La même vague avait noyé toutes ces existences, ils meurent tous en
peu de mois de la mort de Virginie. Le poëme finit par leur tombeau
sur la plage à l'ombre des lataniers des Pamplemousses. Une larme
silencieuse y tombe éternellement. On ramasse un grain de sable au
pied de ces arbres et on le rapporte en Europe, non comme un monument
de l'émigration, mais comme un souvenir personnel. Cette larme du
monde, toujours tiède, ne tarit pas et ne tarira jamais.
Bernardin de Saint-Pierre ne fut pas un historien, il fut une voix de
l'humanité, un Job du coeur. Dès que l'ouvrage eut paru il fut
immortel.
Mais le premier jour où il fit la lecture de son manuscrit à une
société d'hommes et de femmes de lettres à Paris, la société se vengea
de la nature en le méconnaissant: c'était chez M. Necker, l'homme à la
mode, mais le moins naturel des écrivains; sa femme, vertueuse mais
prétentieuse; sa fille, madame de Staël, capable de tout comprendre,
mais non de tout faire; Buffon, qui ne pouvait écrire qu'à l'ombre des
créneaux de la tour de Montbard, et qui rendait dans ce cénacle les
oracles de l'emphase; Thomas, esprit bon et pur, corrompu par la
rhétorique; l'abbé Galiani, Napolitain de sens exquis, mais qui se
nourrissait du sel de l'esprit au lieu de la substance du coeur; enfin
quelques grands artistes du temps, juges de forme plus que de fond,
tel que le fameux peintre de marine Vernet, faisaient partie de
l'auditoire. Après le dîner, on accorda audience à Bernardin de
Saint-Pierre. La lecture n'eut aucun succès. Tout le monde s'endormit
ou se retira à petit bruit tour à tour. L'auteur s'en alla consterné.
Il était encore accablé de ce double échec, lorsqu'un homme de
génie, le peintre Vernet, vint ranimer son courage, et le rendre
à ses études chéries. Cet artiste célèbre montait souvent dans le
petit donjon que M. de Saint-Pierre occupait alors, rue
Saint-Étienne-du-Mont. Le hasard l'y avait conduit quelques jours
après sa funeste lecture de _Paul et Virginie_: il trouva son ami
dans un abattement extrême; et le pauvre solitaire, le coeur
plein de sa mésaventure, ne se fit pas prier pour la raconter.
Elle surprit Vernet, qui avait entendu plusieurs fragments des
_Études_, et qui voulut juger un ouvrage sorti de la même plume.
M. de Saint-Pierre ne cède qu'avec peine à ses instances, mais
enfin il prend son manuscrit qui, depuis le jour fatal, était
resté roulé sur le coin de sa table, et il commence sa lecture.
Vernet l'écoute d'abord avec méfiance, mais le charme ne tarde
pas à agir sur lui: à chaque page il se récrie. Jamais il
n'entendit rien de si neuf, de si pur, de si touchant! La
description de ces climats lointains développe à ses yeux une
nature nouvelle! Les jardins d'Éden ont moins de fraîcheur; les
amours d'Adam et d'Ève ont moins de grâce et d'innocence! C'est
le pinceau de Virgile! C'est la morale de Platon! Bientôt il ne
loue plus, il pleure. Il partage les transports de Paul au départ
de Virginie; il ne trouve plus d'expressions assez fortes pour
rendre ce qu'il éprouve. On arrive au dialogue du vieillard; M.
