Dès qu'un Persan peut se loger convenablement, il bâtit une maison
neuve. Une maison qui n'a pas été construite pour l'usage de son
maître ne peut pas plus lui convenir qu'un habit dont on n'aurait pas
pris la mesure.
Le premier beau palais que Chardin rencontra est celui de Saroutaki,
grand vizir du roi sous le dernier règne.
Saroutaki était fils d'un boulanger de Tauris, capitale de la
Médie, qui, n'ayant pas moyen de le pousser, l'envoya à Ispahan
chercher fortune. Il y alla, et se fit soldat, pensant ne pouvoir
mieux se placer pour faire paraître l'excellence de ses talents
naturels. Ses premiers camarades se trouvèrent, pour son malheur,
être de jeunes débauchés. Il arriva, au bout de deux ans, qu'un
officier du roi, l'ayant reconnu capable de quelque chose de plus
que de porter le mousquet, le prit pour son secrétaire; mais il
n'eut pas été là trois mois, qu'un enfant du quartier, qui avait
été perdu huit jours durant, fut trouvé dans sa chambre dans
l'état des gens qu'on enlève violemment. Les parents de l'enfant,
outrés du traitement qu'il lui avait fait, s'allèrent jeter aux
pieds du roi, comme il était à la promenade, en lui demandant
justice de cet horrible excès. Le roi, qui se trouva gai et de
bonne humeur, leur dit en souriant: «Allez le punir.» Ces gens,
emportés de fureur, n'entendirent point raillerie; ils coururent
à son logis, et l'ayant rencontré comme il en sortait à cheval
avec un laquais seulement, ils le renversèrent par terre, ils lui
déchirèrent ses habits, et ils exécutèrent en un instant l'ordre
du roi avec la rage qu'on peut s'imaginer en des gens irrités
comme ils l'étaient: car c'est ainsi que souvent, en Perse,
chacun venge de ses propres mains les torts qu'on lui a faits dès
que la justice l'ordonne ou le permet.
Le maître de Saroutaki était proche du roi lorsque la plainte fut
faite et la punition ordonnée; et, comme il vit que le prince se
mit à parler assez gaiement de l'arrêt qu'il venait de donner, et
en souriait en le regardant, il prit la liberté de lui dire en
riant: «En vérité, sire, c'est dommage que ce malheureux garçon
meure; car il a infiniment d'esprit, et il pourrait rendre un
jour d'importants services à Votre Majesté.» Le roi répondit: «Eh
bien, qu'on le sauve, s'il est encore temps, ou qu'on le fasse
panser.» Le pardon du roi arriva trop tard: sa sentence avait
déjà été exécutée; mais elle l'avait été si heureusement, que le
criminel n'en mourut pas, comme on en court le risque dès qu'on a
dix-huit ans passés. Cependant, comme l'opération avait été faite
avec un gros couteau et par des gens acharnés qui ne se
souciaient pas de la bien faire, il ne fut jamais bien guéri. Le
supplice de Saroutaki l'ayant rendu incapable de débauche, il
s'attacha aux affaires, et, en dix ans de temps, il se rendit si
habile dans les finances, qu'on le fit contrôleur général du
vizir ou intendant de Mazenderan, qui est l'Hyreanie, lequel
étant venu à mourir, Saroutaki fut mis à sa place. Il fut fait
ensuite gouverneur de Guilan (_Guylân_) qui est une province
voisine, et fut employé en qualité de général et de commissaire
général en plusieurs emplois très-importants. Il parvint de là à
la qualité de nazir (_nâzir_): on appelle ainsi le surintendant
général, ou maître de la maison du roi et de tout son domaine, et
enfin à celle de premier ministre d'État.
L'histoire et les gens de son temps assurent qu'il n'y en a
jamais eu de si éclairé dans l'exercice de cette charge suprême.
Il savait jusqu'à un denier le revenu de l'État et celui du roi:
car, en Perse, le revenu du roi et le revenu de l'État sont
distingués et séparés, et il savait de même le revenu de tous les
grands du royaume, ce qu'ils pillaient sur le peuple, et même ce
qu'ils dépensaient et ce qu'ils amassaient. Le zèle de ce
ministre était incomparable, tant pour le bien public que pour
celui de son maître. Il haïssait tous ces présents dont l'usage
est universel en Orient pour obtenir les grâces et les emplois,
et il ne manquait point de faire entrer dans les coffres du roi
tous ceux qu'il apprenait que les ministres recevaient ou se
faisaient donner à cette fin. Sefi Ier (_Sséfy_), qui régnait
alors, laissait faire ce sage et intègre vizir, étant ravi
d'avoir un grand vizir de cette probité; mais, comme il ne
voulait pas avoir part à la haine que ce ministre s'attirait par
sa sévérité, il en raillait souvent lui-même en présence de la
cour, disant, entre autres choses: «On parle tant d'Omar» (c'est
le second successeur de Mohamed, un homme que les Persans
détestent parfaitement, le tenant pour hérésiarque et pour
tyran); «on l'appelle chien, cruel et maudit; le voilà ressuscité
en la personne de mon vizir.» En effet, il était étrangement haï
par les grands de l'État, qui l'immolèrent enfin à leur fureur.
La chose arriva l'an 1643, qui était le troisième du règne d'Abas
II, et voici comment: Un gouverneur de Guilan, nommé _Daoud-Kan_
(_Dâoùd khân_), avait fait plus de deux millions d'extorsions
durant la première année du règne de ce prince; lequel étant venu
jeune à la couronne, les gouverneurs et les intendants
s'imaginaient qu'on pouvait tout faire impunément. Saroutaki fit
appeler Daoud-Kan à la cour, et le pressait de rendre compte de
sa conduite. Daoud-Kan s'en excusait sur ce qu'on n'a pas
accoutumé de faire venir des gouverneurs de province à compte.
Janikan, général des courtchis[16], qui est le plus puissant
corps de troupes qu'ait la Perse, proche parent de ce Daoud-Kan,
le défendait de tout son pouvoir; mais, voyant qu'il ne gagnait
rien auprès du premier ministre, et que son parent allait être
poussé à bout, il en porta ses plaintes au roi, tant en
particulier qu'en public, le suppliant de mettre à couvert le
gouverneur de Guilan des recherches du premier ministre. Le roi,
qui était jeune, écoutait tout et répondait à tout favorablement;
mais sa mère retenait sa facilité, et l'empêchait de rien
accorder qui allât contre le bien de l'État. Le crédit des mères
des rois de Perse est grand, tandis qu'ils sont en bas âge, et la
mère d'Abas II en avait aussi un fort grand, et qui était des
plus absolus. Elle était en étroite confidence avec le premier
ministre, et ils s'entr'aidaient tous deux mutuellement. Janikan
(_Djâny-khân_) ne voyant, à cause de cela, aucun moyen de sauver
son parent, rompit ouvertement avec le premier ministre et se
déclara hautement son ennemi; mais le ministre se contentait de
pousser sa pointe. Il arriva, au mois d'octobre, que, dans une
audience d'ambassadeurs, Janikan trouvant le roi chagrin contre
le premier ministre, sur un sujet qu'on raconte diversement, il
commença à l'accuser de plusieurs choses, les unes vraies et les
autres fausses, que le prince écouta assez aigrement. L'audience
finie, le roi voulut monter à cheval, et, par malheur pour le
premier ministre, il sortit par le grand portail du palais, par
où il passe fort rarement, parce qu'il est le plus éloigné du
sérail. Le prince trouva le cheval du premier ministre tout
contre le sien. On le lui menait toujours le plus proche qu'il
se pouvait du lieu où était le roi, à cause de son grand âge et
de ses infirmités, et afin qu'il eût moins de pas à faire. Le
roi, voyant ainsi un autre cheval près du sien, demanda à qui il
appartenait. Janikan, qui était aux côtés du roi, trouvant cette
belle occasion de donner un coup de dent au premier ministre,
répondit: «Eh! qui pourrait, sire, avoir l'insolence de faire
cela, que ce vieux chien de grand vizir: il ne se contente pas de
maltraiter les serviteurs, il perd encore le respect pour le
maître.»--«Je le sais bien, Janikan, repartit le roi; il y faut
pourvoir.» Il n'est pas certain si c'est là tout ce que le roi
lui dit, car on le raconte diversement; mais, quoi qu'il en soit,
Janikan prit la réponse du roi pour un ordre de faire mourir le
premier ministre, et il résolut de l'exécuter le lendemain matin.
