(SUITE).
I
Ce fut après le succès de _Paul et Virginie_ que Bernardin de
Saint-Pierre, admis, sur sa réputation des _Études de la nature_, chez
M. Didot, épousa sa fille, et commença sa vie de père de famille; il
en eut deux enfants auxquels il donna les noms immortels de _Paul_ et
de _Virginie_. Indépendamment de ce que lui avait valu le prix des
_Études_ et surtout de _Paul et Virginie_, et de quelques modiques
pensions littéraires que Louis XVI et le duc d'Orléans lui avaient
données pour récompenser ses ouvrages et secourir sa pauvreté, il
avait reçu la dot de sa femme et il appartenait par elle à une famille
riche qui pouvait l'aider à tirer parti de ses oeuvres. Il fut
heureux, mais nous avons peu de détails sur cette époque de sa vie,
qui dura moins longtemps que ses jours agités; il perdit par la mort
cette femme, mère de ses deux enfants, avant qu'ils eussent l'âge de
connaître leur mère. Bernardin de Saint-Pierre, qui avait écrit tard,
touchait lui-même à ses jours avancés.--MM. Didot avaient imprimé, à
leurs frais, son premier livre à grand succès, les _Études de la
nature_, en 1784. Un prote distingué, nommé M. Bailly, avait lu avec
enthousiasme le manuscrit et avait garanti le succès de cette
publication à ses patrons: il ne s'était pas trompé.
Aimé Martin analyse ainsi, et avec trop de faveur peut-être, ce livre
de son maître:
Les _Études_ parurent en 1784, et leur succès dédommagea l'auteur
de tout ce qu'il avait souffert. C'est une chose digne de
remarque, que dans un siècle où des hommes d'une haute éloquence
s'efforçaient de chercher des idées nouvelles sur la morale et
les sciences, dans un siècle où l'on croyait avoir tout dit, un
solitaire inconnu ait publié un livre où tout était nouveau. À
cette époque, une fausse philosophie avait tellement usé
l'erreur, que, pour être neuf, il ne restait plus à dire que la
vérité, aussi vieille que le monde, qui donna tant de charmes
aux méditations de M. de Saint-Pierre. Beaux-arts, politique,
histoire, voyages, langues, éducation, botanique, géographie,
harmonies du globe, l'auteur traite de tout, et toujours il est
original. Il révèle des abus, indique des remèdes, attaque
l'injustice, soutient la cause du faible; et, soit qu'il se place
sur la route du malheur ou sur celle de la science, il y paraît
environné des plus riants tableaux de la nature.
Il est rare que les ouvrages de génie ne renferment pas une idée
dominante, qui est l'origine de toutes les autres. L'idée
fondamentale de notre auteur est la Providence. Il reconnaît son
pouvoir dans la cabane du pauvre comme dans l'ensemble du globe.
Elle est partout, parce qu'elle est nécessaire: c'est une
domination intelligente et bonne. Elle existe, car sans
domination, il n'y a ni peuple, ni ville, ni famille qui puisse
subsister; et si une famille a besoin d'un maître, il faut bien
que l'univers en ait un. Plutarque dit[1] que lorsque les anciens
géographes voulaient représenter la terre, ils laissaient sur
leurs cartes de grands espaces vides où ils écrivaient au hasard:
_Ici, des mers et des montagnes; là, des abîmes et des déserts_.
Ce monde ou ce chaos des anciens géographes était à peu près
celui des physiciens et des naturalistes modernes. Leur
intelligence n'avait supposé aucune intelligence dans
l'arrangement du globe; tout y était dispersé sans dessein, sans
ordre, et les sublimes harmonies de l'univers échappaient à leur
admiration. Éclairé par une profonde étude de la géographie, M.
de Saint-Pierre resta confondu devant les merveilles que la
raison humaine méconnaissait, sa pensée devina quelques-unes des
pensées du Créateur; car la vérité est la pensée de Dieu même.
[Note 1: Vie de Thésée.]
