Le beau faubourg arménien de Youlfa est décrit avec la même
splendeur.
C'est là tout l'enclos d'Ispahan; il faut passer à la description
des faubourgs, qui occupent encore plus de terrain que la ville.
Je commencerai par la Grande Allée, qu'on peut appeler le _cours
d'Ispahan_, et qui est la plus belle que j'ai vue et dont j'aie
jamais ouï parler; sa longueur est de trois mille deux cents pas,
et sa largeur de cent dix[31]. Les rebords du canal qui coule au
milieu, d'un bout à l'autre, et qui sont faits de pierres de
taille, sont élevés de neuf pouces, et sont si larges, que deux
hommes à cheval peuvent se promener dessus de chaque côté. Les
rebords des bassins sont de même largeur, et pour ceux des côtés
de l'allée, entre les arbres et les murailles, ils ne sont pas
plus hauts, mais ils sont plus larges. Les ailes de cette
charmante allée sont de beaux et spacieux jardins, dont chacun a
deux pavillons, l'un fort grand, situé au milieu du jardin,
consistant en une salle ouverte de tous côtés, et en des chambres
et des cabinets aux angles; l'autre élevé sur le portail du
jardin, ouvert au devant et aux côtés, afin de voir plus aisément
tous ceux qui vont et viennent dans l'allée. Ces pavillons sont
de différente construction et figure; mais ils sont presque tous
d'égale grandeur et tous peints et dorés fort matériellement, ce
qui offre aux yeux l'aspect le plus éclatant et le plus agréable.
Les murailles de ces jardins sont, pour la plupart, percées à
jour, ressemblant à des rangées de mottes qu'on fait sécher; en
sorte que, sans entrer dans les jardins, on voit de dehors toutes
les personnes qui y sont, et ce qui s'y passe. Les bassins d'eau
sont différents aussi, et en grandeur et en figure. Au contraire,
on dirait qu'elle est en terrasses de quelque deux cents pas de
longueur, plus basses l'une que l'autre d'environ trois pieds, en
la partie de l'allée qui est en deçà de la rivière, et qui sont
au contraire plus hautes l'une que l'autre par même proportion,
en la partie qui est au delà; ce qui fait que, soit en allant,
soit en venant, on a toujours devant les yeux une perspective,
que ces jets d'eau, avec les bassins et les chutes d'eau qui sont
aux bords des terrasses, embellissent merveilleusement. Ce n'est
pas tout: à la moitié que la rivière traverse cette charmante
allée, elle est plus longue au delà de l'eau qu'en deçà. Les
rues, qui la traversent aussi en plusieurs endroits, sont de
larges canaux d'eau, plantés de hauts platanes à double rang,
l'un près des maisons, l'autre sur le bord du canal. L'allée
finit à une maison de plaisance du roi, qui en occupe la largeur,
et qui est si grande, qu'on la nomme Mille-Arpents.
[Note 31: Cette allée, nommée _Tchéhâr bâgh_, les quatre
Jardins, comme notre voyageur le dit lui-même, a été mesurée
par Kaempfer, qui compta soixante-trois grands pas de large,
seize cent vingt pas en deçà du pont, et deux mille deux
cents au delà, lesquels, joints aux quatre cent
quatre-vingt-dix pas du pont même, font une longueur de
quatre mille trois cent dix pas. On nommait encore cette
immense allée _Thaq sebz_, la Voûte verte. _Amoen._, p. 173.
Elle fut plantée à Ispahan, et embellie d'un grand nombre
d'édifices somptueux, par les ordres et sous l'inspection
immédiate de Châh A'bbâs Ier, dans la onzième année de son
règne, l'an 1006 de l'hégire (1597-8 de l'ère vulgaire). Les
grands s'empressèrent d'imiter son exemple et de seconder
ses vues: en peu de temps, on vit s'élever une infinité de
palais, de mosquées, etc. _Tarykh A'alem araì A'bbacy_, fº
58 du manuscrit de M. Silvestre de Sacy, et fº 110 et suiv.
de celui de l'Arsenal. (L-s.)]
