VII

Le beau faubourg arménien de Youlfa est décrit avec la même

splendeur.

C'est là tout l'enclos d'Ispahan; il faut passer à la description

des faubourgs, qui occupent encore plus de terrain que la ville.

Je commencerai par la Grande Allée, qu'on peut appeler le _cours

d'Ispahan_, et qui est la plus belle que j'ai vue et dont j'aie

jamais ouï parler; sa longueur est de trois mille deux cents pas,

et sa largeur de cent dix[31]. Les rebords du canal qui coule au

milieu, d'un bout à l'autre, et qui sont faits de pierres de

taille, sont élevés de neuf pouces, et sont si larges, que deux

hommes à cheval peuvent se promener dessus de chaque côté. Les

rebords des bassins sont de même largeur, et pour ceux des côtés

de l'allée, entre les arbres et les murailles, ils ne sont pas

plus hauts, mais ils sont plus larges. Les ailes de cette

charmante allée sont de beaux et spacieux jardins, dont chacun a

deux pavillons, l'un fort grand, situé au milieu du jardin,

consistant en une salle ouverte de tous côtés, et en des chambres

et des cabinets aux angles; l'autre élevé sur le portail du

jardin, ouvert au devant et aux côtés, afin de voir plus aisément

tous ceux qui vont et viennent dans l'allée. Ces pavillons sont

de différente construction et figure; mais ils sont presque tous

d'égale grandeur et tous peints et dorés fort matériellement, ce

qui offre aux yeux l'aspect le plus éclatant et le plus agréable.

Les murailles de ces jardins sont, pour la plupart, percées à

jour, ressemblant à des rangées de mottes qu'on fait sécher; en

sorte que, sans entrer dans les jardins, on voit de dehors toutes

les personnes qui y sont, et ce qui s'y passe. Les bassins d'eau

sont différents aussi, et en grandeur et en figure. Au contraire,

on dirait qu'elle est en terrasses de quelque deux cents pas de

longueur, plus basses l'une que l'autre d'environ trois pieds, en

la partie de l'allée qui est en deçà de la rivière, et qui sont

au contraire plus hautes l'une que l'autre par même proportion,

en la partie qui est au delà; ce qui fait que, soit en allant,

soit en venant, on a toujours devant les yeux une perspective,

que ces jets d'eau, avec les bassins et les chutes d'eau qui sont

aux bords des terrasses, embellissent merveilleusement. Ce n'est

pas tout: à la moitié que la rivière traverse cette charmante

allée, elle est plus longue au delà de l'eau qu'en deçà. Les

rues, qui la traversent aussi en plusieurs endroits, sont de

larges canaux d'eau, plantés de hauts platanes à double rang,

l'un près des maisons, l'autre sur le bord du canal. L'allée

finit à une maison de plaisance du roi, qui en occupe la largeur,

et qui est si grande, qu'on la nomme Mille-Arpents.

[Note 31: Cette allée, nommée _Tchéhâr bâgh_, les quatre

Jardins, comme notre voyageur le dit lui-même, a été mesurée

par Kaempfer, qui compta soixante-trois grands pas de large,

seize cent vingt pas en deçà du pont, et deux mille deux

cents au delà, lesquels, joints aux quatre cent

quatre-vingt-dix pas du pont même, font une longueur de

quatre mille trois cent dix pas. On nommait encore cette

immense allée _Thaq sebz_, la Voûte verte. _Amoen._, p. 173.

Elle fut plantée à Ispahan, et embellie d'un grand nombre

d'édifices somptueux, par les ordres et sous l'inspection

immédiate de Châh A'bbâs Ier, dans la onzième année de son

règne, l'an 1006 de l'hégire (1597-8 de l'ère vulgaire). Les

grands s'empressèrent d'imiter son exemple et de seconder

ses vues: en peu de temps, on vit s'élever une infinité de

palais, de mosquées, etc. _Tarykh A'alem araì A'bbacy_, fº

58 du manuscrit de M. Silvestre de Sacy, et fº 110 et suiv.

de celui de l'Arsenal. (L-s.)]