Osons contempler un moment ces soleils lointains, ces zones
lumineuses que la nuit nous découvre, et dont aucune intelligence
humaine ne peut concevoir ni l'ensemble ni les limites. Un réseau
de feu paraît lier entre elles ces constellations innombrables.
Dieu y répand les attractions, les consonances, les contrastes,
la grâce, la beauté et ces sentiments si doux et si variés des
êtres sensibles, connus dans la langue des hommes sous le nom
d'amour. Pour nous, jetés sur les rivages d'un de ces mondes,
nous ne jouissons que d'une existence fugitive. Mais dès que le
soleil, entouré d'une auréole de lumière, vient allumer
l'atmosphère de notre planète, quel étonnant spectacle! quel
harmonieux ensemble! Les montagnes s'élèvent pour diverser les
vents et les eaux; les vents balayent les mers pour les reporter
au sommet des montagnes; la rosée, les pluies, la fécondité
naissent de ces grandes harmonies, et la terre se couvre de
moissons, en se balançant sur ses pôles autour de l'astre qui
l'attire. Voyez quelle influence céleste la pénètre! Le grain de
sable se minéralise, la plante fleurit, l'animal se meut, l'homme
adore. Lui seul s'anime des sentiments de la gloire et de la
Divinité; et tandis que les éléments, les végétaux, les animaux
sont ordonnés à la terre, et la terre au soleil, il sent qu'un
Dieu l'attire par tous les points de l'univers.
Tel est, d'après l'auteur des _Études_, le système général du
monde. Non-seulement les sciences sont pour lui des avenues qui
mènent toutes à Dieu, mais son livre nous ouvre une multitude de
perspectives ravissantes où l'âme se repose des maux de la vie,
en méditant ses espérances. On dit que le Tasse, voyageant avec
un ami, gravissait un jour une montagne très-élevée. Parvenu à
son sommet, il admire le riche tableau qui se déroule devant
lui: «Vois-tu, dit-il, ces rochers escarpés, ces forêts sauvages,
ce ruisseau bordé de fleurs qui serpente dans la vallée, ce
fleuve majestueux qui court baigner les murs de cent villes? eh
bien! ces rochers, ces monts, ces mers, ces cités, les dieux, les
hommes, voilà mon poëme!» Ce que le génie du Tasse avait su
reproduire, Bernardin de Saint-Pierre sut le peindre et
l'expliquer, et il eût pu dire aussi en contemplant la nature:
Voilà mon livre!
Les anciens qui, dans presque tous les genres, sont restés nos
maîtres après avoir été nos modèles, n'ont dû ni inspirer
l'auteur des _Études_, ni lui servir de guides. Aristote, Pline
et Sénèque écrivirent de longs traités de physique et d'histoire
naturelle; mais en expliquant les phénomènes, ils n'avaient
d'autre but que d'étaler les prodiges de la science humaine,
tandis que Bernardin de Saint-Pierre ne voulait que faire éclater
la prévoyance d'un Dieu. Pline, le plus éloquent de tous, a une
sécheresse qui flétrit l'âme; son éloquence ostentatrice accable
notre misère. Il ne voit que le désordre apparent du monde, et
son génie ne peut s'élever jusqu'à l'ordre éternel qui le
gouverne. Le livre de Bernardin de Saint-Pierre est la réponse au
sien. Il console celui que Pline désespère; il relève celui que
Pline foule aux pieds. Il adore la Providence que le naturaliste
romain a méconnue, mais il l'adore en nous la faisant aimer. Que
Pline représente l'homme jeté nu sur la terre nue, créature
infirme, pleurant, se lamentant, ne sachant ni marcher, ni
parler, ni se nourrir, et qu'il s'écrie d'un ton de triomphe:
Voilà le futur dominateur du monde! Bernardin de Saint-Pierre
montre ce roi naissant entre les bras de celle qui lui donna le
jour; et devant cette touchante image, les déclamations de Pline
s'évanouissent. Non, l'homme n'est point abandonné; la
prévoyance et l'amour l'accueillent dans la vie. Quel asile plus
sûr que le sein maternel! et, s'il verse des pleurs, quelles
mains sauront mieux les essuyer que celles d'une mère!