de Saint-Pierre propose de passer outre, et raconte l'effet qu'il
a produit sur madame Necker. Vernet ne veut rien perdre; il prête
toute son attention, et bientôt son silence devient plus éloquent
que ses larmes et ses éloges. Enfin la lecture s'achève; Vernet
transporté, se lève, embrasse son ami, le presse sur sein:
«Heureux génie! charmante créature! s'écriait-il; la beauté de
votre âme a passé dans votre ouvrage. Ah! vous avez fait un
chef-d'oeuvre! Gardez-vous bien de retrancher le dialogue du
vieillard; il jette dans le poëme de la distance et du temps; il
sépare les détails de l'enfance du récit de la catastrophe, et
donne de l'air et de la perspective au tableau: c'est une
inspiration de l'avoir placé là! Mais combien ce site étranger a
de charmes par sa beauté naturelle! et avec quel art l'action se
trouve liée au fond du paysage! Non-seulement on croit avoir vécu
avec ces aimables enfants, mais on croit avoir entendu le ramage
de leurs oiseaux, cultivé leur jardin, joui de la beauté de leur
horizon, parcouru leur univers! Mon ami, vous êtes un grand
peintre, et j'ose vous prédire la plus brillante renommée!» Ces
éloges, qui faisaient entendre d'avance à M. de Saint-Pierre le
jugement de la postérité, le pénétrèrent de joie, et lui
rendirent cette confiance qu'un excès de modestie fait perdre
quelquefois au talent, et qu'une conscience secrète lui rend
toujours presque malgré lui. Il disait, du fond de son coeur:
«Mon Dieu, pardonnez-moi de ne m'être point fié à vous.» Ce jour
fut pour lui un jour de bonheur. Après s'être longtemps promené
avec Vernet, il le quitta sur les boulevards, à l'entrée de la
rue Saint-Victor. Il revenait seul dans cette rue, lorsqu'il fut
surpris par une averse; comme il hâtait sa marche pour chercher
un abri, de longs éclats de rire attirèrent son attention. Il ne
voyait cependant qu'une petite fille qui accourait à lui, la tête
couverte de son jupon, qu'elle avait relevé par dernière. Mais
bientôt il s'aperçut que ce jupon servait d'abri à deux têtes
charmantes animées par la course et par la joie. On voyait
briller, sous ce parapluie de leur invention, des regards
contents et des joues de roses. En rentrant chez lui, il ajouta
cette jolie scène à sa pastorale; et ceci est un trait
caractéristique de ce génie observateur: il ne savait décrire que
ce qu'il avait vu; mais quelle riante imagination ne fallait-il
pas pour voir dans les jeux de deux enfants du faubourg
Saint-Marceau un tableau digne du pinceau de l'Albane!
Le succès de _Paul et Virginie_ surpassa l'attente même de
Vernet. Dans l'espace d'un an, on en fit plus de cinquante
contrefaçons. Les éditions avouées par l'auteur furent moins
nombreuses; mais elles suffirent pour le mettre en état d'acheter
une petite maison avec un jardin, située rue de la Reine-Blanche,
à l'extrémité du faubourg Saint-Marceau: véritable chartreuse,
dont aucun bruit, aucun voisin ne troublait la solitude. C'est du
fond de cette retraite que l'auteur assista, pour ainsi dire, aux
premiers mouvements de cette révolution qui devait faire tant de
mal à sa patrie et au genre humain. Il l'avait vue de loin sortir
de l'antre de l'athéisme, s'élever autour du trône et des autels,
et de là se répandre sur les chaumières, qu'elle remplit de ses
ténèbres. Mais vainement il avait cherché à ramener sur la France
quelques rayons de la lumière céleste; leurs clartés brillaient
aux yeux innocents, et laissaient la multitude dans l'obscurité.
Au moment où le royaume se divisait en deux partis, dont l'un
voulait faire une république et l'autre conserver la monarchie,
il se hâta de rappeler au peuple les anciennes obligations qu'il
avait à son roi. Ces observations furent publiées dans les
journaux; mais comment auraient-elles été entendues au milieu de
tant de volontés coupables! Dans les jours de désordre, on ne
vous demande pas de suivre votre conscience, mais de suivre un
parti. Il faut penser comme les autres, sous peine d'être
déshonoré. «Que me parlez vous de modération! s'écrie le soldat
en marchant au combat; ma vertu, en ce moment, est de tuer mon
ennemi.» Telle fut la réponse des factions à l'écrit de Bernardin
de Saint-Pierre. Aussi disait-il que ce qui l'avait le plus
étonné dans la révolution, c'est qu'on eût fait un crime de la
modération. Cependant il persistait dans ses principes. Le duc
d'Orléans, qui lui avait accordé une petite pension, voulant
mettre sa reconnaissance à l'épreuve, le fit solliciter d'écrire
en sa faveur; Bernardin de Saint-Pierre lui répondit en publiant
les _Voeux d'un solitaire_, qu'il adressait à Louis XVI. La
pension fut supprimée.