On voit d'abord en entrant dans cette admirable allée un

pavillon[32] carré, haut et grand, qui fait face à cette maison

de mille arpents, que j'ai dit qui est à l'autre bout. Il est à

trois étages, sans ouverture sur le derrière, ni au côté gauche,

parce que ce sont les côtés qui donnent sur le sérail du roi, et

aux deux autres faces, il n'y a que des jalousies au lieu de

vitres. Elles sont faites de plâtre, peintes et dorées d'une

manière fort agréable. Ce pavillon a été construit de cette sorte

par Abas le Grand, afin que les dames du sérail y pussent voir

les spectacles, comme les entrées d'ambassadeurs, et les

promenades de la cour; mais depuis ce temps-là, l'humeur jalouse

s'est accrue de plus de moitié, car non-seulement on ne s'est pas

contenté, comme auparavant, que les femmes ne fussent plus vues

des hommes, mais on a voulu qu'elles n'en pussent voir aucun. Ce

fut Abas le Grand lui-même qui retrancha jusqu'à cette liberté

aux femmes de son palais, par l'aventure étrange qui lui arriva

comme il était en Hyrcanie. Les femmes du sérail ne vont guère

que la nuit. On les mène d'ordinaire dans des espèces de cunes ou

de berceaux qu'on appelle _cajavé_ (_kadjâbah_, ou _Kadjâvah_),

qui est une machine large de deux pieds et profonde de trois,

avec une haute impériale en arc, couverte de drap. Un chameau

porte deux de ces grands berceaux, un de chaque côté. Les

eunuques aident aux dames à monter dedans, et puis ils abattent

les rideaux tout autour, et donnent les chameaux aux conducteurs,

qui les attachent fi la queue l'un de l'autre par files de sept,

et tirent le premier par le licou. Il arriva, durant une nuit

obscure qu'Abas, qui allait avec le sérail, voulut prendre les

devants. Il trouva une file de chameaux arrêtés un peu hors du

chemin, et un berceau qui penchait tout d'un côté. Il s'en

approcha pour le redresser, et il trouva le chamelier dedans avec

la dame: de quoi étant également surpris et outré, il les fit

enterrer tous deux tout vifs sur-le-champ.

[Note 32: Kaempfer nomme ce pavillon _khiloùét_, chambre

particulière, solitaire, et en donne la description, p.

185-187 de ses _Amoenit. exoticæ_. (L-s.)]

Au devant de ce pavillon de jalousies, il y a un bassin d'eau

carré, de quinze pieds de face, et au coin est la porte

Impériale, qui est une des portes de la ville, et une des entrées

principales de cette merveilleuse allée. À l'autre coin, il y a

une autre entrée, mais qui ne sert qu'aux femmes et aux eunuques

du palais et au roi, parce qu'elle donne dans le sérail. Les

bassins d'eau qui embellissent la partie de l'allée, entre la

rivière et la ville, sont sept en nombre, dont quatre sont grands

et à fond de cuve, et les trois autres sont plus petits. Le

premier de ces bassins est carré, de quinze pieds de face. Le

second, qui est carré aussi, est de cent vingt pas de tour, ayant

au milieu un échafaud octogone, élevé d'un pied sur l'eau, avec

un beau balustre autour où dix personnes peuvent être assises à

l'aise pour prendre le frais. Les jardins qui sont à côté

s'appellent le _jardin Octogone_ et le _Jardin de l'Âne_; et en

ce dernier, il y a une grande place pour les tournois. Le

troisième bassin est à huit faces, et de cent vingt-huit pas de

tour, ayant à ses côtés le jardin du Trône et le jardin du

Rossignol, dans lequel il y a un salon charmant. Le quatrième

bassin, qui est à la chute de l'eau, n'a que vingt pas de tour. À

sa gauche, on voit un grand portail, fort peint et fort doré, qui

mène au faubourg; et l'on en voit un de même à droite, qui mène

vers le palais royal. Le cinquième bassin, qui est sur le bord

d'une semblable chute d'eau, est aussi petit que l'autre. Les

jardins, qui sont aux côtés, s'appellent le _jardin des Vignes_

et le _jardin des Mûriers_.