O puissance sublime des idées religieuses! tout ce qui, aux yeux
de Pline, accuse l'imprévoyance des dieux devient, sous la plume
de son rival, une preuve irrévocable de leur sagesse! C'est la
vérité qui dissipe le mensonge. L'un veut humilier notre orgueil
par le spectacle de nos infirmités, l'autre élever notre âme en
lui révélant sa grandeur. L'éloquence de Pline est propre à
inspirer la haine du vice; celle de Bernardin de Saint-Pierre à
pénétrer d'amour pour la vertu. Ses observations sont si
touchantes, les lois qu'il découvre si pleines de sagesse, qu'on
se réjouit de ses victoires, et qu'on ne lui oppose qu'en
tremblant les objections qui pourraient en arrêter le cours.
Notre âme, au contraire, sent le besoin de résister aux
raisonnements de Pline, et d'abattre cette raison si fière: il
semble que le convaincre d'erreur, c'est restituer à l'homme tous
ses droits, à la nature sa grâce et sa beauté, à Dieu sa justice
et son pouvoir. Enfin, un dernier trait les distingue et les
sépare. Pline a recueilli ce que savait son siècle; rien n'est à
lui dans son livre que la parole. Au contraire, l'auteur des
_Études_, sans rien emprunter des sciences qu'il connaît, les
enrichit toutes de ses observations; et tandis que son rival
reste attaché à la terre, il vole chercher dans le ciel
l'explication des phénomènes qui l'environnent.
On lui a reproché de n'être point assez méthodique; de peindre en
amant de la nature, et de ne pas décrire en naturaliste: c'était
lui reprocher de créer sa manière, et de rendre les voies de la
science agréables et faciles. Il est douteux cependant qu'il eût
obtenu ce succès en suivant la marche tracée, c'est-à-dire en
composant des genres nouveaux, et en se retranchant dans les
systèmes de classifications: toutes choses faciles à la mémoire,
qu'il ne faut pas ignorer pour écrire, mais qu'il faut oublier
quand on écrit. Ses vues étaient plus vastes, aussi furent-elles
plus utiles. Le premier, il observa le globe dans son ensemble et
les hommes dans leur généralité. Ce n'est point un peuple, ce
n'est point un site qu'il représente, ce sont les nations et le
monde. S'il peint les détails, c'est pour les rapporter au tout;
s'il rapproche des faits isolés et stériles, c'est pour en faire
ressortir des vérités générales et inattendues.
Nous parlerons peu du style des _Études_, continue le disciple;
les éloges à ce sujet sont épuisés. Mais comment ne
remarquerions-nous pas l'adresse singulière avec laquelle
l'auteur sait fondre à propos, dans son livre, des morceaux de
Virgile et de Plutarque, de manière qu'ils ne forment qu'une
seule pièce avec sa pensée? D'abord, il dispose ses tableaux, il
en prépare les plans, puis, tout à coup, il les éclaire par une
citation, avec un art semblable à celui des grands peintres qui
jettent sur leur composition un rayon de lumière pour en relever
les effets. Mais le but de M. de Saint-Pierre n'est pas seulement
de s'enrichir de ces beautés antiques; il veut encore nous faire
entrevoir, dans les auteurs cités, un sentiment exquis, une
pensée profonde qui nous auraient échappé. Il nous apprend à lire
Plutarque et Virgile; ses citations sont de véritables
découvertes. Voilà, nous osons le dire, les seules obligations
qu'il ait aux anciens; car ce n'est pas dans les livres qu'il
étudie la nature, mais dans la nature elle-même: aussi se
rapproche-t-il souvent de ces génies créateurs, qui n'avaient pas
d'autre modèle. Voyez comme les plus petites circonstances sont
pour lui l'origine des plus touchantes observations. Il ne faut
ni machine, ni creuset, ni compas pour vérifier ses expériences;
il suffit de regarder autour de soi. Les vains systèmes de la
science lui apprennent à se méfier des savants; mais il converse
avec les gens simples, s'arrête dans les champs, entre dans les
cabanes, interroge les vieillards, s'instruit avec un enfant, et
raconte naïvement ce qu'il vient d'apprendre avec eux. On voit
qu'il aime à surprendre le peuple au moment de son travail et de
ses jeux, à épier ses vertus et à les peindre; et cette multitude
de petites scènes donnent un charme inexprimable à son ouvrage.