[Note 16: Djâny-Khân était général des qourtchy.]
Ce jour-là, il fut de bonne heure au palais, et, tirant à part ce
qu'il y trouva de gens qu'il savait être ennemis du grand vizir,
entre lesquels le plus considérable était le grand maître de
l'artillerie, il leur dit qu'il avait ordre du roi d'aller
prendre la tête du premier ministre, et les pria de
l'accompagner. Ils prirent encore avec eux d'autres gens de leur
cabale qu'ils rencontrèrent sur le chemin, sans leur dire
pourtant autre chose, sinon qu'ils allaient porter à ce ministre
un ordre du roi de la dernière importance. Ce vieux seigneur
était dans le sérail quand ils arrivèrent, et, en ayant été
averti, il sortit en robe de chambre; et, entrant par une porte
de derrière dans la salle où il les avait fait mener, il leur dit
qu'il les priait de s'asseoir jusqu'à ce qu'il fût habillé, et
qu'il les allait venir retrouver. Janikan s'approchant là-dessus
avec sa troupe, et l'entourant, lui dit: «Chien maudit, nous ne
sommes pas venus ici pour nous asseoir, mais pour te couper cette
vieille méchante tête qui a rempli la Perse de malheurs, et a
fait périr tant de grands seigneurs infiniment plus gens de bien
que toi!» Et, en disant cela, il cria au grand maître de
l'artillerie: «_Vour!_»[17], c'est-à-dire _Frappe!_ Celui-ci, en
même temps, lui enfonça le poignard dans le corps, et, d'un coup
de genou, le jeta à bas sur le bord d'un grand rond d'eau, à bord
de jaspe, qui tient le milieu de la salle. Le coup ne l'avait pas
tué; il leur dit d'une voix basse: «Que vous ai-je fait, mes
princes, et que me faites-vous sur mes vieux jours?» Janikan,
entendant sa voix, cria au grand maître: «Achève ce chien,» et,
en même temps, il tira l'épée lui-même et s'avança pour se jeter
dessus. Le grand maître le prévint et abattit la tête de cet
infortuné, qui tomba aux pieds de Janikan, et d'un autre coup lui
coupa le corps presque en deux. Janikan prit la tête par la
moustache et, s'avançant sur le bord du rond d'eau pour y laver
sa main qui était ensanglantée, il la porta ensuite trois ou
quatre fois pleine d'eau à la bouche, en disant: «À présent,
voilà ma soif apaisée.»
[Note 17: _Vour_: ce mot est turc; c'est l'impératif du
verbe _voùrmaq_, et plus correctement, _ôùrmaq_, frapper,
tuer, poignarder. (L-s.)]
Il mit ensuite une garnison de ses gens dans le palais du vizir,
comme s'il eût eu un ordre fort précis de le faire, et remonta à
cheval, tenant la tête d'une main et son épée nue de l'autre,
prenant le chemin du palais. Sa suite se trouva en un instant
grossie de plusieurs grands seigneurs, avec qui il alla se
présenter au roi, et lui dit, selon les compliments du pays:
«Sire, que votre tête soit toujours glorieuse et saine. Voici
celle de ce vieux chien qui perdait le respect pour Votre
Majesté, et qui était devenu traître, tant à sa personne qu'à son
État, lequel il ruinait par son audace et par sa tyrannie: il
tramait une révolte qui eût coûté la vie à Votre Majesté, et
c'est ce qui m'a obligé de lui ôter la sienne par l'amour que
j'ai pour la vôtre.» Le roi, fort effrayé et consterné du
spectacle, ne perdit pourtant pas le jugement, mais lui répondit
fort prudemment pour un jeune prince, quoique en tremblant:
«Janikan! que ta main soit exaltée, tu as fort bien fait. Que ne
m'avertissais-tu de la perfidie de ce méchant: il y a longtemps
que j'aurais fait faire ce que tu as fait aujourd'hui. Je te
donne sa charge et ce que tu voudras de ses biens.»
Saroutaki était alors dans la treizième année de son ministère et
dans la quatre-vingtième de sa vie.
On sera sans doute bien aise d'apprendre la vengeance qui fut
faite de la mort de ce vieux ministre, et je la raconterai
d'autant plus volontiers, qu'elle n'est pas moins tragique ni
moins exemplaire, et qu'on peut bien assurer qu'il n'a été jamais
parlé de grande fortune sitôt faite et sitôt détruite. Janikan,
applaudi du roi extérieurement, comme je viens de le dire, et de
toute la cour, qui l'allait féliciter de son lâche assassinat
comme d'un rare exploit de guerre, crut qu'il était monté en haut
de la roue; et il y était effectivement monté, mais c'était pour
rendre sa chute plus éclatante et plus terrible que la fortune
l'avait comme guindé si haut. Tout le monde s'empressa d'abord à
le suivre, et le jour même de cette vilaine action, il revint du
palais, suivi de trois cents personnes à cheval. Deux jours
après, il fut fait généralissime de la Perse, ce qui mettait
trente mille hommes sous son commandement, qu'il pouvait
assembler dans vingt-quatre heures; et, dans les cinq jours de
temps que dura seulement sa faveur, on lui fit la valeur de vingt
mille louis d'or de présents pour avoir seulement ses bonnes
grâces ou sa recommandation.
J'ai touché un mot du pouvoir que la reine mère avait sur
l'esprit du roi, et combien d'ailleurs elle était unie d'amitié
et d'intérêt avec le premier ministre; et j'ai dit aussi la
consternation du roi, quand les assassins de ce seigneur lui
présentèrent sa tête. La reine, le voyant revenu au sérail avec
cette consternation sur le visage, appréhenda que le vizir n'en
fût en partie cause, et, en approchant tendrement de sa personne,
elle lui dit: «Mon cher prince, pourquoi êtes-vous troublé comme
je vous vois? Ce vieux ministre, qui vous sert de père, serait-il
bien assez malheureux pour avoir mérité votre indignation.
Soixante années de bons services rendus à Votre Majesté et à ses
prédécesseurs, et son extrême vieillesse, valent bien qu'on lui
pardonne quelque faute; toutefois, s'il en a fait de telle nature
qu'elle exige punition, ôtez-lui sa charge, et laissez à la mort,
qui est si proche de lui, à lui ôter la vie.» Le roi lui
répondit: «_Anâ kanum_[18], duchesse, ma mère, son affaire est
faite; il vient de mourir.»
[Note 18: _Anâ khânum_: ces deux mots sont turcs. On a déjà
remarqué que le turc était et est encore aujourd'hui plus
usité que le persan à la cour de Perse. (L-s.)]
