Chardin vous promène ainsi dans toute la ville et dans les environs,
jusqu'aux montagnes qui servaient de lieu de plaisance et de
divertissement au roi et à ses favorites.
Il revient ensuite aux ruines de Persépolis, qu'il visite et décrit en
philosophe et en historien, mais sans en découvrir le mystère.
Il quitte cinq fois Ispahan pour traverser, par Chiraz, jusqu'au golfe
Persique (Ormus) la Perse du Midi. Partout son voyage a le même
intérêt, sans phrases.
Pendant le dernier de ses voyages, le roi meurt à la campagne, et
voici la manière curieuse dont il raconte l'élévation et le
couronnement de Solyman, son successeur. La cour s'y dévoile avec un
magique intérêt; lisez:
Les eunuques s'étant présentés au logis des ministres, comme
venant de la part de Sa Majesté, les obligèrent de sortir de
l'appartement de leurs femmes, et alors ils les informèrent
également tous deux de la mort d'Abas II (_A'bbâs_), et leur en
firent un rapport assez exact, qui était que le jour précédent,
vers le soir, après que ces ministres se furent retirés, ce
monarque avait mangé de bon appétit des confitures que ses femmes
lui avaient apprêtées; ensuite de quoi il avait paru se porter
mieux qu'à l'ordinaire, jusque sur les neuf heures du soir, qu'il
était tout à coup tombé en pâmoison; qu'eux y étaient accourus,
et l'avaient mis sur son lit; qu'il était revenu à soi sur les
onze heures, mais avec quelque altération de sa raison; que sa
douleur après cela s'était augmentée, et que deux remèdes
réitérés qu'il avait pris par l'ordonnance des médecins ne
l'avaient point soulagé; que, vers les deux heures après minuit,
la violence de son mal sembla s'être un peu apaisée, mais qu'elle
l'avait ressaisi sur les trois heures et lui avait causé une
frénésie demi-heure durant; qu'une autre demi-heure il avait joui
de quelque repos; mais que, enfin, vers les quatre heures, ses
yeux, par de tristes roulements, avaient fait connaître les
approches de sa mort; qu'en même temps, il avait rendu l'esprit
sans autre agitation, et l'on peut dire sans s'être senti mourir.
Aussi n'avait-il témoigné, pendant tout le cours de sa maladie,
qu'il s'y attendît ni qu'il en eût la moindre pensée; et cette
dernière nuit, il n'avait même rien ordonné touchant sa personne,
sa maison ni son successeur: seulement, dans la force de son
dernier accès, un peu avant d'expirer, se tournant du côté de
l'appartement public, il avait prononcé avec quelque fureur ces
paroles: «Je sais bien que vous m'avez empoisonné; mais vous
boirez votre bonne part du poison, puisque je laisse un fils qui,
après ma mort, vous mangera à tous le coeur!»
Les médecins allèrent donc rendre visite au premier ministre; et,
sous prétexte de lui donner avis de la mort du roi et de lui
déclarer la qualité des deux derniers médicaments qu'ils lui
avaient fait prendre, ils entrèrent dans des matières plus
importantes: ils parlèrent de l'élection, et lui remontrèrent que
lui et tous les grands du conseil avaient bien sujet de prendre
garde à eux; que le prince, quelques moments avant sa mort,
s'était plaint à haute voix que ses ministres lui avaient fait
donner du poison; mais qu'il laissait un fils qui leur mangerait
le coeur; que ces paroles ni ces plaintes ne pouvaient demeurer
cachées au successeur; que si l'on donnait la couronne à l'aîné,
qui était déjà dans un âge assez avancé pour se rendre
indépendant, et qui d'ailleurs avait l'esprit fort fier, il ne
manquerait jamais de se servir de ce prétexte pour se défaire de
tous les grands et de tous les ministres, dans la pensée de se
rendre absolu par ce moyen et se mettre en état de faire de
nouvelles créatures, vu principalement qu'il devait se ressentir
du mauvais traitement que son père lui avait fait depuis deux
ans, qu'il attribuerait toujours au conseil de ses ministres.