Ses personnages savent tout ce que les savants ignorent: c'est
une autre expérience, une autre sagesse. Souvent, au milieu des
incertitudes de la science, les observations d'un simple
villageois nous éclairent, et des vérités inconnues aux académies
s'échappent de la bouche d'un berger.
C'est ainsi qu'en écrivant sur les sciences naturelles comme
Aristote, Pline et Sénèque, Bernardin de Saint-Pierre est resté
original. Essayons de découvrir ce qu'il doit aux modernes. Cet
examen nous servira peut-être à montrer le but et le résultat de
ses ouvrages. C'est un point de vue qui nous semble avoir échappé
à tous ses critiques.
Parmi les écrivains du siècle, Buffon et J. J. Rousseau se
présentent les premiers. Buffon ne peut offrir aucun point de
comparaison. Trop souvent il suit les traces de Pline: sa force
est en lui-même; il explique l'univers d'après les lois de sa
physique, et les lois de la Providence lui restent inconnues. Son
style, plein de pompe et d'harmonie, manque de nuances, de
sensibilité et de douceur, tandis que celui de Bernardin de
Saint-Pierre, simple comme la nature, semble destiné à la
peindre dans sa grâce et dans sa sublimité. D'ailleurs, toute la
force de l'auteur des _Études_ vient de conviction: c'est parce
qu'il y a un Dieu qu'il est éloquent. Sa foi est dans tout ce
qu'il écrit, et ce seul trait prouve, selon nous, que Buffon ne
fui ni son maître ni son modèle. Reste donc J. J. Rousseau,
auquel on l'a souvent comparé, peut-être parce qu'il fut son ami
et que leurs destinées furent presque semblables.
Tous deux nés dans une condition moyenne, et tous deux sans
fortune, ils errèrent longtemps par le monde, et n'écrivirent que
vers l'âge de quarante ans, lorsque l'expérience et le malheur
eurent mûri leurs pensées. Mais le point de départ mit entre eux
une grande différence. Jean-Jacques, n'ayant ni but ni principe
arrêté, promena longtemps son oisive jeunesse entre l'opprobre et
la misère. Dénué de toute prévoyance, ne suivant que sa
fantaisie, il s'éloigna, par une sorte d'instinct, de tout ce qui
aurait pu élever sa condition en lui imposant quelque gêne. Si la
lecture de Plutarque lui fit répandre des pleurs sur d'héroïques
souvenirs, elle ne le sauva pas toujours du vice, et il commit
des fautes que la charité peut seule pardonner au repentir. Il
aurait voulu être un Romain, et n'eut pas même la force d'être
toujours un honnête homme. D'abord perdu dans les plus basses
classes de la société, puis jeté au milieu d'un monde corrompu,
il apprit à mépriser les grands et les petits; mais il ne put
apprendre à se passer de leur estime. Il crut en Dieu sans y
mettre sa confiance, il aima la vertu sans y croire, et la vérité
en prêtant sa voix au mensonge. Malheureux de ne pouvoir accorder
ses opinions et sa conduite, il éprouva, jusqu'à sa dernière
heure, qu'il vaudrait mieux n'être pas né que de ne rien attendre
de Dieu, et de ne pas oser se fier aux hommes. Combien le sort
de M. de Saint-Pierre fut différent! Une éducation ambitieuse
égara, il est vrai, sa jeunesse; mais ce fut en lui proposant un
but sublime et d'honorables travaux. On sent que le désir de
s'élever donnait des vertus à son âme, et de l'énergie à son
caractère. Jeté seul dans le monde, il y commit des étourderies,
mais point de fautes que l'honneur pût lui reprocher. Un
sentiment vif d'indépendance et de dignité rendit sa probité si
sûre, qu'un jour il vendit tout ce qu'il possédait, ses meubles,
ses habits, son linge, pour acquitter une dette contractée en
Pologne[2]. Toujours ferme dans ses principes, il fut éprouvé et
non avili par ses passions. On s'étonne de la folie qui le
conduit aux extrémités de l'Europe pour y fonder une république;
mais on l'admire lorsqu'il refuse de se prêter à des projets
ambitieux qui pouvaient le placer près du trône, et lorsqu'à la
suite de ses refus on le voit rentrer en France, n'emportant de
ses courses aventureuses que des regrets et des souvenirs. Sa
confiance en Dieu s'accrut par le malheur, et l'abandon des
hommes lui apprit à bénir la Providence, qui ne l'abandonnait
pas. Enfin, quoique dévoré d'ambition, il ignora toute sa vie
l'art de composer avec sa conscience pour arriver à la fortune,
et celui de s'avilir pour arriver au pouvoir. Telles furent les
destinées de ces deux grands écrivains.