Les femmes, dans tout l'Orient, surtout celles de qualité, ne
s'étudient point à réprimer les passions, ce qui fait qu'elles en
sont toujours agitées avec fureur. Saroutaki était l'agent et le
fidèle de la mère du roi; il lui amassait des biens immenses;
elle gouvernait la Perse à son gré par son ministre: on peut
penser là-dessus à quel excès elle fut irritée. Elle envoya sur
le soir un des principaux eunuques à Janikan, lui demander pour
quel sujet il avait été assassiner si cruellement le premier
ministre, que ses services si longs et si importants devaient
rendre sacré à tous les Persans. Janikan, ébloui de sa fortune et
emporté de la haine qu'il avait pour la reine mère, à cause du
défunt, répondit fièrement à l'eunuque: «Saroutaki était un chien
et un voleur qu'il y a longtemps qu'on devait faire mourir. Dites
cela à la grande-duchesse (c'est le titre qu'on donne à la mère
du roi), et que c'était un franc larron. Julfa (c'est un faubourg
d'Ispahan, peuplé d'Arméniens) ne doit payer que vingt-deux mille
cinq cents livres de taille, et je prouverai qu'en cinq mois ce
chien maudit en a arraché deux cent mille livres.» Il disait cela
pour piquer davantage la reine mère, parce que le revenu de ce
faubourg est dans l'apanage des mères du roi, et qu'on n'y peut
lever un sou sans leur ordre.
La princesse, poussée à bout par ces nouveaux outrages, anima
toute cette nuit-là le roi à la vengeance. Il y était bien
résolu, mais il ne savait comment s'y prendre. La princesse,
désespérée de ce qu'il ne servait pas sa fureur sur-le-champ,
conjura le lendemain avec une personne de qualité, qu'elle savait
dans ses intérêts, pour faire assassiner Janikan; mais celui-ci,
qui avait déjà semé d'espions la cour et la ville, découvrit la
conjuration avant qu'elle fût formée. Il la communiqua à son
parti, qui ne crut pas pouvoir se sauver qu'en faisant une
conjuration opposée, qui était d'aller arracher la reine mère du
milieu du sérail et de la faire mourir. Si ce que je rapporte
n'était d'une notoriété publique en Perse, je ne l'aurais jamais
pu croire, parce que les sérails sont des lieux si sacrés pour
les Persans, particulièrement celui du roi, que c'est une
impudence punissable de tourner seulement les yeux vers la porte.
Le chirachi-bachi[19], qui est le chef de la sommellerie du roi,
était un des conjurés de Janikan. Il était, à la vérité, un des
grands ennemis du mort; mais, faisant réflexion sur le crime et
sur le danger de l'entreprise, dont il était moralement
impossible d'éviter la punition tôt ou tard, il résolut de la
découvrir au roi, ne voyant point d'autre voie de se tirer du
mauvais pas où il s'était engagé. Il va sur le soir au palais,
s'adresse au capitaine de la porte du sérail, lui conte la
conjuration avec les particularités qu'il en savait, et que le
jour suivant était destiné à l'exécuter. On avait peine dans le
sérail à croire le rapport de ce conjuré; toutefois, comme la
chose était trop importante pour en négliger l'avis, et que la
reine et les eunuques, que la conjuration regardait, croyaient à
tout moment qu'on les venait mettre en pièces, le roi se laissa
pousser à faire mourir le lendemain matin tout ce nombre
d'assassins, sans autre forme de procès. Ce jour-là donc, qui
était le cinquième de l'assassinat du premier ministre, le roi,
vêtu tout de rouge, selon la manière du pays, qui fait que le roi
s'habille de cette façon lorsqu'il doit faire mourir quelque
grand seigneur; le roi, dis-je, se rendit le matin à la salle où
tous les grands seigneurs étaient assis à l'ordinaire, et
s'adressant à Janikan, Sa Majesté lui dit: «Perfide, rebelle, de
quelle autorité avez-vous tué mon vizir?» Il voulut répondre,
mais le roi ne lui en donna pas le loisir. Il se leva en disant
tout haut: «Frappez!» et se retira dans un cabinet qui n'était
séparé de la salle que par des vitres de cristal. Aussitôt, des
gardes apostés se jetèrent sur les proscrits, et, à coups de
hache, les mirent en pièces sur les beaux tapis d'or et de soie
dont la salle était couverte, aux yeux du prince et de toute la
cour. Dans le même temps, d'autres gardes, avec deux des
principaux eunuques, coururent exécuter de même manière les
autres proscrits, qui étaient les uns dans le bain, les autres
dans leurs maisons. Le nombre des grands seigneurs qu'on mit en
pièces était quatre gouverneurs de province, le grand maître de
l'artillerie et trois autres. Au bout de deux heures, on jeta les
corps ainsi coupés en pièces au milieu de la place Royale,
vis-à-vis du grand portail du palais, où les crocheteurs les
dépouillèrent jusqu'à la chemise, leur jetant seulement un peu de
terre sur les parties viriles. On les y laissa trois jours en cet
état (grand exemple de la justice céleste et des misères
humaines), et après on les porta dans un cimetière hors de la
ville, où ils furent enterrés pêle-mêle dans une même fosse.
[Note 19: _Cherâbdjy bâchy_, dont il a été parlé déjà
plusieurs fois.]
La mère du roi, se voyant défaite de ses principaux ennemis,
étendit sa vengeance sur la maison de Daoud-Kan, comme l'auteur
de toute cette longue et cruelle tragédie. On ne se contenta pas
de confisquer ses biens, comme aux autres, on ne laissa pas un
sou à tous ses parents jusqu'au troisième degré. Ses filles
furent vendues publiquement; ses fils furent faits eunuques, et
donnés en qualité d'esclaves à un seigneur qui avait autrefois
servi leur père.
Tirant de là vers la place Royale, on trouve sur la gauche un des
beaux caravansérais d'Ispahan. C'est un bâtiment carré à double
étage, chacun de quelque vingt pieds de haut et de quelque
soixante-dix toises de diamètre. On y entre par un portique assez
long, sous lequel il y a des boutiques d'un et d'autre côté.
