XIII

La même vague avait noyé toutes ces existences, ils meurent tous en

peu de mois de la mort de Virginie. Le poëme finit par leur tombeau

sur la plage à l'ombre des lataniers des Pamplemousses. Une larme

silencieuse y tombe éternellement. On ramasse un grain de sable au

pied de ces arbres et on le rapporte en Europe, non comme un monument

de l'émigration, mais comme un souvenir personnel. Cette larme du

monde, toujours tiède, ne tarit pas et ne tarira jamais.

Bernardin de Saint-Pierre ne fut pas un historien, il fut une voix de

l'humanité, un Job du coeur. Dès que l'ouvrage eut paru il fut

immortel.

Mais le premier jour où il fit la lecture de son manuscrit à une

société d'hommes et de femmes de lettres à Paris, la société se vengea

de la nature en le méconnaissant: c'était chez M. Necker, l'homme à la

mode, mais le moins naturel des écrivains; sa femme, vertueuse mais

prétentieuse; sa fille, madame de Staël, capable de tout comprendre,

mais non de tout faire; Buffon, qui ne pouvait écrire qu'à l'ombre des

créneaux de la tour de Montbard, et qui rendait dans ce cénacle les

oracles de l'emphase; Thomas, esprit bon et pur, corrompu par la

rhétorique; l'abbé Galiani, Napolitain de sens exquis, mais qui se

nourrissait du sel de l'esprit au lieu de la substance du coeur; enfin

quelques grands artistes du temps, juges de forme plus que de fond,

tel que le fameux peintre de marine Vernet, faisaient partie de

l'auditoire. Après le dîner, on accorda audience à Bernardin de

Saint-Pierre. La lecture n'eut aucun succès. Tout le monde s'endormit

ou se retira à petit bruit tour à tour. L'auteur s'en alla consterné.

Il était encore accablé de ce double échec, lorsqu'un homme de

génie, le peintre Vernet, vint ranimer son courage, et le rendre

à ses études chéries. Cet artiste célèbre montait souvent dans le

petit donjon que M. de Saint-Pierre occupait alors, rue

Saint-Étienne-du-Mont. Le hasard l'y avait conduit quelques jours

après sa funeste lecture de _Paul et Virginie_: il trouva son ami

dans un abattement extrême; et le pauvre solitaire, le coeur

plein de sa mésaventure, ne se fit pas prier pour la raconter.

Elle surprit Vernet, qui avait entendu plusieurs fragments des

_Études_, et qui voulut juger un ouvrage sorti de la même plume.

M. de Saint-Pierre ne cède qu'avec peine à ses instances, mais

enfin il prend son manuscrit qui, depuis le jour fatal, était

resté roulé sur le coin de sa table, et il commence sa lecture.

Vernet l'écoute d'abord avec méfiance, mais le charme ne tarde

pas à agir sur lui: à chaque page il se récrie. Jamais il

n'entendit rien de si neuf, de si pur, de si touchant! La

description de ces climats lointains développe à ses yeux une

nature nouvelle! Les jardins d'Éden ont moins de fraîcheur; les

amours d'Adam et d'Ève ont moins de grâce et d'innocence! C'est

le pinceau de Virgile! C'est la morale de Platon! Bientôt il ne

loue plus, il pleure. Il partage les transports de Paul au départ

de Virginie; il ne trouve plus d'expressions assez fortes pour

rendre ce qu'il éprouve. On arrive au dialogue du vieillard; M.

de Saint-Pierre propose de passer outre, et raconte l'effet qu'il

a produit sur madame Necker. Vernet ne veut rien perdre; il prête

toute son attention, et bientôt son silence devient plus éloquent

que ses larmes et ses éloges. Enfin la lecture s'achève; Vernet

transporté, se lève, embrasse son ami, le presse sur sein:

«Heureux génie! charmante créature! s'écriait-il; la beauté de

votre âme a passé dans votre ouvrage. Ah! vous avez fait un

chef-d'oeuvre! Gardez-vous bien de retrancher le dialogue du

vieillard; il jette dans le poëme de la distance et du temps; il

sépare les détails de l'enfance du récit de la catastrophe, et

donne de l'air et de la perspective au tableau: c'est une

inspiration de l'avoir placé là! Mais combien ce site étranger a

de charmes par sa beauté naturelle! et avec quel art l'action se

trouve liée au fond du paysage! Non-seulement on croit avoir vécu

avec ces aimables enfants, mais on croit avoir entendu le ramage

de leurs oiseaux, cultivé leur jardin, joui de la beauté de leur

horizon, parcouru leur univers! Mon ami, vous êtes un grand

peintre, et j'ose vous prédire la plus brillante renommée!» Ces

éloges, qui faisaient entendre d'avance à M. de Saint-Pierre le

jugement de la postérité, le pénétrèrent de joie, et lui

rendirent cette confiance qu'un excès de modestie fait perdre

quelquefois au talent, et qu'une conscience secrète lui rend

toujours presque malgré lui. Il disait, du fond de son coeur:

«Mon Dieu, pardonnez-moi de ne m'être point fié à vous.» Ce jour

fut pour lui un jour de bonheur. Après s'être longtemps promené

avec Vernet, il le quitta sur les boulevards, à l'entrée de la

rue Saint-Victor. Il revenait seul dans cette rue, lorsqu'il fut

surpris par une averse; comme il hâtait sa marche pour chercher

un abri, de longs éclats de rire attirèrent son attention. Il ne

voyait cependant qu'une petite fille qui accourait à lui, la tête

couverte de son jupon, qu'elle avait relevé par dernière. Mais

bientôt il s'aperçut que ce jupon servait d'abri à deux têtes

charmantes animées par la course et par la joie. On voyait

briller, sous ce parapluie de leur invention, des regards

contents et des joues de roses. En rentrant chez lui, il ajouta

cette jolie scène à sa pastorale; et ceci est un trait

caractéristique de ce génie observateur: il ne savait décrire que

ce qu'il avait vu; mais quelle riante imagination ne fallait-il

pas pour voir dans les jeux de deux enfants du faubourg

Saint-Marceau un tableau digne du pinceau de l'Albane!

Le succès de _Paul et Virginie_ surpassa l'attente même de

Vernet. Dans l'espace d'un an, on en fit plus de cinquante

contrefaçons. Les éditions avouées par l'auteur furent moins

nombreuses; mais elles suffirent pour le mettre en état d'acheter

une petite maison avec un jardin, située rue de la Reine-Blanche,

à l'extrémité du faubourg Saint-Marceau: véritable chartreuse,

dont aucun bruit, aucun voisin ne troublait la solitude. C'est du

fond de cette retraite que l'auteur assista, pour ainsi dire, aux

premiers mouvements de cette révolution qui devait faire tant de

mal à sa patrie et au genre humain. Il l'avait vue de loin sortir

de l'antre de l'athéisme, s'élever autour du trône et des autels,

et de là se répandre sur les chaumières, qu'elle remplit de ses

ténèbres. Mais vainement il avait cherché à ramener sur la France

quelques rayons de la lumière céleste; leurs clartés brillaient

aux yeux innocents, et laissaient la multitude dans l'obscurité.

Au moment où le royaume se divisait en deux partis, dont l'un

voulait faire une république et l'autre conserver la monarchie,

il se hâta de rappeler au peuple les anciennes obligations qu'il

avait à son roi. Ces observations furent publiées dans les

journaux; mais comment auraient-elles été entendues au milieu de

tant de volontés coupables! Dans les jours de désordre, on ne

vous demande pas de suivre votre conscience, mais de suivre un

parti. Il faut penser comme les autres, sous peine d'être

déshonoré. «Que me parlez vous de modération! s'écrie le soldat

en marchant au combat; ma vertu, en ce moment, est de tuer mon

ennemi.» Telle fut la réponse des factions à l'écrit de Bernardin

de Saint-Pierre. Aussi disait-il que ce qui l'avait le plus

étonné dans la révolution, c'est qu'on eût fait un crime de la

modération. Cependant il persistait dans ses principes. Le duc

d'Orléans, qui lui avait accordé une petite pension, voulant

mettre sa reconnaissance à l'épreuve, le fit solliciter d'écrire

en sa faveur; Bernardin de Saint-Pierre lui répondit en publiant

les _Voeux d'un solitaire_, qu'il adressait à Louis XVI. La

pension fut supprimée.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 37 / 108 题