[Note 2: Les 2,000 francs que M. Henin lui avait prêtés à
Varsovie.]
Lorsqu'ils se rencontrèrent, Jean-Jacques vivait seul, et
gémissait d'être devenu célèbre: Bernardin de Saint-Pierre ne
l'était point encore, mais il brûlait de le devenir. L'amour de
la solitude et de la nature les réunit, et dans les douces
relations qui s'établirent entre eux, ils furent toujours
d'accord sur les grands principes de la morale, et toujours
divisés sur les opinions purement humaines. Bernardin de
Saint-Pierre admirait l'éclat et la force entraînante des écrits
de Jean-Jacques, mais il condamnait ses paradoxes, et l'on peut
dire qu'il ne cessa de les combattre. L'un débuta dans la
carrière par attaquer les sciences qui _dépravent_ l'homme, et
par médire des lettres dont il faisait souvent un si sublime
usage. L'autre, applaudissant aux découvertes du génie, montre
que tous les maux viennent de notre orgueil, et que la véritable
science ne peut être dangereuse, puisqu'elle est l'histoire des
bienfaits de la nature. Jean-Jacques Rousseau ne veut pas qu'on
parle de Dieu à son élève avant l'âge de quatorze ans; Bernardin
de Saint-Pierre dit que rien n'est plus agréable à la Divinité
que les prémices d'un coeur que les passions n'ont point encore
flétri. L'un ramène fièrement l'homme à l'état sauvage, et pour
lui rendre son innocence le dépouille de son génie; l'autre
cherche les moyens d'assurer notre repos dans l'état de société,
et ne veut nous dépouiller que de nos erreurs. Selon Rousseau,
tout dégénère entre les mains de l'homme: la nature n'a songé
qu'au bonheur des individus, elle n'a rien fait pour les nations.
Bernardin de Saint-Pierre nous montre, au contraire, les plantes
et les animaux se perfectionnant sous la main des peuples.
L'expérience lui apprend que l'homme, réduit à lui-même, est
comme un flambeau sans lumière; son génie s'éteint et tout périt
autour de lui. Plus de moissons, plus de fruits savoureux:
l'olive reprend son amertume, la pêche devient acide, le grain du
blé disparaît dans son épi, il ne nous reste que des glands et
des racines; car la nature n'a rien fait pour l'homme seul, elle
a attaché notre existence à celle de la société. Enfin Rousseau
s'indigne des vices de la civilisation, et la rejette; tandis que
toutes les pensées de Bernardin de Saint-Pierre tendent à
perfectionner les vertus sociales. Tous deux veulent, il est
vrai, vivre au sein de la nature; mais le premier dans un désert,
et le second dans un village et au milieu de sa famille.