Leur conclusion fut que, comme ils voyaient que le prince aîné ne
pouvait pas vouloir du bien aux grands, que c'était à eux une
imprudence de lai en faire, particulièrement un bien de cette
nature, qui le mettait en pouvoir de leur faire tout le mal qu'il
lui plairait; et dans cette conjoncture, le parti le plus assuré
était de faire tomber leur élection sur le puîné, _Hamzeh-Mirza_;
que ce jeune prince promettait beaucoup et donnait pour l'avenir
de grandes espérances pour la grandeur de l'empire des Perses, et
pour le présent il leur donnait sujet à tous de s'attendre à un
doux repos, puisque, étant incapable des affaires, il leur en
laisserait le maniement un fort long temps, qui ne pouvait être
moindre que de douze ou quinze ans.
Ces paroles, portées par ces deux seigneurs au premier ministre,
et ensuite au second, auquel, sous ce même prétexte, ils tinrent
un semblable discours, firent tout l'effet qu'ils en osaient
désirer.
L'un et l'autre s'y rendirent, et ils résolurent d'élever sur le
trône le plus jeune des enfants du feu roi au préjudice de
l'aîné. Ils se figurèrent que si cet aîné venait à régner, leur
perte était infaillible; qu'il y avait tout à craindre d'un
esprit hautain comme le sien, qui, à l'âge de vingt ans, se
verrait, de captif, tout à coup devenu souverain; que, quand il
ne se croirait pas avoir été offensé par eux, le plaisir qu'il
prendrait à faire le maître le porterait à d'étranges
résolutions, dont la moindre serait de changer la face de la
cour. «Et qui sait, disaient-ils en eux-mêmes, s'il n'attentera
point à nos vies?» Surtout le reproche d'empoisonnement les
mettait à la gêne; car, bien que peut-être ils en fussent
innocents, le soupçon en était si plausible, que cette
accusation, toute fausse qu'elle était à leur égard, ne leur
présentait pas une image de mort moins horrible que si elle eût
été véritable, lorsque le prince qui succéderait à l'empire
voudrait l'appuyer; qu'au contraire, si l'on élisait le puîné,
ils se maintiendraient sans peine dans le poste glorieux que
leurs charges leur donnaient; qu'ils auraient le loisir d'élever
leurs familles et de faire des créatures; qu'ils gouverneraient
avec un pouvoir presque absolu, sous un enfant, un des plus
grands empires de l'univers.
Au reste, je n'ai point entendu dire que d'autres seigneurs que
ceux-ci se soient trouvés en cette assemblée.
Le premier ministre y prit le premier la parole, et leur exposa
ce que le grand chambellan lui avait rapporté de la mort du roi,
qui lui avait été confirmée par les deux premiers médecins. Il
leur dit «qu'il ne doutait pas qu'ils ne l'eussent tous appris
d'eux de la même sorte, et qu'ainsi ils auraient connu comment
leur défunt monarque avait rendu l'esprit, sans avoir déclaré par
écrit ni de vive voix auquel de ses deux fils il laissait le
sceptre, et que, par cela, il était de leur devoir de procéder à
cette élection au plus tôt, tant pour ne laisser davantage dans
une condition privée celui des princes à qui la Providence avait
destiné la couronne, que pour mettre l'État en sûreté, qui
courait toujours fortune tandis qu'il n'aurait point de maître,
vu qu'il en était des monarchies comme des corps animés, qu'un
corps cesse de vivre au moment qu'il demeure sans tête, un
royaume tombait dans le désordre au moment qu'il n'avait plus de
roi; que, pour éviter ce malheur, il fallait, avant de se
séparer, élire de la sacrée race imamique un rejeton glorieux qui
s'assît au trône qu'Abas II venait de quitter pour aller prendre
place dans le ciel; que ce monarque, de triomphante mémoire,
avait laissé deux fils, comme il s'assurait que personne de ceux
devant qui il parlait ne le révoquait en doute, l'un,
Sefie-Mirza, qui était venu au monde il y avait environ vingt
ans, et avait été laissé dans le palais de la Grandeur en la
garde d'Aga-Nazir; l'autre, Hamzeh-Mirza, âgé de quelque sept
ans, qui se trouvait ici près d'eux à la cour, sous la garde
d'Aga-Mubarik, présent en leur assemblée; que, de ces deux, après
avoir invoqué le nom très-haut, ils choisissent celui que le vrai
roi avait préparé pour le lieutenant du successeur à attendre.»
Par ce successeur à attendre, les Perses veulent dire _le dernier
des imaans_ (_îmâm_), qui est dans leur opinion comme leur
Messie, dont ils attendent à tout moment le retour. Ce n'est pas
ici le lieu d'expliquer ceci plus au long, non plus que quelques
façons de parler persiennes, que nous avons exprimées en leur
naturel, dans la croyance que nous avons eue que les savants y
prendraient plaisir.
