XII

La puberté apporte à Virginie des souffrances dont on lui laisse

ignorer les causes. On propose à Paul un voyage de quelques mois aux

Indes voisines; il s'y refuse avec indignation.

Un vaisseau arrivé d'Amérique apporte à madame de la Tour une lettre

de son opulente tante, qui lui redemande Virginie pour achever son

éducation européenne et lui assurer sa fortune par un mariage. Madame

de la Tour frémit et hésite. M. de la Bourdonnais la décide. Elle

part; le désespoir de Paul est peint avec la simplicité et la force de

Théocrite. Une teinte sombre se répand sur les coeurs, les maisons, le

ciel et la terre de l'île.

Encore une lettre de Virginie qui annonce à sa mère que sa tante la

déshérite et la renvoie pour n'avoir pas consenti à épouser un riche

suranné qu'elle lui destinait. Joie de la famille. Mais le tonnerre

gronde; on annonce un vaisseau en vue à quatre lieues en mer. Paul va

chercher son ami le vieux colon pour aller au-devant de Virginie au

point le plus rapproché de la route du navire. L'ouragan des tropiques

l'avait poussé dans la fausse rade d'Aral; voici la fin des naufragés,

on ne peut l'abréger:

À quelque distance de là, nous vîmes, à l'entrée du bois, un feu

autour duquel plusieurs habitants s'étaient rassemblés. Nous

fûmes nous y reposer en attendant le jour. Pendant que nous

étions assis auprès de ce feu, un des habitants nous raconta que,

dans l'après-midi, il avait vu un vaisseau en pleine mer, porté

sur l'île par les courants; que la nuit l'avait dérobé à sa vue;

que deux heures après le coucher du soleil, il l'avait entendu

tirer du canon pour appeler du secours; mais que la mer était si

mauvaise, qu'on n'avait pu mettre aucun bateau dehors pour aller

à lui; que bientôt après, il avait cru apercevoir ses fanaux

allumés, et que dans ce cas, il craignait que le vaisseau, venu

si près du rivage, n'eût passé entre la terre et la petite île

d'Ambre, prenant celle-ci pour le Coin-de-Mire, près duquel

passent les vaisseaux qui arrivent au Port-Louis; que si cela

était, ce qu'il ne pouvait toutefois affirmer, ce vaisseau était

dans le plus grand péril. Un autre habitant prit la parole, et

nous dit qu'il avait traversé plusieurs fois l'île d'Ambre de la

côte; qu'il l'avait sondé; que la tenure et le mouillage en

étaient très bons, et que le vaisseau y était en sûreté, comme

dans le meilleur port. «J'y mettrais toute ma fortune,

ajouta-t-il, et j'y dormirais aussi tranquillement qu'à terre.»

Un troisième habitant dit qu'il était impossible que ce vaisseau

pût entrer dans ce canal, où à peine les chaloupes pouvaient

naviguer. Il assura qu'il l'avait vu mouiller au delà de l'île

d'Ambre; en sorte que, si le vent venait à s'élever au matin, il

serait le maître de pousser au large ou de gagner le port.

D'autres habitants ouvrirent d'autres opinions. Pendant qu'ils

contestaient entre eux, suivant la coutume des créoles oisifs,

Paul et moi nous gardions un profond silence. Nous restâmes là

jusqu'au petit point du jour; mais il faisait trop peu de clarté

au ciel pour qu'on pût distinguer aucun objet sur la mer, qui

d'ailleurs était couverte de brume: nous n'entrevîmes au large

qu'un nuage sombre, qu'on nous dit être l'île d'Ambre, située à

un quart de lieue de la côte. On n'apercevait dans ce jour

ténébreux que la pointe du rivage où nous étions, et quelques

pitons des montagnes de l'intérieur de l'île, qui apparaissaient

de temps en temps au milieu des nuages qui circulaient autour.