Chaque face a vingt-quatre logements en bas et autant en haut,
comme un dortoir de couvent, au milieu desquels il y en a un plus
grand que les autres, bâti sous un haut portique semblable à
celui où est l'entrée, lequel est fait en demi-dôme, plat sur le
devant, orné de mosaïques. Les chambres d'en bas sont le long
d'une galerie, ou _relais_ ou parapet, comme on voudra l'appeler,
haut de terre d'environ cinq pieds, et profonds de dix-huit à
vingt pieds, larges de quinze à seize et élevées de deux doigts
sur la galerie. Les Persans appellent ces galeries ou rebords de
pierre, qui règnent autour des caravansérais, _maatab_[20],
c'est-à-dire _place à la lune_, parce que c'est où l'on couche
environ huit mois de l'année, pour être plus fraîchement, et où
l'on prend le frais à l'ombre durant le jour. Chaque chambre a,
de plus, une place sur le devant, de la largeur de la chambre
même, profonde de la moitié et couverte d'une arcade. Les
chambres d'en haut ont chacune une antichambre et un balcon; et
c'est d'ordinaire où les marchands logent avec leurs femmes,
lorsqu'ils en mènent, le bas étage leur servant communément de
boutique ou de magasin. Sur le derrière du caravansérai, il y a
encore de grands magasins. Au milieu de la cour, qui est fort
bien pavée, il y a un grand bassin d'eau, avec un jet et des
puits au coin. C'est là à peu près la structure et la forme de
tous les grands caravansérais d'Ispahan, qui sont bâtis de
pierres ou de briques, si ce n'est que les uns ont un grand
_relais_ carré, de quatre à cinq pieds de hauteur au milieu de la
cour, au lieu de bassin d'eau. Les logements, qui sont séparés
l'un de l'autre par un mur de deux à trois pieds d'épaisseur,
consistent en une antichambre de quelque huit pieds de
profondeur, toute ouverte par devant, avec une cheminée à côté,
pratiquée dans le mur de séparation, et en une chambre qui est de
moitié, ou d'une fois plus profonde que l'antichambre, dont la
cheminée est au fond ou à côté. Les chambres ont toutes leurs
portes, quoique assez faibles, mais elles n'ont point de
fenêtres, recevant le jour par la porte et non autrement, ce qui
rend le logement incommode. Derrière le caravansérai, et tout
autour, sont des écuries, et dans quelques-uns il y a un côté des
écuries accommodé en arcades, de quatre pieds de hauteur, avec
des cheminées d'espace en espace, pour placer commodément les
palefreniers et les autres valets, et pour faire la cuisine. Il
ne demeure d'ordinaire dans ces grands caravansérais que des
marchands en magasin. Celui dont je viens de faire la description
rend seize mille livres par an au propriétaire, qui était, de mon
temps, une cousine du feu roi. On nomme ce caravansérai: _Mac
soud assar_[21], c'est-à-dire _le caravansérai de Mac soud
l'huilier_, parce qu'il a été bâti, du temps d'Abas le Grand, par
un épicier qui avait fait sa boutique vis-à-vis, laquelle
subsiste encore. Lorsque ce grand roi vint établir sa cour à
Ispahan, et qu'il conçut le dessein de rendre cette ville aussi
magnifique qu'elle l'est devenue, il engageait non-seulement tous
les grands seigneurs, mais encore tous les particuliers qu'il
savait être gens riches, à construire quelque édifice public pour
l'ornement et pour la commodité de la ville. Il apprit que cet
épicier était des plus à l'aise; il l'alla voir un jour à sa
boutique, avec la familiarité qui était naturelle à ce grand
prince, et il lui dit: «Il y a longtemps que je vous connais de
réputation pour homme de bien et pour homme riche. C'est sans
doute à cause de votre probité que Dieu vous a béni si
abondamment: je serais bien aise qu'un si vertueux vieillard
m'adoptât. Je vous tiens pour mon père; vos fils sont mes frères,
faites-moi votre héritier avec eux, je ferai en sorte qu'ils n'y
perdent rien; ou bien, si vous l'aimez mieux, faites bâtir de
votre vivant quelque édifice pour la commodité et pour
l'embellissement de la ville.» Abas le Grand avait des manières
engageantes, qui le faisaient venir à bout de tout. L'épicier lui
dit qu'il consentait à la demande de Sa Majesté, et qu'il ne
manquerait pas à ce qu'il souhaitait de lui. Il fit bâtir ce
caravansérai, qui lui coûta trois mille tomans, qui sont
quarante-cinq mille écus, et ensuite le donna au roi, qui en fut
fort satisfait, et en récompensa bien ses enfants.
[Note 20: Lisez _mâh-tâb_, clair de lune. (L-s.)]
[Note 21: _Karvânseraï Massqoud a'ththâr_. Ce dernier mot
_a'ththâr_ n'a aucun rapport avec l'huile, à moins qu'on
n'entende l'huile essentielle, odoriférante. Il signifie un
parfumeur, un droguiste, un fabricant et un marchand de
_a'ther_, _a'thr_, ou _o'thr_, parfum en général; et, par
excellence, l'essence de roses, qu'on désigne encore plus
particulièrement par les mots _a'thrgul_. Voyez mes
_Recherches sur l'essence de roses_, un petit volume in-12,
imprimé en 1804, à l'Imprimerie impériale. (L-s.)]
On raconte une chose admirable d'une mule que cet épicier avait
(car les gens de cette condition, en Perse, montent la plupart
des mules, comme les docteurs de la loi montent des ânes). Cette
mule était si fidèle à son maître, qu'il la laissait toujours
seule dans la place Royale, au coin qui donnait vers sa boutique.
Elle ne bougeait du lieu où il mettait pied à terre, et si
quelqu'un pensait d'en approcher, elle lui lançait de si rudes
coups de pied, qu'il était contraint de se retirer bien vite. Il
arriva la dernière fois que l'épicier fut alité, que sa pauvre
bête devint aussi malade, et elle se démena et se tourmenta si
furieusement jusqu'au jour de sa mort, qu'elle mourut aussi au
même instant.
V
On arrive ensuite en face du palais royal.
Le roi entretient là trente-deux maisons ou ateliers de tous les
ouvrages qu'on fait pour son usage.
J'oubliais de dire que le tour de la place, entre le canal et les
maisons, est garni de platanes: c'est un arbre qui jette ses
branches fort haut; ce qui fait que les maisons en sont couvertes
comme d'un parasol, sans en être cachées. Cela augmente
considérablement la beauté de la place, laquelle, en été, et
surtout quand il n'y a rien d'étalé, qu'elle est arrosée et que
l'eau court dans le canal jusqu'aux bords, est, à ce que je
crois, la plus belle place du monde, et où la promenade est le
plus agréable, car il y a toujours quelque endroit où l'on se
peut retirer à l'ombre. Cette grande place se vide dans les fêtes
et dans les solennités, comme aux audiences des ambassadeurs;
mais, en d'autres temps, elle est pleine de quincailliers, de
fripiers, de revendeurs, de petits artisans; en un mot, d'une
infinité de petites boutiques, où l'on trouve les denrées les
plus communes et les plus nécessaires. Ces marchands étalent à
terre, sur une natte ou sur un tapis, se couvrant d'un parasol de
natte, ou de laine, qui pirouette à leur gré sur un haut pivot.
Ils n'emportent jamais leurs marchandises de la place, mais ils
l'enferment la nuit dans des coffres qu'ils attachent l'un à
l'autre, ou bien ils en font des ballots légèrement attachés
ensemble par une grosse corde, qui passe tout autour, et ils
laissent tomber dessus leur petit pavillon, et s'en vont sans
laisser personne à la garde. Cependant, il n'en arrive jamais
d'accident, par la sévère justice qu'on fait des voleurs en ce
pays-là. Les gardes du chevalier du guet y passent de temps en
temps durant la nuit: c'est proprement à eux d'en répondre, parce
que c'est à eux qu'il s'en prend. Le soir, on voit dans cette
place des charlatans, des marionnettes, des joueurs de gobelets,
des conteurs de romances, en vers et en prose, des prédicateurs
même; et enfin des tentes pleines de femmes débauchées, où l'on
va en choisir à son gré. Abas II avait défendu toutes ces
boutiques quatre ans avant sa mort, sur ce que l'envie lui ayant
pris un jour de passer au travers de la place, sans en avoir
averti la veille, il y trouva une telle foule et un tel embarras,
causé par tout cet étalage, que ses gardes et son train ne lui
pouvaient faire faire place; mais, étant parti peu après pour
l'Hyrcanie, il donna permission d'en faire un marché comme
auparavant, à cause du profit qu'on en tire: car cette place rend
par jour environ cent francs, qu'on lève sur tous ceux qui y
étalent, quoiqu'il y ait des boutiques qui ne donnent qu'un sou
par jour. Cette rente appartient à l'Église. On la lève
journellement, ou tout au plus par semaine, parce qu'on ne se
fie pas à tout ce menu peuple qui y fait son trafic. Chaque sorte
d'art et chaque sorte de denrée y a son quartier à part, et les
gens du pays savent y trouver chaque chose, comme dans les autres
lieux de la ville. On dit que du temps d'Abas le Grand, et de son
successeur, la place donnait de rente cinquante écus par jour.
