La ville d'Ispahan, en y comprenant les faubourgs, est une des
plus grandes villes du monde, et n'a pas moins de douze lieues,
ou vingt-quatre milles de tour. Les Persans disent, pour exalter
sa grandeur: _Sefahon nispe gehon_[11], c'est-à-dire, _Ispahan
est la moitié du monde_: mot qui fait bien voir qu'ils ne
connaissent guère le reste du monde, où il se trouve plus d'une
ville de qui cela se pourrait dire avec encore plus de fondement.
Plusieurs gens font monter le nombre de ses habitants à onze cent
mille âmes. Ceux qui en mettent le moins assurent qu'il y en a
six cent mille[12]. Les mémoires qu'on m'avait donnés étaient
fort différents sur cela; mais ils étaient assez semblables sur
le nombre des édifices, qu'ils faisaient monter à trente-huit
mille deux à trois cents; savoir: vingt-neuf mille quatre cent
soixante-neuf dans l'enceinte de la ville, et huit mille sept
cent quatre-vingts au dehors, tout compris, les palais, les
mosquées, les bains, les bazars, les caravansérais et les
boutiques; car les boutiques, surtout les grandes et bien
fournies, sont au coeur de la ville, séparées des maisons où l'on
demeure. Il ne faut pas faire la preuve de ces comptes par nos
manières de proportions européennes, en comptant le nombre des
maisons par l'étendue du terrain, ni celui du peuple par le
nombre des maisons: on s'y méprendrait fort; car les bazars, qui
sont des rues couvertes qui traversent la ville d'un bout à
l'autre en divers endroits, ne contiennent que des boutiques,
lesquelles sont vides durant la nuit, sans que personne y habite,
ni y fasse de garde: ce qui change beaucoup les choses. Après
tout, je crois Ispahan autant peuplé que Londres, qui est la
ville la plus peuplée de l'Europe. On y trouve toujours une telle
foule dans les bazars, que les gens qui vont à cheval font
marcher devant eux des valets de pied pour fendre la presse et se
faire faire passage, parce qu'en cent endroits on y est les uns
sur les autres. Il est vrai que ce n'est qu'en ces lieux-là
qu'il se trouve une si grande affluence de peuple, et qu'on va
fort à l'aise dans les autres endroits de la ville. Cependant, si
l'on fait réflexion sur deux choses singulières, l'une que les
femmes, en Perse, hors celles des pauvres gens, sont recluses et
ne sortent que pour affaires, on trouvera que cette ville doit
être effectivement des plus peuplées.
[Note 11: _Sefâhâun nispé 'djihâun_. _Nisp_ est la
corruption persane du mot arabe _nessf_, moitié. (L-s.)]
[Note 12: M. Olivier n'en compte que 50,000; mais des
renseignements très-positifs m'autorisent à croire
qu'aujourd'hui cette ville contient encore près de 200,000
âmes. (L-s.)]
Elle est bâtie le long du fleuve de Zenderoud, sur lequel il y a
trois beaux ponts, dont je ferai la description ci-dessous: l'un
qui répond au milieu de la ville, et les deux autres aux deux
bouts, à droite et à gauche. Ce fleuve de Zenderoud
(_Zendéh-roùd_) prend sa source dans les montagnes de Jayabat, à
trois journées de la ville, du côté du nord, et c'est un petit
fleuve de soi-même; mais Abas le Grand y a fait entrer un autre
fleuve beaucoup plus gros, en perçant, avec une dépense
incroyable, des montagnes qui sont à trente lieues d'Ispahan,
qu'on prétend être les monts Acrocerontes[13], de manière que le
fleuve de Zenderoud est aussi gros à Ispahan, durant le
printemps, que la Seine l'est à Paris durant l'hiver; mais c'est
au printemps seulement que cela arrive, parce qu'alors ce fleuve
grossit par les neiges qui fondent, au lieu que dans les saisons
suivantes, on le saigne de toutes parts pour lui faire arroser
par des rigoles les jardins et les terres. Ce fleuve se jette
sous terre entre Ispahan et la ville de Kirman, où il reparaît,
et d'où il va se rendre dans la mer des Indes[14]. L'eau en est
fort légère et fort douce partout, et cependant on ne se donne
pas la peine à Ispahan d'en aller quérir, quoique tout le monde,
généralement parlant, ne boive que de l'eau pure, parce que
chacun boit l'eau de son puits, qui est également douce et
légère; assurément, on n'en saurait boire nulle part de plus
excellente.