Ce premier ministre ayant prononcé ces paroles avec une grande
démonstration de douleur, et avec un air plein de majesté, qu'à
l'âge de soixante ans il a merveilleuse et insinuante, se tut,
comme attendant que quelqu'un parlât et donnât son avis. Mais,
lorsqu'il vit que tous ceux de l'assemblée lui déféraient (car en
effet cet honneur, à cause de sa dignité, lui appartenait), et
qu'applaudissant à son discours, et levant les yeux au ciel, ils
ne faisaient que répéter le _Bism allah'_ (_Bismîllah_), _Ainsi
soit-il! Au nom de Dieu_! il reprit ainsi modestement la parole,
en regardant tous les grands l'un après l'autre: «Que, dans le
besoin où ils se trouvaient, et dans la résolution qu'ils avaient
prise d'élire pour monarque un de ces deux princes, son sentiment
était qu'ils devaient céder à une fâcheuse mais pressante
nécessité, qui les obligeait de préférer Hamzeh-Mirza, quoique le
plus jeune, et l'élever au trône au préjudice de son aîné; que la
raison de cela était que tout le monde ne savait que trop la
rigueur qu'Abas avait toujours tenue à celui-ci; qu'il y avait à
craindre que ce jeune prince ne fût du moins privé de la vue; que
le bruit en avait couru dès lors que le défunt monarque, au
sortir d'Ispahan, fit paraître sur son visage une consternation
qui ne marquait rien que de funeste; qu'on avait eu encore plus
de sujet de le croire depuis que le roi, au commencement de sa
maladie, avait envoyé en poste, sans aucune participation de pas
un des grands, un eunuque en cette même ville avec quelques
ordres secrets; que ces ordres ne pouvaient aller qu'à faire
trancher la tête au prince son fils, ou lui arracher les yeux
pour le rendre incapable de succéder à la couronne après lui,
s'il venait à mourir; car, pour toute autre chose, ce monarque
n'eût pas manqué d'en faire part à quelques-uns de son conseil,
et particulièrement à lui, premier ministre, qui avait accoutumé,
dans la conduite ordinaire, de sceller de son sceau tous les
commandements et les ordres où Sa Majesté mettait le sien; que si
cela était ainsi, ils ne pouvaient l'élire qu'ils n'en reçussent
une grande confusion, non-seulement s'il était mort, mais encore
s'il était privé de la vue. Car vous savez, dit-il, que les
sacrées lois de l'élu de Dieu ne permettent pas qu'une personne
à qui cette sorte de disgrâce est arrivée obtienne le souverain
commandement sur nous; après cela, nous serons contraints de
recourir à Hamzeh-Mirza; et de quelle grâce, je vous prie,
recevra-t-il notre élection? N'aura-t-il pas sujet de se plaindre
du peu d'affection que nous aurions témoigné à devenir ses
esclaves, et que nous ne l'avons reconnu pour notre roi qu'après
que son frère n'a pu le devenir? Prendra-t-il plaisir à recevoir
de nos mains une couronne que nous aurions offerte à un autre? Il
se persuadera de ne devoir rien à nos suffrages, qui ne lui
auront pas été donnés pour une inclination pleine d'amour, mais
qu'une invincible nécessité aura exigés de nous. Et Dieu veuille
qu'il en demeure là et qu'il se contente de ne nous en pas savoir
gré! Qui sait s'il ne se vengera pas, et si les froideurs que
nous avons eues pour lui n'allumeront pas en son âme un feu de
colère contre nous, qui ne s'éteindra que par notre ruine et la
désolation de nos familles? Mais ce n'est pas ce que nous devons
considérer. Quand il s'agit du salut de l'État, celui des
particuliers est peu de chose. Songez, seigneurs, à ce que j'ai
marqué au commencement de ce discours: il faut éviter un
interrègne dangereux, qui durerait longtemps dans les allées et
venues d'ici à la ville capitale. La Providence nous a mis entre
les mains Hamzeh-Mirza; que nous reste-t-il plus, que suivre ses
ordres, et d'aller dès ce moment élever ce favori du ciel au
trône sacré du prince du monde.»
