils en

auraient été capables, y avait-il apparence qu'ils eussent eu

l'audace de le déclarer, et, en le déclarant, de l'emporter

contre tant de voix?

Cela arriva néanmoins d'une façon que l'on peut appeler

miraculeuse, tant pour les circonstances que nous avons déjà

observées, que pour celles que nous allons marquer, et qui font

dire qu'il y a une puissance supérieure qui se mêle

souverainement dans les affaires humaines, qui se rend maîtresse

des événements, et qui fait réussir les choses bien souvent

contre notre attente, comme il arriva ici, où Sefie fut élu

malgré le complot des personnes intéressées, et les dispositions

favorables qu'ils avaient données à leur entreprise.

Cet eunuque, qui rompit toutes les mesures qu'avaient prises ces

seigneurs, fut Aga-Mubarek, fort considéré en cette cour-là,

comme nous l'avons marqué, auquel l'éducation du second fils du

monarque avait été commise. Il était, dis-je, le gouverneur de

Hamzeh-Mirza, celui que les grands voulaient élever sur le trône;

et, par conséquent, il devait plus qu'aucun autre appuyer leurs

suffrages, puisque, apparemment, la grandeur de son illustre

nourrisson allait augmenter infiniment son crédit, et lui

présentait une fortune la plus éclatante qu'un homme de sa

condition pouvait espérer.

Cependant l'amour de la justice prévalut dans son âme, et ce fut

avec horreur qu'il entendit la proposition qu'avait faite le

premier ministre de préférer le cadet à l'aîné, qui s'augmenta à

mesure que les autres du conseil y prêtaient leur consentement.

Sur quoi il prit une résolution digne de cette ancienne et

constante fidélité dont on a toujours vanté les eunuques. Il crut

qu'il y allait de son devoir d'empêcher ce désordre autant qu'il

pourrait; et qu'encore qu'il n'eût pas de droit de parler en

cette assemblée, il lui était permis de violer ce droit, qui

n'était que de pure cérémonie, pour remettre dans le bon chemin

ceux qui violaient une loi que la nature semblait avoir établie

et que la religion favorisait.

Il attendit néanmoins que tout le monde eût parlé, tant parce

qu'il devait cette déférence aux seigneurs qui tenaient un rang

au-dessus de lui, que parce qu'il espérait toujours que quelqu'un

d'eux, plus éclairé ou mieux intentionné que les autres,

proposerait des sentiments plus légitimes, et le délivrerait de

l'embarras où une rencontre si fâcheuse l'allait engager; mais,

lorsqu'il vit que, tout d'une voix, ils avaient conclu à

l'élection du cadet, au préjudice de l'aîné, sur des prétextes

qui, quelque spécieux qu'ils fussent, paraissaient affectés, et

sur des conjectures trop faibles au fond pour être assez

considérables dans une si grande affaire; d'un ton de voix qui,

sans perdre le respect, avait beaucoup de vigueur, il leur parla

en ces termes:

«Cette proposition que vous venez de faire, princes, seigneurs

des seigneurs, d'exclure de la couronne Sefie, fils aîné d'Abas

II, à qui elle appartient légitimement, et de mettre en sa place

le cadet Hamzeh-Mirza, choque trop visiblement la justice et les

lois de l'envoyé élu, pour croire que vous vous y soyez portés

par quelque éblouissement qui vous ait surpris. J'oserais bien

vous assurer que nul des motifs qui ont été allégués n'est estimé

assez puissant de pas un de vous. Non: le prétexte que vous avez

emprunté pour élire Hamzeh-Mirza n'est pas raisonnable. Le

véritable sujet qui vous y porte, si vous voulez que je vous le

dise, encore que vous le sachiez aussi bien que moi, c'est le

désir que vous avez de gouverner la Perse, et longtemps et à

votre gré; c'est pour cela que vous voulez élire un enfant, sous

la minorité duquel tout vous sera permis, et vous pourrez exercer

une puissance absolue: car ce que l'on allègue du prince aîné,

que sans doute il est privé de la vie ou de la vue, ne peut

passer pour autre chose que pour une pure illusion. Si cela

était, n'en aurais-je rien appris, moi qui, depuis le départ du

roi de la capitale, ai toujours su précisément tout ce qui s'est

passé dans le palais des femmes, qui l'ai toujours suivi partout,

et qui ai, outre cela, la conduite du jeune prince? Si cet

eunuque qui fut envoyé en poste, il n'y a pas longtemps, à

Ispahan, eût eu des ordres secrets contre Sefie-Mirza, dans le

dessein de le rendre incapable de succéder à l'empire, n'en

aurais-je rien découvert; et le feu roi n'eût-il pas changé

quelque chose à la condition de son second fils, qu'il eût

désigné en ce cas-là pour monter sur le trône après lui? N'eût-il

pas augmenté son apanage et son éclat? Me l'eût-il celé à moi et

à la lumière des femmes, à la duchesse, dis-je, mère du jeune

prince? Et quand il me l'aurait voulu celer, ne m'aurait-il pas

été plus aisé qu'à vous d'en découvrir quelque chose, puisque je

demeure dans le palais intérieur, et que je sais tout ce qui s'y

passe de plus secret; que vous n'y entrez jamais, et que vous ne

le pouvez regarder que par dehors? Il n'est rien, en un mot, de

tout ce que vous feignez de craindre. Sefie-Mirza est vivant et

voyant, Dieu en est ma caution; et, s'il n'en est pas ainsi,

voilà ma tête. Vous ne pouvez donc pas sans injustice ou, pour

mieux dire, sans une noire trahison, oublier l'aîné et le

sacrifier et à vos passions et aux intérêts de son cadet. Que

plutôt le cadet soit sacrifié à lui et aux intérêts de l'État! Ne

voyez-vous pas que vous allez jeter le royaume dans une confusion

épouvantable et le remplir de divisions? Pensez-vous que les

autres grands veuillent passer pour des gens sans loi et

approuvent vos suffrages? Croyez-vous que les peuples veuillent

se charger de votre crime, et souffrir sur le trône des fidèles

le plus jeune frère, que vous ne pourrez y avoir mis qu'en

foulant aux pieds les plus saints devoirs que la religion nous

inspire? Au contraire, tout le monde s'élèvera contre vous pour

soutenir le parti de l'héritier légitime; et quand il ne le

ferait pas, vous serez chargés de malédictions et toujours

regardés comme les auteurs d'un attentat exécrable; vous en

rougirez de honte toute votre vie et en aurez un regret perpétuel

dans l'âme. Hamzeh-Mirza lui-même, pour qui vous avez prostitué

vos consciences, ne vous en saura pas de gré un jour; il vous

regardera comme des chiens, qui ne lui auront procuré cet honneur

que dans le désir de faire curée, et qui, dans l'espérance de

s'engraisser pendant son bas âge, auront laissé Dieu et la loi,

le Prophète et le livre, l'explication, la droite raison et la

justice. Je m'assure qu'il vous punira, et que le moindre

châtiment que vous en devez attendre est d'être envoyés nus en

quelque désert, prier Dieu pour lui de ce qu'il vous aura laissé

la vie.» Là-dessus, il s'arrêta tout court, le visage un peu ému;

puis reprenant la parole au même instant avec une exclamation

subite: «Hamzeh-Mirza, s'écria-t-il, Hamzeh-Mirza! à quelle

extrémité vois-je que vous le réduisez? Voulez-vous, seigneurs,

que je l'aille étrangler de mes mains et que je vous le vienne

apporter mort en votre présence? J'en ai le pouvoir, il est sous

ma charge. C'est par là que je saurai vous ôter le moyen de ne

pouvoir plus faire de mauvais choix; vous serez bien alors

contraints de porter la couronne à l'aîné, et je vous laisse à

penser de quelle manière il la recevra de vous, quand il verra

que vous ne vous serez rendus à votre devoir qu'après une

extrémité si fâcheuse.»