Vers les sept heures du matin, nous entendîmes dans les bois un

bruit de tambours: c'était le gouverneur, M. de la Bourdonnais,

qui arrivait à cheval, suivi d'un détachement de soldats armés de

fusils, et d'un grand nombre d'habitants et de noirs. Il plaça

les soldats sur le rivage, et leur ordonna de faire feu de leurs

armes tous à la fois. À peine leur décharge fut faite, que nous

aperçûmes sur la mer une lueur, suivie presque aussitôt d'un coup

de canon. Nous jugeâmes que le vaisseau était à peu de distance

de nous, et nous courûmes tous du côté où nous avions vu le

signal. Nous aperçûmes alors, à travers le brouillard, le corps

et les vergues d'un grand vaisseau. Nous en étions si près que,

malgré le bruit des flots, nous entendîmes le sifflet du maître

qui commandait la manoeuvre, et les cris des matelots, qui

crièrent trois fois: «_Vive le roi!_» Car c'est le cri des

Français dans les dangers extrêmes, ainsi que dans les grandes

joies; comme si, dans les dangers, ils appelaient leur prince à

leur secours, ou comme s'ils voulaient témoigner alors qu'ils

sont prêts à périr pour lui.

Depuis le moment où le _Saint-Géran_ aperçut que nous étions à

portée de le secourir, il ne cessa de tirer du canon de trois

minutes en trois minutes. M. de la Bourdonnais fit allumer de

grands feux de distance en distance sur la grève, et envoya chez

tous les habitants du voisinage, chercher des vivres, des

planches, des câbles et des tonneaux vides. On en vit arriver

bientôt une foule, accompagnée de leurs noirs chargés de

provisions et d'agrès, qui venaient des habitations de la

Poudre-d'Or, du quartier de Flacque et de la rivière du Rempart.

Un des plus anciens de ces habitants s'approcha du gouverneur, et

lui dit: «Monsieur, on a entendu toute la nuit des bruits sourds

dans la montagne. Dans les bois, les feuilles des arbres remuent

sans qu'il fasse de vent. Les oiseaux de marine se réfugient à

terre: certainement tous ces signes annoncent un ouragan.--Eh

bien! mes amis, répondit le gouverneur, nous y sommes préparés,

et sûrement le vaisseau l'est aussi.»

En effet, tout présageait l'arrivée prochaine d'un ouragan. Les

nuages qu'on distinguait au zénith étaient à leur centre d'un

noir affreux, et cuivrés sur leurs bords. L'air retentissait des

cris des paille-en-queue, des frégates, des coupeurs d'eau, et

d'une multitude d'oiseaux de marine, qui, malgré l'obscurité de

l'atmosphère, venaient de tous les points de l'horizon chercher

des retraites dans l'île.