Après que le premier ministre eut prononcé ces paroles, il ne
laissa pas peu à penser aux autres seigneurs d'où lui pouvait
être venu ce sentiment; néanmoins, comme c'était une personne qui
avait toujours vécu dans une haute estime de probité, et que son
âge déjà avancé et sa longue expérience dans les affaires le
rendaient très-considérable, on ne soupçonna point que l'avis
qu'il donnait fût intéressé, ni qu'il y fût porté par d'autres
motifs que ceux qui regardaient le bien de l'État, vu
principalement qu'il n'avait rien avancé que toute la compagnie
n'estimât très-véritable.
Cet enfant royal allait être de cette sorte élevé sur le trône, à
l'exclusion de son aîné. Tous les grands donnaient les mains à
cette élection, et pas un de ceux qui avaient droit de parler ne
lui avait refusé son suffrage. Il ne restait plus que deux
eunuques qui n'avaient rien dit; mais qui eût pensé qu'ils
eussent jamais osé rien dire, et encore le moins considéré de ces
deux? Vu que l'un ni l'autre n'ayant ni droit, ni titre, ni
autorité pour ce faire, aurait-on pu s'imaginer qu'ils auraient
été capables de concevoir des sentiments contraires à ceux que
cette illustre assemblée faisait paraître? Et quand ils en
auraient été capables, y avait-il apparence qu'ils eussent eu
l'audace de le déclarer, et, en le déclarant, de l'emporter
contre tant de voix?
Cela arriva néanmoins d'une façon que l'on peut appeler
miraculeuse, tant pour les circonstances que nous avons déjà
observées, que pour celles que nous allons marquer, et qui font
dire qu'il y a une puissance supérieure qui se mêle
souverainement dans les affaires humaines, qui se rend maîtresse
des événements, et qui fait réussir les choses bien souvent
contre notre attente, comme il arriva ici, où Sefie fut élu
malgré le complot des personnes intéressées, et les dispositions
favorables qu'ils avaient données à leur entreprise.
Cet eunuque, qui rompit toutes les mesures qu'avaient prises ces
seigneurs, fut Aga-Mubarek, fort considéré en cette cour-là,
comme nous l'avons marqué, auquel l'éducation du second fils du
monarque avait été commise. Il était, dis-je, le gouverneur de
Hamzeh-Mirza, celui que les grands voulaient élever sur le trône;
et, par conséquent, il devait plus qu'aucun autre appuyer leurs
suffrages, puisque, apparemment, la grandeur de son illustre
nourrisson allait augmenter infiniment son crédit, et lui
présentait une fortune la plus éclatante qu'un homme de sa
condition pouvait espérer.
Cependant l'amour de la justice prévalut dans son âme, et ce fut
avec horreur qu'il entendit la proposition qu'avait faite le
premier ministre de préférer le cadet à l'aîné, qui s'augmenta à
mesure que les autres du conseil y prêtaient leur consentement.
Sur quoi il prit une résolution digne de cette ancienne et
constante fidélité dont on a toujours vanté les eunuques. Il crut
qu'il y allait de son devoir d'empêcher ce désordre autant qu'il
pourrait; et qu'encore qu'il n'eût pas de droit de parler en
cette assemblée, il lui était permis de violer ce droit, qui
n'était que de pure cérémonie, pour remettre dans le bon chemin
ceux qui violaient une loi que la nature semblait avoir établie
et que la religion favorisait.