On dit que le mari étant parvenu à l'âge de soixante-dix ans, on

le faisait entrer dans le sérail, à l'occasion de quelques

maladies difficiles et dangereuses, comme n'y ayant plus rien à

craindre d'un vieillard de cet âge; mais sa femme, remarquant

qu'on ne voulait plus recevoir que les ordonnances qu'il faisait,

et qu'elle allait perdre son crédit, dit un jour au roi que son

mari venait d'engrosser une jeune esclave de dix-huit ans, sur

quoi il ne lui fut plus permis de voir les femmes du sérail. Le

pont est au delà de ce septième bassin, et les jardins, qui

terminent là l'allée, sont la volière du roi, dont le fil est

doré, et la maison des lions, à l'autre coin; et là il y a des

chaussées pour descendre à la rivière quand l'eau est basse. On

trouve à droite et à gauche un long quai, qui s'étend jusqu'au

bout des faubourgs. Le quai à droite est le plus beau. Il est

bordé de palais de grands seigneurs, avec de spacieux jardins, de

grandes entrées et de grands pavillons le long du quai. Il y a,

entre autres, le palais du général des mousquetaires, et la

vénerie[33], où sont les oiseaux de proie. L'été, que la rivière

est basse, la jeune noblesse se rend là tous les soirs, pour

faire les exercices, et tout le monde y vient monter des chevaux

et des mules pour leur apprendre l'amble. L'autre partie de

l'allée est presque semblable à celle-ci. Je ne m'arrêterai pas à

nommer les maisons et les jardins des côtés, qui sont au nombre

de quatorze, sept de chaque côté; chacun porte le nom du seigneur

qui l'a fait construire. Il fait admirablement beau s'y promener

le soir, durant neuf mois de l'année, parce que, durant ce temps,

on arrose les parterres et les chaussées, et l'on couvre de

fleurs les bassins d'eau. On y voit aussi alors, sur des

échafaudages bas et tapissés, au devant de l'entrée des jardins,

beaucoup de gens qui prennent du tabac, et beaucoup de beau monde

qui va et qui vient à cheval. Cette allée s'appelle _Tchar-bag_

(ou _Tchéhâr bâgh_), c'est-à-dire _Quatre jardins_, parce

qu'autrefois c'étaient quatre vignobles. Elle a été faite par

Abas le Grand; et, comme le fonds est un bien d'Église, le prince

en prit un bail perpétuel à deux cents tomans de rente annuelle,

qui font neuf mille francs. Ce prince prenait tant de plaisir à

faire faire cette belle allée, qu'il ne voulait pas qu'on y

plantât un arbre qu'en sa présence. On assure qu'il mit sous

chacun une pièce d'or de huit francs de valeur et une pièce

d'argent de dix-huit sols marquées à son coin. Les principaux

seigneurs de sa cour firent bâtir à leurs dépens la plupart des

jardins qui sont sur les côtés, avec les édifices dont j'ai fait

mention.

[Note 33: Que Kaempfer nomme _baghi goùch khauneh toùqdjy_,

jardin et volière des faucons (hors de la porte) de Toqdjy,

mentionnée tome VII, p. 9 et suiv. _Amoenitates exoticæ_, p.

192. (L-s.)]

Allaverdy-Kan[34], qui était le généralissime des armées de ce

grand conquérant, son grand ami et favori, prit pour sa tâche le

bâtiment du pont, qui est une très-belle pièce d'architecture. Ce

beau pont se joint à l'allée par une chaussée de quatre-vingts

pas à l'un et à l'autre bout, faite en pente insensible. Il a

trois cent soixante pas de long, sur treize de large, étant bâti

de pierres de taille, hormis les murs, qui servent de parapets ou

rebords, lesquels sont de briques et étant flanqué de quatre

tours rondes de pierre de taille de la hauteur des murs. Ces murs

sont épais de six pieds, et hauts de quatorze à quinze, percés

d'un bout à l'autre dans toute leur longueur, et munis au-dessus

d'un rebord ou garde-fou à jour, haut de trois pieds, fait de

briques disposées comme les mottes des tanneurs: ce qui fait

comme des galeries ou plates-formes, où l'on monte par les tours

qui sont aux coins. Ces murs, de plus, sont ouverts de neuf en

neuf pas en fenêtres ou saillies, de toute la hauteur du mur,

ressemblant à des arcades, par lesquelles on a vue sur la

rivière, et où l'on prend le frais. Il y a quarante de ces

ouvertures à chaque côté, vingt grandes et vingt petites. Tout au

milieu du pont, il y a deux petits cabinets bâtis en dehors du

côté de l'eau, où l'on descend par quatre marches, et d'où l'on

peut puiser l'eau avec la main, quand elle est bien haute. On

leur a donné un nom sale, qui marque l'effet que produisent

communément sur ceux qui y entrent les peintures impudiques dont

ils sont remplis. Abas II fut si honteux d'y avoir mis le pied,

qu'il en fit condamner l'entrée.

[Note 34: Allah-Veyrdy Kân: Kaempfer le nomme _Alay Verdy

Khan_, et dit qu'il est célèbre par la conquête du pays de

Lâr; mais j'ai, en faveur de ma rectification, la grande

histoire intitulée: _Tarykh à'âlem arâi A'bbacy_, que j'ai

déjà eu occasion de citer, et dans laquelle, fº 99, _verso_,

du manuscrit de M. de Sacy. Allah-Veyrdy Khân, est mentionné

comme généralissime (_Emyr at-Omra_) de la province de Fârs.

Le pont qu'il fit bâtir se nomme aussi _pont de Djulfah_,

parce qu'il conduit à ce faubourg. (L-s.)]