Vers les neuf heures du matin, on entendit du côté de la mer des

bruits épouvantables, comme si des torrents d'eau, mêlés à des

tonnerres, eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde

s'écria: «Voilà l'ouragan!» et dans l'instant, un tourbillon

affreux de vent enleva la brume qui couvrait l'île d'Ambre et son

canal. Le _Saint-Géran_ parut alors à découvert avec son pont

chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le

tillac, son pavillon en berne, quatre câbles sur son avant, et un

de retenue sur son arrière. Il était mouillé entre l'île d'Ambre

et la terre, en deçà de la ceinture de récifs qui entoure l'Île

de France, et qu'il avait franchie par un endroit où jamais

vaisseau n'avait passé avant lui. Il présentait son avant aux

flots qui venaient de la pleine mer, et à chaque lame d'eau qui

s'engageait dans le canal, sa proue se soulevait tout entière, de

sorte qu'on en voyait la carène en l'air; mais dans ce mouvement,

sa poupe venant à plonger disparaissait à la vue jusqu'au

couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette

position où le vent et la mer le jetaient à terre, il lui était

également impossible de s'en aller par où il était venu, ou, en

coupant ses câbles, d'échouer sur le rivage, dont il était séparé

par de hauts-fonds semés de récifs. Chaque lame qui venait

briser sur la côte s'avançait en mugissant jusqu'au fond des

anses, et y jetait des galets à plus de cinquante pieds dans les

terres; puis, venant à se retirer, elle découvrait une grande

partie du lit du rivage, dont elle roulait les cailloux avec un

bruit rauque et affreux. La mer, soulevée par le vent,

grossissait à chaque instant, et tout le canal compris entre

cette île et l'île d'Ambre n'était qu'une vaste nappe d'écumes

blanches, creusées de vagues noires et profondes. Ces écumes

s'amassaient dans le fond des anses à plus de six pieds de

hauteur, et le vent qui en balayait la surface les portait

par-dessus l'escarpement du rivage à plus d'une demi-lieue dans

les terres. À leurs flocons blancs et innombrables qui étaient

chassés horizontalement jusqu'au pied des montagnes, on eût dit

d'une neige qui sortait de la mer. L'horizon offrait tous les

signes d'une longue tempête; la mer y paraissait confondue avec

le ciel. Il s'en détachait sans cesse des nuages d'une forme

horrible, qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux,

tandis que d'autres y paraissaient immobiles comme de grands

rochers. On n'apercevait aucune partie azurée du firmament; une

lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la

terre, de la mer et des cieux.

Dans les balancements du vaisseau, ce qu'on craignait arriva. Les

câbles de son avant rompirent; et, comme il n'était plus retenu

que par une seule ansière, il fut jeté sur les rochers à une

demi-encablure du rivage. Ce ne fut qu'un cri de douleur parmi

nous. Paul allait s'élancer à la mer, lorsque je le saisis par le

bras. «Mon fils, lui dis-je, voulez-vous périr?--Que j'aille à

son secours, s'écria-t-il, ou que je meure!» Comme le désespoir

lui ôtait la raison, pour prévenir sa perte, Domingue et moi lui

attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisîmes

l'une des extrémités. Paul alors s'avança vers le _Saint-Géran_,

tantôt en nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il

avait l'espoir de l'aborder; car la mer, dans ses mouvements

irréguliers, laissait le vaisseau à sec, de manière qu'on en eût

pu faire le tour à pied; mais bientôt après, revenant sur ses pas

avec une nouvelle furie, elle le couvrait d'énormes voûtes d'eau

qui soulevaient tout l'avant de sa carène, et rejetaient bien

loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la

poitrine meurtrie, et à demi noyé. À peine ce jeune homme

avait-il repris l'usage de ses sens, qu'il se relevait, et

retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer

cependant entr'ouvrait par d'horribles secousses. Tout

l'équipage, désespérant alors de son salut, se précipitait en

foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cages à

poules, des tables et des tonneaux. On vit alors un objet digne

d'une éternelle pitié: une jeune demoiselle parut dans la galerie

de la poupe du _Saint-Géran_, tendant les bras vers celui qui

faisait tant d'efforts pour la joindre. C'était Virginie. Elle

avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette

aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit

de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d'un port noble et

assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un

éternel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer. Il

n'en restait plus qu'un sur le pont, qui était tout nu et nerveux

comme Hercule. Il s'approcha de Virginie avec respect: nous le

vîmes se jeter à ses genoux, et s'efforcer même de lui ôter ses

habits; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa

vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs:

«Sauvez-la, sauvez-la! ne la quittez pas!» Mais dans ce moment,

une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre

l'île d'Ambre et la côte, et s'avança en rugissant vers le

vaisseau, qu'elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets

écumants. À cette terrible vue, le matelot s'élança seul à la

mer; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur

ses habits, l'autre sur son coeur, et levant en haut des yeux

sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.