[Note 13: Chardin a sans doute voulu écrire Acroceraunii;
car aucun géographe ancien ne parle des monts Acrocerontes.
Quant aux monts Acroceraunii, ils étaient situés en Epire;
mais Paul Orose donne aussi ce nom à des montagnes qui
séparent l'Arménie de l'Ibérie. _Historiar._ lib. I, cap.
II, pag. 19, ex edit. Havercamp. (L-s.)]
[Note 14: «Le Zendéh-roûd d'Issfahàn (certains manuscrits
portent _Zâyendéh-roùd_) coule de la montagne Zerdéh
(jaune), et autres montagnes du grand Lor, sur les confins
de Djouycerd; il traverse le canton de Roùd-Bàr, dans le
Loristàn; il arrose Feyroùzan et Issfahàn, et finit sous le
terrain de Kâoù Khâny, dans le canton de Roùyd Chétyn. Son
cours est de 70 (ou 80) farsangs. Ce fleuve a cela de
particulier, que, lorsque l'on l'arrête tout entier dans un
endroit, il s'en échappe encore assez d'eau par la
filtration pour former un grand fleuve. Voilà pourquoi on le
nomme _Zendéh_ ou _Zdyendéh_ (vivace) et, comme dans le
temps des semailles, on emploie tellement toute son eau
qu'il ne s'en perd pas une goutte, cette précieuse
destination lui a valu le surnom de _Zéryn roùd_ (rivière
d'or).
«Le _Mêçâlik êl Mêmâlik_ (routes des royaumes), et
l'_A'djaïb-al-Makhloùqât_ (merveilles de la création), nous
apprennent qu'à la distance de 60 farsangs de Gâoù-Khâny, ce
fleuve reparaît dans le Kermàn et va se jeter dans la mer
Orientale (peut-être la mer des Indes). On dit que l'on fit
autrefois un paquet de joncs facile à reconnaître, et qu'on
le jeta dans l'eau à Gâoù-Khâny: il reparut dans le Kermàn.
Cette petite expérience prouve que de Gâoù-Khâny, jusqu'au
Kermàn, le sol est extrêmement escarpé et hérissé de
montagnes, et surtout beaucoup plus élevé qu'à Gâoù-Khâny;
de manière que l'eau passe sous la terre, plutôt que de se
frayer un passage dessus. Du Kermàn à la mer Orientale, la
distance est considérable, et toute cette étendue de pays
est occupée par différents États. S'il en est ainsi, l'eau
disparaît dans cette même étendue. C'est ce qu'on lit dans
l'ouvrage intitulé: _Ouâq'à Mérïy_. Or, dans les années de
sécheresse, où le pays de Gâoù-Khâny n'est pas arrosé, le
passage ou l'expérience dont nous avons parlé ne peut pas
avoir lieu.» _Nozahat âl qoloùb_, manuscrit persan de la
Bibliothèque impériale, n. 127, pag. 286 et 287, et n. 139,
pag. 747, 748. (L-s.)]