Quant à la raison, à la vérité, à la sagesse, j'en vois bien les
noms dans les écrits de Rousseau, mais j'en cherche en vain les
effets. Malheur à ceux qui lui donnent leur âme! car c'est notre
âme qu'il nous demande, et pour la précipiter dans un abîme
d'illusions et de contradictions. Ennemi de tout ce qui est, il
faut le mettre d'accord avec lui-même avant de s'accorder avec
lui; il le faut écouter, non le croire. Si vous êtes sage, songez
donc en le lisant aujourd'hui à ce qu'il vous disait hier. Tant
de propositions opposées, de paradoxes bizarres doivent éveiller
vos doutes, et vous avertir du danger. L'écrivain qui vous
enflamme pour le mensonge peut vous faire admirer la supériorité
de son éloquence; mais il vous prouve en même temps la faiblesse
de ses arguments et la nullité de votre raison.
Il est des inspirations presque divines qui ne nous séparent
jamais de la vertu, et qui sont entendues de tous les hommes. Si
Jean-Jacques Rousseau subjugue la raison et la trompe, Bernardin
de Saint-Pierre touche le coeur et cherche à l'éclairer. Chaque
émotion lui fait découvrir une vérité, chaque objet de la nature
un bienfait. Ce n'est pas la parole d'un maître qui vous reproche
vos erreurs; c'est celle d'un ami qui craint lui-même de se
tromper, qui vous prévient de son ignorance; qui doute, il est
vrai, de la sagesse des philosophes, mais qui doute encore plus
de la sienne. Son éloquence est une partie de son âme, elle en a
la douceur, elle ne sert qu'à en exprimer les sentiments. Dans la
guerre qu'il déclare aux incrédules, son unique but est de les
conduire au bonheur: il ne veut pas écraser ses ennemis, il veut
les émouvoir et les convaincre. On sent que ce n'est pas pour
l'honneur de la victoire qu'il combat, mais qu'il éprouverait une
joie infinie s'il ramenait un seul de ses adversaires à la
vérité. Il dit: Étudiez la nature! aimez les infortunés! adorez
la Providence! soyez heureux!
Jean-Jacques, au contraire, méprise les hommes, que Bernardin de
Saint-Pierre veut éclairer: ce qu'il soutient le mieux, c'est
l'erreur: ce qu'il redoute le plus, c'est la vérité. La
résistance blesse son orgueil; il ne sait rien apprendre d'elle.
Il veut étonner, subjuguer, éblouir; l'ironie amère, l'invective
éloquente, la véhémence, le mépris, voilà ses armes. Il faut que
son adversaire tombe à ses pieds, qu'il reste muet d'admiration,
ou qu'il meure de honte. Dans cette lutte, il vous repousse, il
vous outrage, il vous écrase. Sa parole est un ordre, il faut lui
céder ou être haï. Il dit: Aimez-moi, honorez-moi, croyez en moi,
je suis la vérité!
Le trait caractéristique de leur génie, c'est que Jean-Jacques
s'isole, et rapporte toutes ses spéculations à un seul homme, qui
est souvent lui-même, tandis que Bernardin de Saint-Pierre étend
les siennes à la nature et au genre humain. S'il écrit de
l'éducation, ce n'est pas de celle d'un enfant, c'est de celle
des peuples; s'il parle de la science, c'est en généralisant ses
bienfaits pour le bonheur de tous. Ses vues politiques embrassent
le globe entier, qu'il réunit par le commerce, par l'intérêt et
par l'amour. Il lui est démontré que les nations sont solidaires,
que la sagesse d'une seule pourrait se répandre sur toutes les
autres, et que sa patrie doit avoir un jour cette heureuse
influence, parce qu'elle règne sur l'Europe, et l'Europe sur le
monde. Son livre serait encore utile aux habitants des Indes et
de la Chine, à ceux qui errent sur les bords de la Gambie et de
l'Amazone. Il n'en est pas de même des ouvrages de Jean-Jacques
Rousseau. Comment généraliserez-vous ses idées? Fonderez-vous des
peuplades de sauvages et d'ignorants? Un homme peut renoncer aux
sciences, et se croire sage; mais une nation ne renoncerait pas à
ses lumières sans renoncer à sa prospérité. Osez proposer le
_Contrat social_ à une ville plus grande que Genève, et ces lois
si savamment méditées ne produiront que d'effroyables
révolutions. Donnez à un peuple le plan d'éducation de l'_Émile_,
et ce beau traité devient illusoire. Jean-Jacques n'a voulu
élever qu'un homme, et ce sont les nations que Bernardin de
Saint-Pierre voulait former.