O jour affreux! hélas! tout fut englouti. La lame jeta bien avant

dans les terres une partie des spectateurs, qu'un mouvement

d'humanité avait portés à s'avancer vers Virginie, ainsi que le

matelot qui l'avait voulu sauver à la nage. Cet homme, échappé à

la mort presque certaine, s'agenouilla sur le sable en disant: «O

mon Dieu! vous m'avez sauvé la vie; mais je l'aurais donnée de

bon coeur pour cette digne demoiselle qui n'a jamais voulu se

déshabiller comme moi.» Domingue et moi, nous retirâmes des flots

le malheureux Paul sans connaissance, rendant le sang par la

bouche et par les oreilles. Le gouverneur le fit mettre entre les

mains des chirurgiens; et nous cherchâmes de notre côté, le long

du rivage, si la mer n'y apporterait point le corps de Virginie;

mais le vent ayant tourné subitement, comme il arrive dans les

ouragans, nous eûmes le chagrin de penser que nous ne pourrions

pas même rendre à cette fille infortunée les devoirs de la

sépulture. Nous nous éloignâmes de ce lieu, accablés de

consternation, tous l'esprit frappé d'une seule perte, dans un

naufrage où un grand nombre de personnes avaient péri, la plupart

doutant, d'après une fin aussi funeste d'une fille si vertueuse,

qu'il existât une Providence; car il y a des maux si terribles et

si peu mérités, que l'espérance même du sage en est ébranlée.

Cependant on avait mis Paul, qui commençait à reprendre ses sens,

dans une maison voisine, jusqu'à ce qu'il fût en état d'être

transporté à son habitation. Pour moi, je m'en revins avec

Domingue, afin de préparer la mère de Virginie et son amie à ce

désastreux événement. Quand nous fûmes à l'entrée du vallon de la

rivière des Lataniers, des noirs nous dirent que la mer jetait

beaucoup de débris du vaisseau dans la baie vis-à-vis. Nous y

descendîmes; et un des premiers objets que j'aperçus sur le

rivage fut le corps de Virginie. Elle était à moitié couverte de

sable, dans l'attitude où nous l'avions vue périr. Ses traits

n'étaient point sensiblement altérés. Ses yeux étaient fermés,

mais la sérénité était encore sur son front; seulement, les pâles

violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses

de la pudeur. Une de ses mains était sur ses habits; et l'autre,

qu'elle appuyait sur son coeur, était fortement fermée et roidie.

J'en dégageai avec peine une petite boîte; mais quelle fut ma

surprise, lorsque je vis que c'était le portrait de Paul, qu'elle

lui avait promis de ne jamais abandonner tant qu'elle vivrait! À

cette dernière marque de la constance et de l'amour de cette

fille infortunée, je pleurai amèrement. Pour Domingue, il se

frappait la poitrine, et perçait l'air de ses cris douloureux.

Nous portâmes le corps de Virginie dans une cabane de pêcheurs,

où nous le donnâmes à garder à de pauvres femmes malabares, qui

prirent soin de le laver.

Pendant qu'elles s'occupaient de ce triste office, nous montâmes,

en tremblant, à l'habitation. Nous y trouvâmes madame de la Tour

et Marguerite en prière, en attendant des nouvelles du vaisseau.

Dès que madame de la Tour m'aperçut, elle s'écria: «Où est ma

fille, ma chère fille, mon enfant?» Ne pouvant douter de son

malheur à mon silence et à mes larmes, elle fut saisie tout à

coup d'étouffements et d'angoisses douloureuses; sa voix ne

faisait plus entendre que des soupirs et des sanglots. Pour

Marguerite, elle s'écria: «Où est mon fils? Je ne vois point mon

fils!» et elle s'évanouit. Nous courûmes à elle, et l'ayant fait

revenir, je l'assurai que Paul était vivant, et que le gouverneur

en faisait prendre soin. Elle ne reprit ses sens que pour

s'occuper de son amie, qui tombait de temps en temps dans de

longs évanouissements. Madame de la Tour passa toute la nuit dans

ces cruelles souffrances; et par leurs longues périodes, j'ai

jugé qu'aucune douleur n'était égale à la douleur maternelle.