Ce que je viens de représenter n'est proprement que le dessus de

cet admirable pont, lequel est porté par trente-quatre arches[35]

de belle pierre grisâtre, plus dure que le marbre, mais pas si

polie, bâties sur un fondement de même pierre, lequel est plus

large que le pont, et l'excède de dix pieds d'un et d'autre côté,

avec des soupiraux aux bouts et au milieu, en sorte que, quand

l'eau est basse, on peut se promener à sec sur ce fondement-là,

l'eau passant toute par ces soupiraux ou ouvertures. Les arches

sont percées dans l'épaisseur d'un bout à l'autre, et il y a, de

deux en deux pas, de grosses pierres carrées, hautes de

demi-toise, sur lesquelles on peut traverser la rivière en

sautant de l'une à l'autre. Il y a par-dessus tout cela une

petite galerie, pratiquée dans le sommet des arches sur le bord,

de manière que huit personnes peuvent à la fois passer ce

merveilleux pont par différentes routes. On l'appelle communément

_le pont de Julfa_[36], parce qu'il joint la ville au bourg de

Julfa, qui est la demeure de tous les chrétiens; et aussi _le

pont d'Allaverdy-Kan_, lequel en est le fondateur. J'oubliais de

dire qu'on descend du dessus du pont au-dessous, à fleur d'eau,

par des degrés pratiqués dans les arches.

[Note 35: Bembo et Kaempfer n'en comptent que trente-trois;

le premier a trouvé vingt pas de large sur deux cent

cinquante de long, et l'autre, douze de ses pas de large sur

quatre cent quatre-vingt-dix de long. (L-s.)]

[Note 36: Notre voyageur a donné déjà quelques détails sur

Djulfah.]

Le jardin, qui est au bout, est appelé _Mille-Arpents_, non pas

qu'il contienne en effet mille arpents, mais pour faire entendre

que sa grandeur est extraordinaire. Il est long d'un mille et

large presque autant[37], fait en terrasses soutenues de murs de

pierres: on y compte douze terrasses, élevées de six à sept pieds

l'une sur l'autre, et qui vont de l'une à l'autre par des talus

fort aisés à monter, et aussi par des degrés de pierre, qui

joignent le canal. Il y a quinze allées dans ce jardin, autant

que de terrasses, dont douze sont des allées de traverse; et de

quatre en quatre de ces allées, on trouve un large canal d'eau à

fond de cuve, qui traverse le jardin parallèlement, passant sous

des voûtes de briques à l'endroit des trois allées longues, afin

de ne les pas interrompre. Ces allées longues, qui sont tirées au

niveau, mènent d'un bout à l'autre du jardin; celle du milieu est

ornée d'un canal de pierre, profond de huit pouces et large de

trois pieds, avec des tuyaux de dix en dix pieds, qui jettent

l'eau fort haut. Au bas de chaque terrasse, à l'endroit de la

chute du canal, laquelle est en talus et fait une nappe d'eau, il

y a un bassin de dix pieds de diamètre, et au haut, il y en a un

autre sans comparaison plus grand, profond de plus d'une toise,

avec des jets d'eau au milieu et autour. Ces bassins sont tous de

différentes figures, ronds, carrés et à plusieurs angles; celui

de la troisième terrasse est dodécagone, de trois cents pas de

tour. On voit proche de chaque bassin, sur les ailes, deux grands

pavillons fort hauts, peints, dorés et azurés. Au milieu de la

sixième terrasse, il y a un pavillon qui coupe l'allée, lequel

est à trois étages, et si grand et si spacieux, qu'il peut

contenir deux cents personnes assises en rond. Il y a un autre

pavillon à l'entrée du jardin, et un autre au bout, qui sont

semblables, à la figure et à l'ordonnance près. Quand les eaux

jouent dans ce beau jardin, ce qui arrive fort souvent, on ne

saurait rien voir de plus grand et de plus merveilleux, surtout

au printemps, dans la saison des premières fleurs, parce que ce

jardin en est couvert, particulièrement le long du canal et

autour des bassins. On est surpris de tant de jets d'eau qu'on

voit de toutes parts à perte de vue; et l'on est charmé, tant de

la beauté des objets que de la senteur des fleurs et du ramage

des oiseaux, qui sont dans les volières et parmi les arbres.

[Note 37: Kaempfer donne à l'_Hezar Djéryb_ (Mille-Arpents),

plus de mille trois cents pas en carré. Le sol, dit-il, en

est sablonneux et stérile, mais a acquis une certaine

fertilité, grâce au ruisseau Tchouhouchah qu'on a fait

dériver du Zendéh-roùd à la distance de trois farsangs, et

qu'on subdivise en un grand nombre de petits courants qui

répandent la fraîcheur et favorisent la végétation dans ce

jardin. _Amoenitates exoticæ_, p. 193-195. (L-s.)]

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 84 / 108 题