Je crois qu'il ne sera pas mal à propos d'entrer un peu plus dans
le détail de ce grand marché, qui est le plus universel que j'aie
vu, et une vraie foire. Abas le Grand marqua l'endroit où se
vendait chaque denrée. D'abord, on trouve près de la mosquée
royale le marché aux ânes et au gros bétail, et à côté, celui aux
chevaux, aux chameaux et aux mules. Ce marché ne se tient que le
matin; l'après-midi, ce sont les menuisiers et les charpentiers
qui étalent à la même place. Ils vendent, entre autres choses,
tout ce qu'il faut de charpenterie et de menuiserie pour une
maison, des portes, des fenêtres, des gouttières, des serrures de
bois, avec des clefs de bois ou de fer. Après, on trouve une
poulaillerie; ensuite, des vendeurs de fruits secs, dont il y a
de beaucoup de sortes en Perse; puis, les vendeurs de coton filé;
après, des quincailliers et des cordiers qui débitent des licous
et des harnais de revente; après, se trouvent les vendeurs de
bonnets fourrés, les vendeurs de gros feutres, pour couvrir les
chevaux et les autres montures; les vendeurs de harnais neufs,
les fourreurs, qui sont séparés en deux quartiers, celui des
mahométans et celui des chrétiens: c'est parce que les Persans
tiennent, dans leur religion, que la laine, entre toutes les
autres choses, contracte de l'impureté en passant par la main des
infidèles, parce qu'elle s'imbibe à la manière d'une éponge de ce
qui transpire continuellement du corps; ainsi il ne faut pas que
les mahométans puissent se méprendre, en achetant de ces
marchandises-là de la main des chrétiens, sans le savoir.
Ensuite, on trouve les marchés de gros cuir, et ceux de cuir fin;
les fripiers de grosses hardes, les vendeurs de grosses toiles,
les batteurs de coton, pour la doublure des habits; les
chaudronniers, les changeurs, lesquels sont sur de petits établis
de trois à quatre pieds en carré, ayant de petits coffres de fer
à côté d'eux, et un cuir au devant pour compter; les médecins,
qui ont leur étalage sur de petits échafauds semblables. Le bout
de la place est occupé par des vendeurs de fruits et de légumes,
par des bouchers et par des cuisiniers à juste prix. Il y en a
qui portent vendre le manger, et des fruitiers aussi qui portent
vendre le melon en pièces, et en donnent pour ce qu'on veut,
jusqu'à un denier. Enfin, il y a parmi tout cela des revendeurs
de toutes sortes de nippes, qu'ils offrent à tous les passants.
Il faut observer encore qu'entre le canal et les galeries, il y a
des artisans étalés, qui font et qui raccommodent les mêmes
ouvrages qui se vendent dans la place, à l'opposite de leurs
boutiques[22].
[Note 22: Châh A'bbâs consacra cinq cents toùmâns à
l'embellissement de cette place, l'an du Pourceau, qui fait
partie des années 1020 et 1021 de l'hégire (1611-12 de l'ère
vulgaire). Voyez le _Târykh à'âlem Arây_ fº 168 _verso_, du
manuscrit de M. de Sacy, et f. 337 du manuscrit de la
bibliothèque de l'Arsenal. (L-s.)]
Voilà l'aspect du dedans de la place. Il faut présentement
décrire les grands édifices qui sont bâtis dessus, comme je l'ai
dit, et qui en font le plus bel ornement, savoir: la mosquée
royale et la mosquée du grand pontife, le pavillon de l'horloge
et le marché impérial; car pour le pavillon qui est sur le grand
portail du palais royal, il entrera dans la description de ce
palais.
La mosquée royale est située au midi, ayant au devant un parvis
en polygone, avec un bassin au milieu, aussi en polygone. La face
de l'édifice est pentagone, et l'on y voit des deux côtés un
balustre de pierre polie, à hauteur d'appui, qui s'étend jusque
vis-à-vis de l'entrée. Les deux premières faces sont ouvertes en
arcades, qui donnent sous les bazars, et sont traversées d'une
chaîne pour empêcher les chevaux d'y passer. Les deux autres,
au-dessus, sont de grandes boutiques d'apothicaires et de
médecins: car à présent, en Orient, comme autrefois en Grèce, la
plupart des médecins sont aussi apothicaires et droguistes, et
vendent les drogues, comme je l'ai dit. Les étages supérieurs,
qui sont à quelque vingt pieds du bas, ont des galeries qui
ressemblent à des balcons. La face intérieure, qui forme le
portail, est en demi-lune, enfoncée de treize pieds environ, fort
élevée et toute revêtue de jaspe du rez-de-chaussée à dix pieds
en haut, avec des perrons du même ouvrage. L'ornement en est
merveilleux et inconnu dans notre architecture européenne. Ce
sont des niches de mille figures, où l'or et l'azur se trouvent
en abondance, avec de la parqueterie faite de carreaux d'émail,
et une frise plate autour, de même matière, qui porte des
passages du Coran, en lettres proportionnées à la hauteur de
l'édifice. Ce portail est orné d'une galerie comme celle des
côtés. Les linteaux sont de jaspe. La porte est de quelque douze
pieds de large, fermée de deux valves ou battants revêtus de
lames d'argent massif couvertes de larges pièces de rapport à
jour, ciselé et doré, fort massives. Joignant le portail, en
dedans, il y a deux hautes aiguilles ou tourelles, avec des loges
ou galeries couvertes au-dessus des chapiteaux, le tout de même
ouvrage que le contour du portail.
En entrant par ce beau portail, on détourne tant soit peu vers
l'occident, et ayant fait quinze pas, on trouve au milieu un beau
bassin de jaspe, à godrons, de six pieds de diamètre, soutenu sur
un piédestal de même matière, de huit pieds de haut, avec des
marches. C'est pour donner à boire aux passants: car, dans les
pays où l'on est souvent altéré et où l'on ne boit que de l'eau,
c'est une des charités les plus ordinaires, et qu'on croit l'une
des plus méritantes, que de donner à boire aux passants; et c'est
pour cela que, dans toutes les bonnes villes, on trouve
non-seulement de grandes urnes de terre pleines d'eau, à divers
coins de rue, mais qu'aussi il y a des hommes gagés, qu'ils
appellent _sacab_ (_sâqâb_) ou _porteurs d'eau_, qui vont dans
les rues, surtout en été, une grosse outre pleine d'eau sur le
dos et une tasse à la main, présentant à boire à tous les
passants.
Je vais faire ici tout de suite la description du palais royal.
C'est sans doute un des plus grands palais qui se voient dans une
ville capitale, car il n'a guère moins d'une lieue et demie de
tour. Le grand portail donne, comme je l'ai dit, sur la place
Royale. On l'appelle _Aly capi_ (_A'âly qâpi_), c'est-à-dire _la
porte Haute_, ou _la porte Sacrée_, et non pas la _porte d'Aly_,
comme quelques-uns pensent, trompés par la conformité du mot.
Elle est toute de porphyre, et fort exhaussée. Le seuil est aussi
de porphyre de couleur verte, haut de cinq à six pouces, fait en
demi-rond. Les Persans le révèrent comme sacré, et qui marcherait
dessus serait puni. Toute la porte même est sacrée. Les gens qui
ont reçu quelque grâce du roi vont la baiser en pompe et en
cérémonie, en mettant pied à terre, et se tenant debout contre,
ils prient Dieu à haute voix pour la prospérité du prince. Le
roi, par respect, ne la passe jamais à cheval. Au devant, à cinq
ou six pas du portail, sont deux grandes salles, en l'une
desquelles le président du Divan administre la justice, et
expédie les requêtes présentées au roi; et dans l'autre, le grand
maître d'hôtel, qu'on appelle, en Perse, _chef des maîtres de la
porte_, tient son bureau public. À côté, il y a deux autres
salles plus petites, qu'on appelle _salles des gardes_, parce
qu'elles ont été faites pour un corps de garde; mais la personne
du souverain est si sacrée en Perse, qu'on néglige cette garde;
de sorte qu'il n'y a jamais là personne durant le jour, et ceux
qu'on y met en faction la nuit y dorment dans leurs lits comme
dans leur propre maison, sans fermer non plus le grand portail,
par où chacun entre et sort comme il veut, sans qu'on crie: _Qui
va là?_ ni qu'âme vivante y soit au guet. Ce portail est un asile
sacré et inviolable, et dont il n'y a que le souverain en
personne qui puisse tirer un homme. Tous les banqueroutiers et
les malfaiteurs s'y retirent pendant qu'on accommode leurs
affaires, les hommes et les femmes à part, dans deux grands
jardins séparés, qui ont chacun un pavillon contenant une salle
et plusieurs petites chambres et cabinets autour. Les mosquées ne
sont point des asiles en Perse, ni les autres lieux sacrés. On
n'y connaît d'autre asile que les tombeaux des grands saints,
cette porte impériale, les cuisines et les écuries du roi; et ces
derniers lieux sont des asiles partout, soit à la ville, soit à
la campagne. Le roi seul en peut tirer, comme je le viens de
dire, ou son ordre spécial; or, quand le roi donne cet ordre, ce
n'est pas directement, mais en défendant de porter à manger au
fugitif dans le lieu où il est, ce qui le réduit enfin à en
sortir. Les sofis, qui ont la garde de la porte impériale, ont
l'intendance de l'asile, et ils savent bien en tirer du profit.