Quand elle recouvrait la connaissance, elle tournait des regards

fixes et mornes vers le ciel. En vain, son amie et moi nous lui

pressions les mains dans les nôtres, en vain nous l'appelions par

les noms les plus tendres; elle paraissait insensible à ces

témoignages de notre ancienne affection, et il ne sortait de sa

poitrine oppressée que de sourds gémissements.

Dès le matin, on apporta Paul couché dans un palanquin. Il avait

repris l'usage de ses sens; mais il ne pouvait proférer une

parole. Son entrevue avec sa mère et madame de la Tour, que

j'avais d'abord redoutée, produisit un meilleur effet que tous

les soins que j'avais pris jusqu'alors. Un rayon de consolation

parut sur le visage de ces deux malheureuses mères. Elles se

mirent l'une et l'autre auprès de lui, le saisirent dans leurs

bras, le baisèrent; et leurs larmes, qui avaient été suspendues

jusqu'alors par l'excès de leur chagrin, commencèrent à couler.

Paul y mêla les siennes. La nature s'étant ainsi soulagée dans

ces trois infortunés, un long assoupissement succéda à l'état

convulsif de leur douleur, et leur procura un repos léthargique,

semblable, à la vérité, à celui de la mort.

M. de la Bourdonnais m'envoya avertir secrètement que le corps de

Virginie avait été apporté à la ville par son ordre, et que de là

on allait le transférer à l'église des Pamplemousses. Je

descendis aussitôt au Port-Louis, où je trouvai des habitants de

tous les quartiers, rassemblés pour assister à ses funérailles,

comme si l'île eût perdu en elle ce qu'elle avait de plus cher.

Dans le port, les vaisseaux avaient leurs vergues croisées, leurs

pavillons en berne, et tiraient du canon par longs intervalles.

Des grenadiers ouvraient la marche du convoi. Ils portaient leurs

fusils baissés: leurs tambours, couverts de longs crêpes, ne

faisaient entendre que des sons lugubres, et on voyait

l'abattement peint dans les traits de ces guerriers, qui avaient

tant de fois affronté la mort dans les combats sans changer de

visage. Huit jeunes demoiselles des plus considérables de l'île,

vêtues de blanc et tenant des palmes à la main, portaient le

corps de leur vertueuse compagne, couvert de fleurs. Un choeur de

petits enfants le suivait en chantant des hymnes: après eux

venait tout ce que l'île avait de plus distingué dans ses

habitants et dans son état-major, à la suite duquel marchait le

gouverneur, suivi de la foule du peuple.

Voilà ce que l'administration avait ordonné, pour rendre quelques

honneurs à la vertu de Virginie. Mais quand son corps fut arrivé

au pied de cette montagne, à la vue de ces mêmes cabanes dont

elle avait fait si longtemps le bonheur, et que sa mort

remplissait maintenant de désespoir, toute la pompe funèbre fut

dérangée; les hymnes et les chants cessèrent; on n'entendit plus

dans la plaine que des soupirs et des sanglots. On vit accourir

alors des troupes de jeunes filles des habitations voisines, pour

faire toucher au cercueil de Virginie des mouchoirs, des

chapelets et des couronnes de fleurs, en l'invoquant comme une

sainte. Les mères demandaient à Dieu une fille comme elle; les

garçons, des amantes aussi constantes; les pauvres, une amie

aussi tendre; les esclaves, une maîtresse aussi bonne.

Lorsqu'elle fut arrivée au lieu de sa sépulture, des négresses de

Madagascar et des Cafres de Mosambique déposèrent autour d'elle

des paniers de fruits, et suspendirent des pièces d'étoffes aux

arbres voisins, suivant l'usage de leur pays; des Indiennes du

Bengale et de la côte Malabare apportèrent des cages pleines

d'oiseaux, auxquels elles donnèrent la liberté sur son corps:

tant la perte d'un objet aimable intéresse toutes les nations, et

tant est grand le pouvoir de la vertu malheureuse, puisqu'elle

réunit toutes les religions autour de son tombeau!