On voit d'abord en entrant dans cette admirable allée un
pavillon[32] carré, haut et grand, qui fait face à cette maison
de mille arpents, que j'ai dit qui est à l'autre bout. Il est à
trois étages, sans ouverture sur le derrière, ni au côté gauche,
parce que ce sont les côtés qui donnent sur le sérail du roi, et
aux deux autres faces, il n'y a que des jalousies au lieu de
vitres. Elles sont faites de plâtre, peintes et dorées d'une
manière fort agréable. Ce pavillon a été construit de cette sorte
par Abas le Grand, afin que les dames du sérail y pussent voir
les spectacles, comme les entrées d'ambassadeurs, et les
promenades de la cour; mais depuis ce temps-là, l'humeur jalouse
s'est accrue de plus de moitié, car non-seulement on ne s'est pas
contenté, comme auparavant, que les femmes ne fussent plus vues
des hommes, mais on a voulu qu'elles n'en pussent voir aucun. Ce
fut Abas le Grand lui-même qui retrancha jusqu'à cette liberté
aux femmes de son palais, par l'aventure étrange qui lui arriva
comme il était en Hyrcanie. Les femmes du sérail ne vont guère
que la nuit. On les mène d'ordinaire dans des espèces de cunes ou
de berceaux qu'on appelle _cajavé_ (_kadjâbah_, ou _Kadjâvah_),
qui est une machine large de deux pieds et profonde de trois,
avec une haute impériale en arc, couverte de drap. Un chameau
porte deux de ces grands berceaux, un de chaque côté. Les
eunuques aident aux dames à monter dedans, et puis ils abattent
les rideaux tout autour, et donnent les chameaux aux conducteurs,
qui les attachent fi la queue l'un de l'autre par files de sept,
et tirent le premier par le licou. Il arriva, durant une nuit
obscure qu'Abas, qui allait avec le sérail, voulut prendre les
devants. Il trouva une file de chameaux arrêtés un peu hors du
chemin, et un berceau qui penchait tout d'un côté. Il s'en
approcha pour le redresser, et il trouva le chamelier dedans avec
la dame: de quoi étant également surpris et outré, il les fit
enterrer tous deux tout vifs sur-le-champ.
[Note 32: Kaempfer nomme ce pavillon _khiloùét_, chambre
particulière, solitaire, et en donne la description, p.
185-187 de ses _Amoenit. exoticæ_. (L-s.)]
Au devant de ce pavillon de jalousies, il y a un bassin d'eau
carré, de quinze pieds de face, et au coin est la porte
Impériale, qui est une des portes de la ville, et une des entrées
principales de cette merveilleuse allée. À l'autre coin, il y a
une autre entrée, mais qui ne sert qu'aux femmes et aux eunuques
du palais et au roi, parce qu'elle donne dans le sérail. Les
bassins d'eau qui embellissent la partie de l'allée, entre la
rivière et la ville, sont sept en nombre, dont quatre sont grands
et à fond de cuve, et les trois autres sont plus petits. Le
premier de ces bassins est carré, de quinze pieds de face. Le
second, qui est carré aussi, est de cent vingt pas de tour, ayant
au milieu un échafaud octogone, élevé d'un pied sur l'eau, avec
un beau balustre autour où dix personnes peuvent être assises à
l'aise pour prendre le frais. Les jardins qui sont à côté
s'appellent le _jardin Octogone_ et le _Jardin de l'Âne_; et en
ce dernier, il y a une grande place pour les tournois. Le
troisième bassin est à huit faces, et de cent vingt-huit pas de
tour, ayant à ses côtés le jardin du Trône et le jardin du
Rossignol, dans lequel il y a un salon charmant. Le quatrième
bassin, qui est à la chute de l'eau, n'a que vingt pas de tour. À
sa gauche, on voit un grand portail, fort peint et fort doré, qui
mène au faubourg; et l'on en voit un de même à droite, qui mène
vers le palais royal. Le cinquième bassin, qui est sur le bord
d'une semblable chute d'eau, est aussi petit que l'autre. Les
jardins, qui sont aux côtés, s'appellent le _jardin des Vignes_
et le _jardin des Mûriers_.