Il attendit néanmoins que tout le monde eût parlé, tant parce
qu'il devait cette déférence aux seigneurs qui tenaient un rang
au-dessus de lui, que parce qu'il espérait toujours que quelqu'un
d'eux, plus éclairé ou mieux intentionné que les autres,
proposerait des sentiments plus légitimes, et le délivrerait de
l'embarras où une rencontre si fâcheuse l'allait engager; mais,
lorsqu'il vit que, tout d'une voix, ils avaient conclu à
l'élection du cadet, au préjudice de l'aîné, sur des prétextes
qui, quelque spécieux qu'ils fussent, paraissaient affectés, et
sur des conjectures trop faibles au fond pour être assez
considérables dans une si grande affaire; d'un ton de voix qui,
sans perdre le respect, avait beaucoup de vigueur, il leur parla
en ces termes:
«Cette proposition que vous venez de faire, princes, seigneurs
des seigneurs, d'exclure de la couronne Sefie, fils aîné d'Abas
II, à qui elle appartient légitimement, et de mettre en sa place
le cadet Hamzeh-Mirza, choque trop visiblement la justice et les
lois de l'envoyé élu, pour croire que vous vous y soyez portés
par quelque éblouissement qui vous ait surpris. J'oserais bien
vous assurer que nul des motifs qui ont été allégués n'est estimé
assez puissant de pas un de vous. Non: le prétexte que vous avez
emprunté pour élire Hamzeh-Mirza n'est pas raisonnable. Le
véritable sujet qui vous y porte, si vous voulez que je vous le
dise, encore que vous le sachiez aussi bien que moi, c'est le
désir que vous avez de gouverner la Perse, et longtemps et à
votre gré; c'est pour cela que vous voulez élire un enfant, sous
la minorité duquel tout vous sera permis, et vous pourrez exercer
une puissance absolue: car ce que l'on allègue du prince aîné,
que sans doute il est privé de la vie ou de la vue, ne peut
passer pour autre chose que pour une pure illusion. Si cela
était, n'en aurais-je rien appris, moi qui, depuis le départ du
roi de la capitale, ai toujours su précisément tout ce qui s'est
passé dans le palais des femmes, qui l'ai toujours suivi partout,
et qui ai, outre cela, la conduite du jeune prince? Si cet
eunuque qui fut envoyé en poste, il n'y a pas longtemps, à
Ispahan, eût eu des ordres secrets contre Sefie-Mirza, dans le
dessein de le rendre incapable de succéder à l'empire, n'en
aurais-je rien découvert; et le feu roi n'eût-il pas changé
quelque chose à la condition de son second fils, qu'il eût
désigné en ce cas-là pour monter sur le trône après lui? N'eût-il
pas augmenté son apanage et son éclat? Me l'eût-il celé à moi et
à la lumière des femmes, à la duchesse, dis-je, mère du jeune
prince? Et quand il me l'aurait voulu celer, ne m'aurait-il pas
été plus aisé qu'à vous d'en découvrir quelque chose, puisque je
demeure dans le palais intérieur, et que je sais tout ce qui s'y
passe de plus secret; que vous n'y entrez jamais, et que vous ne
le pouvez regarder que par dehors? Il n'est rien, en un mot, de
tout ce que vous feignez de craindre. Sefie-Mirza est vivant et
voyant, Dieu en est ma caution; et, s'il n'en est pas ainsi,
voilà ma tête. Vous ne pouvez donc pas sans injustice ou, pour
mieux dire, sans une noire trahison, oublier l'aîné et le
sacrifier et à vos passions et aux intérêts de son cadet. Que
plutôt le cadet soit sacrifié à lui et aux intérêts de l'État! Ne
voyez-vous pas que vous allez jeter le royaume dans une confusion
épouvantable et le remplir de divisions? Pensez-vous que les
autres grands veuillent passer pour des gens sans loi et
approuvent vos suffrages? Croyez-vous que les peuples veuillent
se charger de votre crime, et souffrir sur le trône des fidèles
le plus jeune frère, que vous ne pourrez y avoir mis qu'en
foulant aux pieds les plus saints devoirs que la religion nous
inspire? Au contraire, tout le monde s'élèvera contre vous pour
soutenir le parti de l'héritier légitime; et quand il ne le
ferait pas, vous serez chargés de malédictions et toujours
regardés comme les auteurs d'un attentat exécrable; vous en
rougirez de honte toute votre vie et en aurez un regret perpétuel
dans l'âme. Hamzeh-Mirza lui-même, pour qui vous avez prostitué
vos consciences, ne vous en saura pas de gré un jour; il vous
regardera comme des chiens, qui ne lui auront procuré cet honneur
que dans le désir de faire curée, et qui, dans l'espérance de
s'engraisser pendant son bas âge, auront laissé Dieu et la loi,
le Prophète et le livre, l'explication, la droite raison et la
justice. Je m'assure qu'il vous punira, et que le moindre
châtiment que vous en devez attendre est d'être envoyés nus en
quelque désert, prier Dieu pour lui de ce qu'il vous aura laissé
la vie.» Là-dessus, il s'arrêta tout court, le visage un peu ému;
puis reprenant la parole au même instant avec une exclamation
subite: «Hamzeh-Mirza, s'écria-t-il, Hamzeh-Mirza! à quelle
extrémité vois-je que vous le réduisez? Voulez-vous, seigneurs,
que je l'aille étrangler de mes mains et que je vous le vienne
apporter mort en votre présence? J'en ai le pouvoir, il est sous
ma charge. C'est par là que je saurai vous ôter le moyen de ne
pouvoir plus faire de mauvais choix; vous serez bien alors
contraints de porter la couronne à l'aîné, et je vous laisse à
penser de quelle manière il la recevra de vous, quand il verra
que vous ne vous serez rendus à votre devoir qu'après une
extrémité si fâcheuse.»