Les sofis[23] sont les gardes du corps du roi, lorsqu'il sort du
palais, à moins qu'il ne sorte avec ses femmes; car, alors, ce
sont les eunuques seulement qui gardent sa personne, de même
qu'ils font dans tout le palais, soit aux lieux où les homme
entrent, soit dans ceux où ils n'entrent pas. C'est par une
ancienne constitution que les sofis sont les gardes de la
personne du roi et du dehors de son palais, sans qu'il puisse
entrer aucun dans leur corps, que de leur sang ou de leur race.
Ces sofis ont leurs logements dans la grande allée où conduit le
portail. Ils y ont aussi une petite mosquée dans laquelle ils
s'assemblent tous les vendredis, qu'on appelle _taous cané_[24],
comme qui dirait, _maison de culte_, ou _d'obéissance_. Vis-à-vis
de ces jardins, à main gauche, est le pavillon qu'on appelle
_Talaar tavileh_[25], c'est-à-dire _le salon de l'écurie_, qui
est bâti au milieu d'un jardin dont les allées sont couvertes de
platanes des plus hauts et des plus gros qu'on puisse voir. Il y
a dans celle du milieu, qui fait face au salon, il y a, dis-je,
de chaque côté neuf mangeoires de chevaux, auxquelles les jours
de solennités, comme à des audiences d'ambassadeur, on attache
avec des chaînes d'or autant de chevaux des plus beaux de
l'écurie du roi, couverts et harnachés de pierreries, et l'on met
auprès tous les ustensiles d'écurie, qui sont aussi d'or fin,
jusqu'aux clous et aux marteaux. C'est par cette allée qu'on fait
passer les ambassadeurs pour aller à l'audience, et les autres
étrangers de qualité aussi, afin qu'ils voient cette pompe
merveilleuse. Ce salon de l'écurie a cent quatre pas de face,
vingt-six de profondeur et vingt-cinq pieds de hauteur: il est
couvert d'un plafond de mosaïque, assis sur des colonnes de bois
peint et doré; et il est séparé en trois salles, dont celle du
milieu est élevée de neuf pieds du rez-de-chaussée et celles des
côtés de trois pieds seulement; les séparations sont faites de
châssis de cristal de Venise, de toutes couleurs, et le salon
entier est garni de courtines tout alentour, doublées des plus
fines indiennes, qu'on étend du côté du soleil, jusqu'à huit
pieds de terre seulement, sans que cela empêche la vue. Un grand
bassin de marbre, avec des jets d'eau autour et au centre, occupe
le milieu de la grande salle. C'est celle où le successeur d'Abas
II a été couronné.
[Note 23: Les _ssòfy_ sont un corps d'élite parmi les
_qourtchy_. Voyez, t. V, p. 309. (L-s.)]
[Note 24: _Thâoùs khâunéh_ signifie la _maison, la volière
des paons_. Peut-être Chardin a-t-il voulu écrire
_thà'at-kháunéh_, ou _thà'ât khauneh_, mots qui ont, en
effets la signification indiquée par notre voyageur. (L-s.)]
[Note 25: Je doute fort de la justesse de la signification
indiquée ici par Chardin, quoiqu'elle se retrouve encore
dans sa _Relation du couronnement de Soliman_, cérémonie qui
eut lieu dans cette même salle. Tàlâr désigne bien un grand
salon à jour, soutenu sur des piliers, des poutres, ou des
colonnes. _Thaoùyléh_, ou _thavyléh_, est un mot moghol
adopté par les Persans, qui signifie, en effet, _écuries_.]
Celui qui est à droite renferme la bibliothèque et les relieurs
de livres. Un nommé _Mirza Mughim_ était alors bibliothécaire,
qui est celui qu'Abas II envoya en qualité d'ambassadeur au roi
de Golconde l'an 1657. La salle de la bibliothèque est bien
petite pour un tel usage, car elle n'a que vingt-deux pas de long
sur douze de large. Les murs, de bas en haut, sont percés de
niches de quinze à seize pouces de profondeur, qui servent d'ais.
Les livres y sont couchés à plat, les uns sur les autres, en
pile, selon leur grandeur ou leur volume, sans aucun distinction
des matières qu'ils traitent, comme on l'observe si bien dans nos
bibliothèques. Les noms des auteurs sont écrits pour la plupart
sur la tranche du livre. Des grands rideaux doubles, attachés au
plafond, couvrent toutes ces niches, en sorte qu'on ne voit pas
un livre en entrant dans la salle, mais seulement ces rideaux, et
un double rang de coffres, hauts de quatre pieds, le long des
murs, qui sont aussi pleins de livres. Ceux de cette bibliothèque
royale sont persans, arabes, turquesques et cophtes[26].
[Note 26: Je suis intimement persuadé que Chardin répète ici
la même erreur que j'ai déjà relevée, et confond la langue
et l'écriture qofthes ou égyptiennes modernes avec
l'écriture kufyque, dont les Arabes se servaient autrefois.
(L-s.)]
Je suppliai le bibliothécaire de me faire voir les livres en
langue occidentale. Il me fit réponse qu'il y en avait deux
coffres, contenant chacun cinquante à soixante volumes, et il
m'en fit voir les plus grands. C'étaient des Rituels romains, et
des livres d'histoire et de mathématiques; les premiers pris
apparemment au sac d'Ormus, et les autres ramassés du pillage de
la maison de l'ambassadeur de Holstein, il y a soixante et dix à
quatre-vingts ans, où Olearius, qui en était le secrétaire, avait
une bibliothèque d'excellents livres[27].
[Note 27: J'ai souvent occasion de citer dans mes notes la
relation de ce voyageur exact et savant. (L-s.)]
À côté de ces magasins de livres et des relieurs, est le magasin
qu'on appelle _la grande garde-robe_, parce qu'on y renferme ces
habits, ou _calaat_ (_khil'at_), comme on les appelle, que le roi
donne pour faire honneur. Elle consiste en plusieurs grandes
salles, les unes où l'on fait les habits, les autres où on les
garde; et en celles-ci, de chaque espèce de vêtement et celle de
chaque prix a sa chambre à part. Le roi donne tous les ans plus
de huit mille calates, et on assure que la dépense en va à plus
d'un million d'écus. Tout proche est le magasin des coffres, et
celui qu'on appelle la _petite garde-robe_, où l'on ne travaille
que pour la personne du roi. Ensuite, on trouve le magasin du
café, le magasin des pipes, celui des flambeaux, qu'on appelle
_la maison du suif_, parce que la plus commune lumière dont les
Persans se servent dans leurs maisons est faite avec des lampes
nourries de suif raffiné, lequel est blanc et ferme comme la cire
vierge; et puis suit le magasin du vin. Comme les magasins sont
presque tous faits d'une même symétrie, je ferai la description
de celui-ci, pour donner une idée de tous les autres. C'est une
manière de salon, haut de six à sept toises, élevé de deux pieds
sur le rez-de-chaussée, construit au milieu d'un jardin, dont
l'entrée est étroite et cachée par un petit mur bâti au devant, à
deux pas de distance, afin qu'on ne puisse pas voir ce qui se
fait au dedans. Quand on y est entré, on trouve, à la gauche du
salon, des offices ou magasins; et à droite, une grande salle. Le
salon, qui est couvert en voûte, a la forme d'un carré long ou
d'une croix grecque, au moyen de deux portiques, ou arcades,
profondes de seize pieds, qui sont aux côtés. Le milieu de la
salle est orné d'un grand bassin d'eau à bords de porphyre.