On dit que le mari étant parvenu à l'âge de soixante-dix ans, on
le faisait entrer dans le sérail, à l'occasion de quelques
maladies difficiles et dangereuses, comme n'y ayant plus rien à
craindre d'un vieillard de cet âge; mais sa femme, remarquant
qu'on ne voulait plus recevoir que les ordonnances qu'il faisait,
et qu'elle allait perdre son crédit, dit un jour au roi que son
mari venait d'engrosser une jeune esclave de dix-huit ans, sur
quoi il ne lui fut plus permis de voir les femmes du sérail. Le
pont est au delà de ce septième bassin, et les jardins, qui
terminent là l'allée, sont la volière du roi, dont le fil est
doré, et la maison des lions, à l'autre coin; et là il y a des
chaussées pour descendre à la rivière quand l'eau est basse. On
trouve à droite et à gauche un long quai, qui s'étend jusqu'au
bout des faubourgs. Le quai à droite est le plus beau. Il est
bordé de palais de grands seigneurs, avec de spacieux jardins, de
grandes entrées et de grands pavillons le long du quai. Il y a,
entre autres, le palais du général des mousquetaires, et la
vénerie[33], où sont les oiseaux de proie. L'été, que la rivière
est basse, la jeune noblesse se rend là tous les soirs, pour
faire les exercices, et tout le monde y vient monter des chevaux
et des mules pour leur apprendre l'amble. L'autre partie de
l'allée est presque semblable à celle-ci. Je ne m'arrêterai pas à
nommer les maisons et les jardins des côtés, qui sont au nombre
de quatorze, sept de chaque côté; chacun porte le nom du seigneur
qui l'a fait construire. Il fait admirablement beau s'y promener
le soir, durant neuf mois de l'année, parce que, durant ce temps,
on arrose les parterres et les chaussées, et l'on couvre de
fleurs les bassins d'eau. On y voit aussi alors, sur des
échafaudages bas et tapissés, au devant de l'entrée des jardins,
beaucoup de gens qui prennent du tabac, et beaucoup de beau monde
qui va et qui vient à cheval. Cette allée s'appelle _Tchar-bag_
(ou _Tchéhâr bâgh_), c'est-à-dire _Quatre jardins_, parce
qu'autrefois c'étaient quatre vignobles. Elle a été faite par
Abas le Grand; et, comme le fonds est un bien d'Église, le prince
en prit un bail perpétuel à deux cents tomans de rente annuelle,
qui font neuf mille francs. Ce prince prenait tant de plaisir à
faire faire cette belle allée, qu'il ne voulait pas qu'on y
plantât un arbre qu'en sa présence. On assure qu'il mit sous
chacun une pièce d'or de huit francs de valeur et une pièce
d'argent de dix-huit sols marquées à son coin. Les principaux
seigneurs de sa cour firent bâtir à leurs dépens la plupart des
jardins qui sont sur les côtés, avec les édifices dont j'ai fait
mention.
[Note 33: Que Kaempfer nomme _baghi goùch khauneh toùqdjy_,
jardin et volière des faucons (hors de la porte) de Toqdjy,
mentionnée tome VII, p. 9 et suiv. _Amoenitates exoticæ_, p.
192. (L-s.)]
Allaverdy-Kan[34], qui était le généralissime des armées de ce
grand conquérant, son grand ami et favori, prit pour sa tâche le
bâtiment du pont, qui est une très-belle pièce d'architecture. Ce
beau pont se joint à l'allée par une chaussée de quatre-vingts
pas à l'un et à l'autre bout, faite en pente insensible. Il a
trois cent soixante pas de long, sur treize de large, étant bâti
de pierres de taille, hormis les murs, qui servent de parapets ou
rebords, lesquels sont de briques et étant flanqué de quatre
tours rondes de pierre de taille de la hauteur des murs. Ces murs
sont épais de six pieds, et hauts de quatorze à quinze, percés
d'un bout à l'autre dans toute leur longueur, et munis au-dessus
d'un rebord ou garde-fou à jour, haut de trois pieds, fait de
briques disposées comme les mottes des tanneurs: ce qui fait
comme des galeries ou plates-formes, où l'on monte par les tours
qui sont aux coins. Ces murs, de plus, sont ouverts de neuf en
neuf pas en fenêtres ou saillies, de toute la hauteur du mur,
ressemblant à des arcades, par lesquelles on a vue sur la
rivière, et où l'on prend le frais. Il y a quarante de ces
ouvertures à chaque côté, vingt grandes et vingt petites. Tout au
milieu du pont, il y a deux petits cabinets bâtis en dehors du
côté de l'eau, où l'on descend par quatre marches, et d'où l'on
peut puiser l'eau avec la main, quand elle est bien haute. On
leur a donné un nom sale, qui marque l'effet que produisent
communément sur ceux qui y entrent les peintures impudiques dont
ils sont remplis. Abas II fut si honteux d'y avoir mis le pied,
qu'il en fit condamner l'entrée.
[Note 34: Allah-Veyrdy Kân: Kaempfer le nomme _Alay Verdy
Khan_, et dit qu'il est célèbre par la conquête du pays de
Lâr; mais j'ai, en faveur de ma rectification, la grande
histoire intitulée: _Tarykh à'âlem arâi A'bbacy_, que j'ai
déjà eu occasion de citer, et dans laquelle, fº 99, _verso_,
du manuscrit de M. de Sacy. Allah-Veyrdy Khân, est mentionné
comme généralissime (_Emyr at-Omra_) de la province de Fârs.
Le pont qu'il fit bâtir se nomme aussi _pont de Djulfah_,
parce qu'il conduit à ce faubourg. (L-s.)]