Le fleuve qu'on a fait entrer dans celui de Zenderoud s'appelle
_Mamhoud Kèr_[15]. Les montagnes dont il sort sont de roche vive,
assez égales et assez unies, entr'ouvertes çà et là par des
ventouses ou soupiraux pour donner passage aux vents, comme l'on
en voit aux murs des bastions en quelques pays. L'eau, en
plusieurs endroits, coule au travers des montagnes, entre autres,
l'on voit une ouverture de la grosseur de quatre tonneaux en
rond, par où elle sort comme par un tuyau, tombant dans un grand
bassin, et très-profond, fait dans le roc, soit par la chute de
l'eau même, soit par artifice, d'où elle se répand dans la
plaine, et se rend dans le lieu qui la conduit à celui de
Zenderoud. En montant au-dessus de la montagne, à l'endroit de
cette grande ouverture, on voit, par un soupirail qu'a formé la
nature, l'eau dans le sein de la montagne, semblable à un lac
dormant, qui n'a point de fond: car en jetant des pierres dedans,
on entend le retentissement du son répercuté dans les concavités
avec un fort grand bruit. L'eau en fait aussi un fort grand en
tombant le long du rocher, pour se rendre dans son canal; et
c'est d'où est venu le nom de ce fleuve, qui signifie _Mahmoud le
Sourd_, parce qu'on ne s'entend pas auprès de cette sortie et
chute d'eau. On tient que ce n'est pas eau de source, mais eau de
neige, qui en fondant distille à travers les rochers dans ce lac
enfermé; et on le juge ainsi, parce qu'en mettant de cette eau
sur la langue, on y trouve de l'acrimonie et que l'on n'en est
pas désaltéré quand on en boit; mais elle perd cette qualité en
se mêlant dans le fleuve de Zenderoud.
[Note 15: _Mohhmoùd Ker_, Mahmoud le Sourd.]
Avant d'entrer dans ce détail, il faut que je donne un avis que
je crois nécessaire, pour empêcher de juger peu équitablement de
cette description, sur ce que tout y est particularisé et mis en
détail, au-dessus de ce qui semble qu'un voyageur ait pu la
faire. Je ne dirai pas pour cet effet que, durant dix ans, j'ai
passé la plupart du temps à Ispahan, et qu'il n'y avait guère de
maison considérable où je n'eusse quelque habitude, soit parce
que je parlais bien la langue, soit par le moyen de mon commerce,
qui me donnait l'accès libre chez les grands, de même que je
l'avais à la cour, en qualité de marchand du roi. Mais voici la
manière dont je suis parvenu à la connaissance de tout ce détail.
Je contractai, à Ispahan, l'an 1666, une amitié particulière avec
le chef du commerce des Hollandais, qui était un très-savant
homme, nommé _Herbert de Jager_. Il me suffira de dire, pour
donner une idée de son mérite, que Golius, ce fameux professeur
des langues orientales, le jugeait le plus digne de tous ses
disciples de remplir sa chaire et de lui succéder. Une passion
commune de connaître la Perse et d'en faire de plus exactes et
plus amples relations qu'on n'avait encore faites nous lia
d'abord d'amitié, et nous convînmes, l'année suivante, de faire
aussi, à frais et à soins communs, une description de la ville
capitale, où rien ne fût omis de ce qui serait digne d'être su.
Nous commençâmes par faire travailler sur notre projet deux
_molla_ (on appelle ainsi les prêtres et docteurs mahométans), et
à intéresser tous nos amis dans notre dessein. Ces _molla_ nous
écrivaient le nom des quartiers, des rues, des églises, des
bâtiments publics, des palais et principaux édifices, avec le nom
et les emplois de ceux qui les avaient construits, et qui y
demeuraient, les antiquités et les fondations, la police des
tribunaux, l'ordre qu'on tient dans les registres et dans les
comptes de l'État. Nous mettions, jour par jour, les rôles en
latin pour nous les communiquer; et quand nous vîmes nos docteurs
épuisés, nous nous mîmes à examiner leurs mémoires sur les lieux,
et à en composer une relation, chacun en particulier. Nous
allâmes ensuite courir les dehors de la ville, dix lieues à la
ronde. La fin de l'automne ayant prévenu celle de notre ouvrage,
nous ne pûmes nous le communiquer achevé, parce que nous fûmes
obligés de nous séparer; mais nous le fîmes deux ans après. La
relation de mon illustre ami était de quatorze mains de papier,
et cependant elle était abrégée en tant d'endroits, que c'était
une pièce informe. Enfin, l'an 1676, me trouvant de loisir à
Ispahan, je réduisis cette longue relation à une juste mesure,
après l'avoir revue sur les lieux; et la voici presque au même
état où je la mis dès lors.