Près de ces magasins est le plus grand et le plus somptueux corps
de logis de tout le palais royal. On l'appelle
_Tchehel-seton_[28], c'est-à-dire le _Quarante Piliers_,
quoiqu'il ne soit supporté que sur dix-huit; mais c'est la phrase
persane de mettre le nombre de quarante pour un grand nombre:
ainsi ils appellent nos lustres: _quarante lampes_, parce qu'ils
ont beaucoup de branches; et le vieux temple de Persépolis:
_quarante colonnes_, quoiqu'il n'y en ait à présent que la
moitié. Ce corps de logis, qui est bâti au milieu d'un jardin,
comme les autres, est un pavillon qui consiste en une salle
élevée de cinq pieds sur le jardin, large de cinquante-deux pas
de face et de huit de profondeur, à trois étages hauts de deux
pieds l'un sur l'autre, dont le plafond, fait d'ouvrage mosaïque,
est porté sur dix-huit piliers ou colonnes, comme je l'ai dit, de
trente pieds de haut, tournées et dorées. Il consiste de plus en
deux chambres qui sont à côté, et grandes à proportion, et en une
autre salle, au dos de la grande, de trente pas de face et de
quinze pas de profondeur, lambrissée de même que la grande, avec
des petits cabinets aux coins. Les murs sont revêtus de marbre
blanc, peint et doré, jusqu'à moitié de la hauteur, et le reste
est fait de châssis de cristal de toutes couleurs. Au milieu du
salon, il y a trois bassins de marbre blanc l'un sur l'autre, qui
vont en apetissant, le premier étant fait en carré de dix pieds
de diamètre et les autres étant de figure octogone. Le trône du
roi est sur une quatrième estrade, longue de douze pas et large
de huit. Il y a quatre cheminées dans le salon: deux à droite et
deux à gauche, au-dessus desquelles il y a de grandes peintures
qui tiennent tous les côtés, dont l'une représente une bataille
d'Abas le Grand, contre les Yusbecs, et les trois autres des
fêtes royales. Les autres endroits sont peints ou de figures dont
la plupart sont lascives, ou de moresques d'or et d'azur
appliquées fort épais. On n'y voit nul vide; tout est couvert de
cette manière-là. Au haut du salon, tout alentour, sont attachés
des rideaux de fin coutil, doublés de brocart d'or à fleurs,
qu'on tire du côté du soleil en les étendant jusqu'à huit pieds
de terre, comme une tente, ce qui rend le salon très-frais. On ne
saurait voir de plus pompeuse audience que celle que le roi de
Perse donne dans ce salon. Le trône du roi, qui est comme un
petit lit de repos, est garni de quatre gros coussins brodés de
perles et de pierreries. De petits eunuques blancs,
merveilleusement beaux, font un demi-cercle autour de lui, et
quatre ou cinq autres plus grands eunuques sont derrière, tenant
ses armes, tout à fait riches et brillantes. Les plus grands
seigneurs de l'État sont sur les côtés de l'estrade où est le
trône. Les seigneurs inférieurs sont sur la seconde estrade. La
jeune noblesse et tous ceux qui n'ont pas droit de séance sont
debout au bas du placitre avec la musique; et les officiers
servants sont debout dans le jardin, à quelques pas du placitre,
sous les yeux du roi.
[Note 28: _Tchehel sutoùn_. On donne le même nom aux ruines
de Persépolis. (L-s.)]
Dans le même enclos où est ce superbe salon, il y en a deux
autres: l'un composé de cinq étages octogones, ouverts l'un sur
l'autre en perspective ou en étrécissant, chacun soutenu sur
quatre piliers tournés et dorés, et orné d'un bassin au milieu.
L'autre salon est fait en carré avec plusieurs chambres et
cabinets à côté.
Il y a encore deux autres grands appartements pareils dans le
palais du roi, qui sont chacun dans un jardin séparé: l'un est
presque fait comme les précédents; l'autre est à deux étages,
dont le premier est divisé en salles, et le second en chambres,
en galeries, en cabinets, en balcons, avec des bassins et des
jets d'eau dans toutes les chambres. Ce sont les appartements du
palais où le roi tient ses assemblées. Chacun est, comme je l'ai
dit, ou au milieu d'un jardin, ou ouvert sur un jardin. Les murs
dont les jardins sont enfermés sont faits de terre, la plupart de
la hauteur accoutumée de dix à douze pieds, couverts de haut en
bas de petites lampes incrustées pour les illuminations, et
surmontés d'un corridor dont le roi seul a l'usage, et par lequel
il va partout sans être aperçu.
Le reste du palais royal contient des magasins, des galeries
d'ouvrage, et le quartier des femmes, que nous appelons _le
sérail_, et que les Persans appellent _haram_ ou _lieu
sacré_[29]. Ce sérail contient plus d'une lieue de tour. Je n'en
saurais faire une description bien exacte, ne l'ayant pas tout
vu; mais j'en ai vu assez pour faire comprendre ce que c'est. On
n'entre dans ces sortes de lieux que par une très-grande faveur,
et encore faut-il que ce soit en se déguisant en homme de métier,
et par occasion, comme lorsqu'il y faut faire quelque réparation;
car alors on fait passer tout le monde d'une partie du sérail
dans l'autre, et les ouvriers entrent dans celle qui est vide et
y travaillent, étant conduits et gardés par des eunuques, qui ne
permettent pas qu'on regarde autre part que devant soi. Outre ce
que j'ai vu du sérail d'Ispahan, j'en ai appris plusieurs fois
des nouvelles par des eunuques du palais et par des femmes; car
les femmes y entrent pour vendre des nippes et pour d'autres
occasions.
[Note 29: _Hharam_, sanctuaire, lieu où il est défendu de
pénétrer. Sérail est la corruption du mot turc et persan
_Séraï_, grande maison, hôtel, palais. Le _hharam_ ou
_hharem_ est dans le séraï. Il ne faut pas confondre ces
deux mots. (L-s.)]
Tout le sérail est enfermé de murs si hauts qu'il n'y a aucun
monastère en Europe qui en ait de semblables. Il a trois grandes
avenues, une dans la place Royale, comme je l'ai dit, une autre
vis-à-vis du petit arsenal; la troisième, qui est la principale,
qu'on appelle la _porte des Cuisines_, et il y en a une autre, à
demi-lieue de là, par laquelle il n'y a que le roi seul qui
puisse passer. La première avenue est fermée d'un haut portail,
contre lequel il y a trois grandes salles, chacune avec deux
cabinets, qui sont des manières de corps de garde. Les officiers
de l'État, et ceux qui ont affaire au roi, peuvent entrer dans
les deux premières salles, mais les seuls eunuques entrent dans
la troisième. Le portail est caché dans un détour, à côté d'une
grande et haute tour; de manière qu'on ne le saurait voir qu'en
mettant le pied dessus. Il est large et haut, fait en voûte,
revêtu à dix pieds de terre de tables de marbre peint et doré,
avec un perron tout autour, sur lequel les eunuques de garde se
tiennent assis pour recevoir les messages des eunuques du dehors
et les porter au dedans; car les eunuques ne vont pas tous
indifféremment dans l'intérieur du sérail. Les jeunes y vont
rarement; et s'ils sont blancs, ils n'y vont point du tout, à
moins que d'être mandés expressément pour le roi. Ces eunuques,
qui servent dans le sérail, ont leurs logements sur les dehors,
et loin des femmes, et il n'y a que les eunuques vieux et noirs
qui les fréquentent et qui les servent à faire leurs messages.