Ce n'est pas qu'il n'y ait dans les ouvrages de Rousseau quelques
idées fondamentales qui peuvent servir au bonheur de tous, mais
il les trouve en développant des systèmes qui ne peuvent servir
qu'au bonheur d'un seul; au contraire, c'est toujours en partant
d'une idée utile au genre humain que Bernardin de Saint-Pierre
nous enrichit d'une multitude d'observations qui peuvent assurer
le bonheur de chacun.
Mais un dernier point de comparaison se présente. Tous deux ont
beaucoup parlé des femmes, et tous deux, par des moyens opposés,
ont captivé leurs suffrages. Rousseau attaque sans cesse leur
frivolité, leur inconstance, leur coquetterie; personne n'en a
dit plus de mal et n'en a été plus aimé: il les traite de grands
enfants, il se plaît à les montrer faibles; les plus parfaites
succombent dans ses écrits. Vainement il emploie des volumes pour
former l'épouse d'Émile: à quoi bon tant d'apprêts, tant de
soins, tant de sollicitudes? le fruit de ce chef-d'oeuvre
d'éducation est l'infidélité de Sophie. Cependant toutes ses
accusations ne peuvent éteindre l'enthousiasme qu'il inspire;
les femmes lisent, malgré lui, au fond de son âme: ce sont les
reproches de l'amour et non de la haine; il les décrie et les
adore, il les blâme et les rend aimables, il les accable et les
déifie, et, dans ses emportements les plus terribles, on
reconnaît le langage d'un amant qui veut, mais en vain, rompre
ses chaînes. Il est comme ce sauvage qui, voyant du feu pour la
première fois, réjoui de sa chaleur et de sa lumière, s'en
approcha pour le baiser; mais en ayant été brûlé, il le
maudissait, le priait, l'adorait, ne sachant si c'était un démon
ou un dieu.
Bernardin de Saint-Pierre a plus de douceur sans avoir moins de
passion. Les femmes apparaissent dans ses écrits telles que nous
les voyons dans les rêves de notre adolescence, parées de leur
beauté virginale, et ne tenant à la terre que par l'amour. C'est
sous leur douce influence qu'il voudrait replacer l'homme pour le
ramener à la vertu: il ne voit que leur pureté, il ne peint que
leurs grâces, il n'aime que leur innocence. Rousseau consume
notre âme par l'exemple de Julie oubliant tout dans les bras de
son amant; Bernardin de Saint-Pierre nous pénètre d'un sentiment
divin en nous offrant la douce image de Virginie. Aucun souffle
ne ternit cette fleur délicate, qui répand les parfums du ciel.
Elle aime de l'amour des anges, et sa dernière action est
sublime, car au moment où elle peut espérer d'être heureuse, elle
donne sa vie pour ne pas manquer à la pudeur. Ainsi, les tableaux
de Bernardin de Saint-Pierre ont toujours quelque chose d'idéal,
sans cependant jamais sortir de la nature; il est comme ces
statuaires des temps antiques, qui reproduisaient la figure
humaine avec des proportions si parfaites, que sous une forme
mortelle on reconnaissait une divinité. Rousseau fut donc l'ami
et non le maître de l'auteur des _Études_; et s'il eut plus de
talent et plus d'éloquence, il eut aussi moins de naturel et
moins de grâces.
Enfin, pour mieux caractériser les deux amours de Rousseau et de
Bernardin, l'un créa la _Nouvelle Héloïse_, l'autre _Virginie_: la
Nouvelle Héloïse qui se livre à son précepteur avant de se donner à
son époux; Virginie qui refuse la fortune pour se conserver fidèle à
Paul, et qui meurt volontairement pour ne pas manquer aux scrupules de
la pudeur. Voilà ces deux hommes se peignant dans leur idéal.