Il fallut mettre des gardes auprès de sa fosse, et en écarter

quelques filles de pauvres habitants, qui voulaient s'y jeter à

toute force, disant qu'elles n'avaient plus de consolation à

espérer dans le monde, et qu'il ne leur restait qu'à mourir avec

celle qui était leur unique bienfaitrice.

On l'enterra près de l'église des Pamplemousses, sur son côté

occidental, au pied d'une touffe de bambous, où, en venant à la

messe avec sa mère et Marguerite, elle aimait à se reposer,

assise à côté de celui qu'elle appelait alors son frère.

Au retour de cette pompe funèbre, M. de la Bourdonnais monta

ici, suivi d'une partie de son nombreux cortége. Il offrit à

madame de la Tour et à son amie tous les secours qui dépendaient

de lui. Il s'exprima en peu de mots, mais avec indignation,

contre sa tante dénaturée; et s'approchant de Paul, il lui dit

tout ce qu'il crut propre à le consoler. «Je désirais, lui

dit-il, votre bonheur et celui de votre famille: Dieu m'en est

témoin. Mon ami, il faut aller en France; je vous y ferai avoir

du service. Dans votre absence, j'aurai soin de votre mère comme

de la mienne.» Et, en même temps, il lui présenta la main; mais

Paul retira la sienne, et détourna la tête pour ne le pas voir.

Pour moi, je restai dans l'habitation de mes amies infortunées,

pour leur donner, ainsi qu'à Paul, tous les secours dont j'étais

capable. Au bout de trois semaines, Paul fut en état de marcher;

mais son chagrin paraissait augmenter à mesure que son corps

reprenait des forces. Il était insensible à tout; ses regards

étaient éteints, et il ne répondait rien à toutes les questions

qu'on pouvait lui faire. Madame de la Tour, qui était mourante,

lui disait souvent: «Mon fils, tant que je vous verrai, je

croirai voir ma chère Virginie.» À ce nom de Virginie, il

tressaillait et s'éloignait d'elle, malgré les invitations de sa

mère, qui le rappelait auprès de son amie. Il allait seul se

retirer dans le jardin, et s'asseyait au pied du cocotier de

Virginie, les yeux fixés sur sa fontaine. Le chirurgien du

gouverneur, qui avait pris le plus grand soin de lui et de ces

dames, nous dit que, pour le tirer de sa noire mélancolie, il

fallait lui laisser faire tout ce qu'il lui plairait, sans le

contrarier en rien; qu'il n'y avait que ce seul moyen de vaincre

le silence auquel il s'obstinait.

Je résolus de suivre son conseil. Dès que Paul sentit ses forces

un peu rétablies, le premier usage qu'il en fit fut de s'éloigner

de l'habitation. Comme je ne le perdais pas de vue, je me mis en

marche après lui, et je dis à Domingue de prendre des vivres et

de nous accompagner. À mesure que le jeune homme descendait cette

montagne, sa joie et ses forces semblaient renaître. Il prit

d'abord le chemin des Pamplemousses; et quand il fut auprès de

l'église, dans l'allée des bambous, il s'en fut droit au lieu où

il vit de la terre fraîchement remuée: là, il s'agenouilla, et

levant les yeux aux ciel, il fit une longue prière. Sa démarche

me parut de bon augure pour le retour de sa raison, puisque cette

marque de confiance envers l'Être suprême faisait voir que son

âme commençait à reprendre ses fonctions naturelles. Domingue et

moi, nous nous mîmes à genoux à son exemple, et nous priâmes avec

lui. Ensuite il se leva, et prit sa route vers le nord de l'île,

sans faire beaucoup d'attention à nous. Comme je savais qu'il

ignorait non-seulement où on avait déposé le corps de Virginie,

mais même s'il avait été retiré de la mer, je lui demandai

pourquoi il avait été prier Dieu au pied de ces bambous; il me

répondit: «Nous y avons été si souvent!»

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 36 / 108 题