Il finit son discours avec cette menace, et laissa les seigneurs

de l'assemblée tellement surpris, que si une montagne fût tombée

à leurs pieds, comme on parle en Perse, ils n'eussent pas

témoigné tant d'étonnement. Ils ne devinaient point le motif qui

avait porté cet eunuque à une résolution si déterminée: il n'y

était poussé ni par la haine, ni par la crainte, ni par

l'espérance. Il n'était point ému par la haine, puisqu'il

chérissait tendrement son aimable nourrisson; moins encore par la

crainte, puisqu'il ne pouvait attendre qu'une douce complaisance

à son égard de celui qui avait été élevé entre ses bras. Il ne

pouvait non plus rien espérer d'aussi avantageux du côté de

l'aîné dont il ignorait l'inclination; car, quand il en aurait eu

pour lui, elle aurait toujours été moindre que celle du plus

jeune, qui l'avait sucée avec le lait. Ils voyaient tous qu'il

parlait contre ses propres intérêts, et que ce ne pouvait être

que le zèle pour la justice et pour le bien de l'État, le désir

de contenter les peuples et la fidélité qu'il devait à son défunt

maître qui le faisaient agir. C'est ce qui leur donna du respect

pour lui, et qui les obligea d'admirer des sentiments si

généreux, quoiqu'ils fussent contraires à leurs intentions et

qu'ils accusassent leur conduite.

Un demi-quart d'heure se passa sans que pas un d'eux ouvrît la

bouche: ils se regardaient l'un l'autre, sans dire mot, dans

l'embarras que leur donnait ou la honte de se dédire, ou la

crainte du péril qu'ils couraient s'ils osaient s'obstiner à

maintenir le sentiment qu'ils avaient témoigné d'abord. Enfin, le

premier ministre, soit qu'il fût plus ami de l'équité que les

autres, comme cette manière d'agir noble et désintéressée qu'il

avait toujours fait paraître auparavant le donnait à conjecturer,

soit qu'il craignît qu'à son défaut quelque autre prît la parole,

ce qui l'eût rendu criminel, puisqu'il lui appartenait de parler

le premier, et qu'il le venait de faire lorsqu'il avait opiné si

fort au désavantage de Sefie-Mirza; ce premier ministre, dis-je,

rompit le silence et commença à dire: «que véritablement, sur

l'assurance infaillible que l'on aurait que le fils aîné d'Abas

II ne serait plus en état de recevoir la couronne, l'assemblée

pourrait, sans injustice, passer à l'élection du second fils;

mais, puisque maintenant Aga-Mubarik les assurait fortement que

Sefie-Mirza n'avait perdu ni la vie, ni la vue, sans délibérer

davantage, il le fallait élire: c'est pourquoi il lui donnait de

tout son coeur sa voix et ses voeux, et protestait qu'il fallait

tout de ce pas lui aller présenter le diadème et l'empire.»

Les autres seigneurs, à ces paroles, perdirent courage, et

n'eurent plus la force de soutenir bien ce qu'ils avaient

commencé mal. La condition de ces seigneurs les rend

naturellement timides; tout illustres et tout princes qu'ils

paraissent, ils ne sont en effet que des esclaves: leur vie, leur

liberté, leur honneur et leurs biens dépendent absolument du

souverain. Ainsi, bien loin qu'aucun d'eux voulût tenir ferme sur

son premier sentiment, ils se hâtèrent à l'envi l'un de l'autre

de se rétracter; et dissimulant leur mécontentement, ils

arrêtèrent, tout d'une voix, «qu'attendu que l'aîné se trouvait

en état de recevoir la couronne qui lui appartenait par la loi,

il fallait sans délai l'aller tirer du palais de la Grandeur pour

le porter sur le trône.» Voilà comme Sefie-Mirza (_Sséfy-Myrzâ_)

fut élu monarque des Perses, contre la volonté de ceux mêmes qui

lui donnaient leurs suffrages.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 85 / 108 题