Quand on a passé le portail, on découvre des jardins à perte de
vue, couverts d'arbres de haute futaie, et quand on a fait
environ six vingt pas de chemin, on trouve quatre grands corps de
logis, qui ne sont point entourés de murs, parce qu'ils sont à
cent cinquante pas de distance l'un de l'autre. L'un s'appelle
_Méheemancané_ (_Méhmân-khâunéh_), c'est-à-dire _le palais des
hôtes_, parce que c'est où on reçoit et où on loge les hôtesses,
comme les femmes de qualité qui rendent visite, les princesses
du sang royal qui sont mariées, et les femmes et les filles qu'on
fait voir au roi pour leur beauté. Un autre s'appelle _Amarath
ferdous_, comme qui dirait _le paradis_, le troisième _Divan
hainé_[30], _la salle des miroirs_, parce que le salon de ce
troisième corps de logis est tout revêtu de miroirs, et même la
voûte. Le quatrième se nomme _Amarath deria cha_, _la mer
royale_, parce qu'il est bâti au devant d'un étang de vingt pieds
de diamètre. Les Persans appellent _mer royale_ les étangs et les
bassins d'eau, qui sont d'une grandeur extraordinaire, comme est
celui-ci, qu'on voit couvert de toutes sortes d'oiseaux de
rivière, et au milieu duquel est un parterre vert d'environ
trente pieds de diamètre, à six pouces seulement au-dessus de
l'eau, entouré d'un balustre doré. Les bords de l'étang, à la
largeur de quatre toises tout autour, sont couverts de grands
carreaux de marbre. On y voit un petit bateau attaché, qui est
garni d'écarlate en dedans, pour se promener sur l'étang et pour
aller du parterre. Les quatre rois qui ont régné avant le dernier
ont fait bâtir chacun de ces palais ou corps de logis. Ils sont à
deux étages, le bas consistant en salons avec des chambres et des
cabinets autour, et le haut en chambres, qui sont plus petites,
en cabinets, en galeries, en niches de cent sortes de figures et
de grandeurs, avec de petits degrés çà et là dans les murs. Ce
sont de vrais labyrinthes que ces sortes d'édifices. J'en ai vu
un tout garni; les meubles en paraissaient les plus voluptueux
qu'on puisse imaginer. Les lits étaient à terre sur de riches
tapis, étendus sur de gros feutres qu'on met par-dessus le
plancher pour les conserver; et ces lits occupaient toute la
largeur de l'endroit où ils étaient étendus. Les matelas étaient
faits d'ouates et les couvertures aussi. Ces palais sont peints,
dorés et azurés partout, excepté où les plafonds sont de rapport
et où la boiserie est de senteur. Les vers et les sentences qu'on
remarque de çà et de là, dans des cartouches d'or et d'azur, sont
aussi sur différents sujets, les uns parlant d'amour, les autres
traitant de morale. On voit dans l'un de ces palais un salon à
trois étages, soutenu sur des colonnes de bois doré, qu'on
pourrait appeler une grotte, car l'eau y est partout, coulant
autour des étages dans un canal étroit qui la fait tomber en
forme de nappe ou cascade, de manière qu'en quelque endroit du
salon que l'on se trouve, on voit et on sent l'eau tout autour de
soi. On fait aller l'eau là par une machine qui en est proche et
y communique par un tuyau. Au delà de ces grands corps de logis,
on trouve en face un long édifice qui contient un grand
appartement, au milieu de trente autres plus petits, tous sur une
ligne et à double étage, consistant chacun en deux chambres et un
cabinet, avec un perron sur le devant, de dix pieds de profondeur
et de quatre pieds de hauteur. Ces logis sont doubles, ouverts
derrière et devant sur des jardins, l'un exposé au nord, l'autre
au midi, pour les différentes saisons de l'année. C'est là que
loge le roi, avec la femme favorite et vingt autres des plus
considérées. Les logements du commun sont le long du mur de cet
enclos. Ce sont de longues galeries comme les dortoirs des
couvents. Le bas étage est pour les femmes, le haut pour les
eunuques. Il y a bien cent cinquante à cent quatre-vingts
appartements où habitent huit à neuf cents personnes. À cent pas
de là sont les offices, les cuisines, les bains, divers magasins,
et tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie. C'est
en quoi consiste le premier enclos. Il y en a encore trois, l'un
plus grand que l'autre, dont le plus proche est un lieu enchanté
et fait pour la volupté seulement. Ce ne sont que jardins
embellis de ruisseaux, de bassins d'eau et de volières, avec des
pavillons çà et là, ornés et meublés le plus somptueusement du
monde. Le second enclos est pour les enfants du roi, ou régnant,
ou décédé, qui sont trop grands pour converser sans danger avec
les femmes. Le troisième, qui est le plus vaste, est pour le
séjour des vieilles femmes, des femmes disgraciées et des femmes
des rois défunts.
[Note 30: Lisez _i'marat ferdoûs_, bâtiment, pavillon du
paradis _Dyvan ayynéh_, et plus bas, _i'marat dêryaï chah_.
Bâtiments, pavillons de la mer royale. Il y a, dans la
description et la mesure des parterres et des étages, une
incohérence que nous ne pouvons attribuer qu'à
l'inexactitude de l'imprimeur ou à une distraction de
l'auteur. La même faute se trouvant dans les deux formats de
l'édition de 1711 et dans celle de 1735, nous ne pouvons la
rectifier. (L-s.)]
Il ne me reste plus qu'à parler des entrées du palais royal. Il y
en a cinq principales: la première et la plus éminente est celle
qu'on appelle _la porte haute_ ou _glorieuse_, qui est ce grand
portail au-dessus duquel est un pavillon qui est si haut élevé,
qu'en regardant de là dans la place, on ne reconnaît pas les gens
qui passent et ils ne paraissent pas grands de deux pieds. Ce
beau pavillon est soutenu sur trois rangs de hautes colonnes, et
est orné au milieu d'un bassin de jaspe à trois jets d'eau. Des
boeufs y font monter l'eau par trois machines, qui sont élevées
l'une sur l'autre par étages. On n'est pas peu surpris de voir
des jets d'eau dans un lieu si élevé. Je ne dis rien du riche
plafond, ni du beau balustre, ni de la carrelure de ce
merveilleux salon, parce que le plan en donne l'idée; la seconde
entrée du palais royal est celle qui mène à la porte du sérail;
la troisième est au nord, appelée _la porte des Quatre-Bassins_;
la quatrième est à l'occident, vers la porte de la ville, qu'on
appelle _Impériale_; la cinquième est vis-à-vis du petit arsenal,
qu'on appelle _la porte de la Cuisine_, parce que les cuisines du
roi en sont proches; la boulangerie en est proche aussi, qui est
divisée en quatre magasins différents pour les diverses sortes de
pain; le pain en feuilles, qui est mince comme du parchemin; le
pain cuit sur les cailloux, qui est grand comme un grand bassin
d'argent, et est très-blanc et très-bon; le petit pain, qui est
au lait et aux oeufs, et le pain ordinaire, qui, comme les
autres, n'est pas si épais que le petit doigt. Il y a encore, du
côté de cette porte de la Cuisine, divers magasins du roi: celui
des nappes où l'on garde tout le service de table, celui des
provisions de bouche, celui de la porcelaine, où l'on comprend
toute la vaisselle qui n'est pas d'or, parce que la vaisselle
d'or a son office particulier, et celui qu'on appelle le magasin
des Valets de pied, parce qu'on y distribue la ration aux petits
officiers du palais.