Ce que je viens de représenter n'est proprement que le dessus de
cet admirable pont, lequel est porté par trente-quatre arches[35]
de belle pierre grisâtre, plus dure que le marbre, mais pas si
polie, bâties sur un fondement de même pierre, lequel est plus
large que le pont, et l'excède de dix pieds d'un et d'autre côté,
avec des soupiraux aux bouts et au milieu, en sorte que, quand
l'eau est basse, on peut se promener à sec sur ce fondement-là,
l'eau passant toute par ces soupiraux ou ouvertures. Les arches
sont percées dans l'épaisseur d'un bout à l'autre, et il y a, de
deux en deux pas, de grosses pierres carrées, hautes de
demi-toise, sur lesquelles on peut traverser la rivière en
sautant de l'une à l'autre. Il y a par-dessus tout cela une
petite galerie, pratiquée dans le sommet des arches sur le bord,
de manière que huit personnes peuvent à la fois passer ce
merveilleux pont par différentes routes. On l'appelle communément
_le pont de Julfa_[36], parce qu'il joint la ville au bourg de
Julfa, qui est la demeure de tous les chrétiens; et aussi _le
pont d'Allaverdy-Kan_, lequel en est le fondateur. J'oubliais de
dire qu'on descend du dessus du pont au-dessous, à fleur d'eau,
par des degrés pratiqués dans les arches.
[Note 35: Bembo et Kaempfer n'en comptent que trente-trois;
le premier a trouvé vingt pas de large sur deux cent
cinquante de long, et l'autre, douze de ses pas de large sur
quatre cent quatre-vingt-dix de long. (L-s.)]
[Note 36: Notre voyageur a donné déjà quelques détails sur
Djulfah.]
Le jardin, qui est au bout, est appelé _Mille-Arpents_, non pas
qu'il contienne en effet mille arpents, mais pour faire entendre
que sa grandeur est extraordinaire. Il est long d'un mille et
large presque autant[37], fait en terrasses soutenues de murs de
pierres: on y compte douze terrasses, élevées de six à sept pieds
l'une sur l'autre, et qui vont de l'une à l'autre par des talus
fort aisés à monter, et aussi par des degrés de pierre, qui
joignent le canal. Il y a quinze allées dans ce jardin, autant
que de terrasses, dont douze sont des allées de traverse; et de
quatre en quatre de ces allées, on trouve un large canal d'eau à
fond de cuve, qui traverse le jardin parallèlement, passant sous
des voûtes de briques à l'endroit des trois allées longues, afin
de ne les pas interrompre. Ces allées longues, qui sont tirées au
niveau, mènent d'un bout à l'autre du jardin; celle du milieu est
ornée d'un canal de pierre, profond de huit pouces et large de
trois pieds, avec des tuyaux de dix en dix pieds, qui jettent
l'eau fort haut. Au bas de chaque terrasse, à l'endroit de la
chute du canal, laquelle est en talus et fait une nappe d'eau, il
y a un bassin de dix pieds de diamètre, et au haut, il y en a un
autre sans comparaison plus grand, profond de plus d'une toise,
avec des jets d'eau au milieu et autour. Ces bassins sont tous de
différentes figures, ronds, carrés et à plusieurs angles; celui
de la troisième terrasse est dodécagone, de trois cents pas de
tour. On voit proche de chaque bassin, sur les ailes, deux grands
pavillons fort hauts, peints, dorés et azurés. Au milieu de la
sixième terrasse, il y a un pavillon qui coupe l'allée, lequel
est à trois étages, et si grand et si spacieux, qu'il peut
contenir deux cents personnes assises en rond. Il y a un autre
pavillon à l'entrée du jardin, et un autre au bout, qui sont
semblables, à la figure et à l'ordonnance près. Quand les eaux
jouent dans ce beau jardin, ce qui arrive fort souvent, on ne
saurait rien voir de plus grand et de plus merveilleux, surtout
au printemps, dans la saison des premières fleurs, parce que ce
jardin en est couvert, particulièrement le long du canal et
autour des bassins. On est surpris de tant de jets d'eau qu'on
voit de toutes parts à perte de vue; et l'on est charmé, tant de
la beauté des objets que de la senteur des fleurs et du ramage
des oiseaux, qui sont dans les volières et parmi les arbres.
[Note 37: Kaempfer donne à l'_Hezar Djéryb_ (Mille-Arpents),
plus de mille trois cents pas en carré. Le sol, dit-il, en
est sablonneux et stérile, mais a acquis une certaine
fertilité, grâce au ruisseau Tchouhouchah qu'on a fait
dériver du Zendéh-roùd à la distance de trois farsangs, et
qu'on subdivise en un grand nombre de petits courants qui
répandent la fraîcheur et favorisent la végétation dans ce
jardin. _Amoenitates exoticæ_, p. 193-195. (L-s.)]