VIII

Ce furent les jours heureux de la tardive adolescence de cet homme

unique. Il vivait solitaire dans le vallon d'Éragny, entre ces deux

_génies_, la mélancolie et l'amour; les personnes qui le rencontraient

ne pouvaient s'empêcher de s'arrêter devant ce sage conduit, précédé

et suivi par cette ravissante figure de jeune femme, jouant avec ses

deux enfants dont elle paraissait la soeur aînée. Il se penchait pour

cueillir des simples et les effeuillait pour leur en démontrer la

structure; l'histoire naturelle expliquée par un confident de la

Providence était l'échelle par laquelle il élevait ces coeurs naïfs à

Dieu. Rentré à la maison, il dictait à sa femme docile, et charmée, de

beaux passages de _l'Arcadie_, vaste églogue de Virgile, ou de

_Fénelon_, ou des _Harmonies de la nature_, suite de ces _Études de la

nature_ qui avaient commencé son nom, ce nom que _Paul et Virginie_

avait plus tard rendu populaire et impérissable.

En ce temps-là, un de ses disciples, M. _Aimé Martin_, venait

quelquefois le visiter dans sa retraite et lui servait de secrétaire.

Aimé Martin, qui le respectait comme un sage et qui l'admirait comme

un écrivain, l'aidait à préparer les éditions de ses oeuvres, le

patrimoine futur de sa femme et de ses enfants. L'habitude de vivre

dans la famille lui en donnait le coeur et l'esprit. Il devint

insensiblement comme un fils d'adoption de plus. La beauté de la jeune

femme pénétrait dans son âme, mais il la considérait comme un objet

sacré qu'il n'aurait pas permis à ses yeux de convoiter sans la

profaner et sans se flétrir lui-même.

C'était un ravissant spectacle que celui de ce vieillard encore vert

et beau dictant ses notes à ce disciple, de cette femme belle comme un

souvenir ressuscité des bananiers de l'Île de France sur le tombeau de

Virginie, prenant quelquefois la plume pour achever les peintures de

son mari, et de ces charmants enfants jouant entre eux, tandis que le

pieux disciple contemplait cette scène de famille et écrivait

gravement les dernières inspirations dictées par le maître.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 50 / 108 题