Ce furent les jours heureux de la tardive adolescence de cet homme
unique. Il vivait solitaire dans le vallon d'Éragny, entre ces deux
_génies_, la mélancolie et l'amour; les personnes qui le rencontraient
ne pouvaient s'empêcher de s'arrêter devant ce sage conduit, précédé
et suivi par cette ravissante figure de jeune femme, jouant avec ses
deux enfants dont elle paraissait la soeur aînée. Il se penchait pour
cueillir des simples et les effeuillait pour leur en démontrer la
structure; l'histoire naturelle expliquée par un confident de la
Providence était l'échelle par laquelle il élevait ces coeurs naïfs à
Dieu. Rentré à la maison, il dictait à sa femme docile, et charmée, de
beaux passages de _l'Arcadie_, vaste églogue de Virgile, ou de
_Fénelon_, ou des _Harmonies de la nature_, suite de ces _Études de la
nature_ qui avaient commencé son nom, ce nom que _Paul et Virginie_
avait plus tard rendu populaire et impérissable.
En ce temps-là, un de ses disciples, M. _Aimé Martin_, venait
quelquefois le visiter dans sa retraite et lui servait de secrétaire.
Aimé Martin, qui le respectait comme un sage et qui l'admirait comme
un écrivain, l'aidait à préparer les éditions de ses oeuvres, le
patrimoine futur de sa femme et de ses enfants. L'habitude de vivre
dans la famille lui en donnait le coeur et l'esprit. Il devint
insensiblement comme un fils d'adoption de plus. La beauté de la jeune
femme pénétrait dans son âme, mais il la considérait comme un objet
sacré qu'il n'aurait pas permis à ses yeux de convoiter sans la
profaner et sans se flétrir lui-même.
C'était un ravissant spectacle que celui de ce vieillard encore vert
et beau dictant ses notes à ce disciple, de cette femme belle comme un
souvenir ressuscité des bananiers de l'Île de France sur le tombeau de
Virginie, prenant quelquefois la plume pour achever les peintures de
son mari, et de ces charmants enfants jouant entre eux, tandis que le
pieux disciple contemplait cette scène de famille et écrivait
gravement les dernières inspirations dictées par le maître.