Il finit son discours avec cette menace, et laissa les seigneurs
de l'assemblée tellement surpris, que si une montagne fût tombée
à leurs pieds, comme on parle en Perse, ils n'eussent pas
témoigné tant d'étonnement. Ils ne devinaient point le motif qui
avait porté cet eunuque à une résolution si déterminée: il n'y
était poussé ni par la haine, ni par la crainte, ni par
l'espérance. Il n'était point ému par la haine, puisqu'il
chérissait tendrement son aimable nourrisson; moins encore par la
crainte, puisqu'il ne pouvait attendre qu'une douce complaisance
à son égard de celui qui avait été élevé entre ses bras. Il ne
pouvait non plus rien espérer d'aussi avantageux du côté de
l'aîné dont il ignorait l'inclination; car, quand il en aurait eu
pour lui, elle aurait toujours été moindre que celle du plus
jeune, qui l'avait sucée avec le lait. Ils voyaient tous qu'il
parlait contre ses propres intérêts, et que ce ne pouvait être
que le zèle pour la justice et pour le bien de l'État, le désir
de contenter les peuples et la fidélité qu'il devait à son défunt
maître qui le faisaient agir. C'est ce qui leur donna du respect
pour lui, et qui les obligea d'admirer des sentiments si
généreux, quoiqu'ils fussent contraires à leurs intentions et
qu'ils accusassent leur conduite.
Un demi-quart d'heure se passa sans que pas un d'eux ouvrît la
bouche: ils se regardaient l'un l'autre, sans dire mot, dans
l'embarras que leur donnait ou la honte de se dédire, ou la
crainte du péril qu'ils couraient s'ils osaient s'obstiner à
maintenir le sentiment qu'ils avaient témoigné d'abord. Enfin, le
premier ministre, soit qu'il fût plus ami de l'équité que les
autres, comme cette manière d'agir noble et désintéressée qu'il
avait toujours fait paraître auparavant le donnait à conjecturer,
soit qu'il craignît qu'à son défaut quelque autre prît la parole,
ce qui l'eût rendu criminel, puisqu'il lui appartenait de parler
le premier, et qu'il le venait de faire lorsqu'il avait opiné si
fort au désavantage de Sefie-Mirza; ce premier ministre, dis-je,
rompit le silence et commença à dire: «que véritablement, sur
l'assurance infaillible que l'on aurait que le fils aîné d'Abas
II ne serait plus en état de recevoir la couronne, l'assemblée
pourrait, sans injustice, passer à l'élection du second fils;
mais, puisque maintenant Aga-Mubarik les assurait fortement que
Sefie-Mirza n'avait perdu ni la vie, ni la vue, sans délibérer
davantage, il le fallait élire: c'est pourquoi il lui donnait de
tout son coeur sa voix et ses voeux, et protestait qu'il fallait
tout de ce pas lui aller présenter le diadème et l'empire.»
Les autres seigneurs, à ces paroles, perdirent courage, et
n'eurent plus la force de soutenir bien ce qu'ils avaient
commencé mal. La condition de ces seigneurs les rend
naturellement timides; tout illustres et tout princes qu'ils
paraissent, ils ne sont en effet que des esclaves: leur vie, leur
liberté, leur honneur et leurs biens dépendent absolument du
souverain. Ainsi, bien loin qu'aucun d'eux voulût tenir ferme sur
son premier sentiment, ils se hâtèrent à l'envi l'un de l'autre
de se rétracter; et dissimulant leur mécontentement, ils
arrêtèrent, tout d'une voix, «qu'attendu que l'aîné se trouvait
en état de recevoir la couronne qui lui appartenait par la loi,
il fallait sans délai l'aller tirer du palais de la Grandeur pour
le porter sur le trône.» Voilà comme Sefie-Mirza (_Sséfy-Myrzâ_)
fut élu monarque des Perses, contre la volonté de ceux mêmes qui
lui donnaient leurs suffrages.