La puberté apporte à Virginie des souffrances dont on lui laisse
ignorer les causes. On propose à Paul un voyage de quelques mois aux
Indes voisines; il s'y refuse avec indignation.
Un vaisseau arrivé d'Amérique apporte à madame de la Tour une lettre
de son opulente tante, qui lui redemande Virginie pour achever son
éducation européenne et lui assurer sa fortune par un mariage. Madame
de la Tour frémit et hésite. M. de la Bourdonnais la décide. Elle
part; le désespoir de Paul est peint avec la simplicité et la force de
Théocrite. Une teinte sombre se répand sur les coeurs, les maisons, le
ciel et la terre de l'île.
Encore une lettre de Virginie qui annonce à sa mère que sa tante la
déshérite et la renvoie pour n'avoir pas consenti à épouser un riche
suranné qu'elle lui destinait. Joie de la famille. Mais le tonnerre
gronde; on annonce un vaisseau en vue à quatre lieues en mer. Paul va
chercher son ami le vieux colon pour aller au-devant de Virginie au
point le plus rapproché de la route du navire. L'ouragan des tropiques
l'avait poussé dans la fausse rade d'Aral; voici la fin des naufragés,
on ne peut l'abréger:
À quelque distance de là, nous vîmes, à l'entrée du bois, un feu
autour duquel plusieurs habitants s'étaient rassemblés. Nous
fûmes nous y reposer en attendant le jour. Pendant que nous
étions assis auprès de ce feu, un des habitants nous raconta que,
dans l'après-midi, il avait vu un vaisseau en pleine mer, porté
sur l'île par les courants; que la nuit l'avait dérobé à sa vue;
que deux heures après le coucher du soleil, il l'avait entendu
tirer du canon pour appeler du secours; mais que la mer était si
mauvaise, qu'on n'avait pu mettre aucun bateau dehors pour aller
à lui; que bientôt après, il avait cru apercevoir ses fanaux
allumés, et que dans ce cas, il craignait que le vaisseau, venu
si près du rivage, n'eût passé entre la terre et la petite île
d'Ambre, prenant celle-ci pour le Coin-de-Mire, près duquel
passent les vaisseaux qui arrivent au Port-Louis; que si cela
était, ce qu'il ne pouvait toutefois affirmer, ce vaisseau était
dans le plus grand péril. Un autre habitant prit la parole, et
nous dit qu'il avait traversé plusieurs fois l'île d'Ambre de la
côte; qu'il l'avait sondé; que la tenure et le mouillage en
étaient très bons, et que le vaisseau y était en sûreté, comme
dans le meilleur port. «J'y mettrais toute ma fortune,
ajouta-t-il, et j'y dormirais aussi tranquillement qu'à terre.»
Un troisième habitant dit qu'il était impossible que ce vaisseau
pût entrer dans ce canal, où à peine les chaloupes pouvaient
naviguer. Il assura qu'il l'avait vu mouiller au delà de l'île
d'Ambre; en sorte que, si le vent venait à s'élever au matin, il
serait le maître de pousser au large ou de gagner le port.
D'autres habitants ouvrirent d'autres opinions. Pendant qu'ils
contestaient entre eux, suivant la coutume des créoles oisifs,
Paul et moi nous gardions un profond silence. Nous restâmes là
jusqu'au petit point du jour; mais il faisait trop peu de clarté
au ciel pour qu'on pût distinguer aucun objet sur la mer, qui
d'ailleurs était couverte de brume: nous n'entrevîmes au large
qu'un nuage sombre, qu'on nous dit être l'île d'Ambre, située à
un quart de lieue de la côte. On n'apercevait dans ce jour
ténébreux que la pointe du rivage où nous étions, et quelques
pitons des montagnes de l'intérieur de l'île, qui apparaissaient
de temps en temps au milieu des nuages qui circulaient autour.
Vers les sept heures du matin, nous entendîmes dans les bois un
bruit de tambours: c'était le gouverneur, M. de la Bourdonnais,
qui arrivait à cheval, suivi d'un détachement de soldats armés de
fusils, et d'un grand nombre d'habitants et de noirs. Il plaça
les soldats sur le rivage, et leur ordonna de faire feu de leurs
armes tous à la fois. À peine leur décharge fut faite, que nous
aperçûmes sur la mer une lueur, suivie presque aussitôt d'un coup
de canon. Nous jugeâmes que le vaisseau était à peu de distance
de nous, et nous courûmes tous du côté où nous avions vu le
signal. Nous aperçûmes alors, à travers le brouillard, le corps
et les vergues d'un grand vaisseau. Nous en étions si près que,
malgré le bruit des flots, nous entendîmes le sifflet du maître
qui commandait la manoeuvre, et les cris des matelots, qui
crièrent trois fois: «_Vive le roi!_» Car c'est le cri des
Français dans les dangers extrêmes, ainsi que dans les grandes
joies; comme si, dans les dangers, ils appelaient leur prince à
leur secours, ou comme s'ils voulaient témoigner alors qu'ils
sont prêts à périr pour lui.
Depuis le moment où le _Saint-Géran_ aperçut que nous étions à
portée de le secourir, il ne cessa de tirer du canon de trois
minutes en trois minutes. M. de la Bourdonnais fit allumer de
grands feux de distance en distance sur la grève, et envoya chez
tous les habitants du voisinage, chercher des vivres, des
planches, des câbles et des tonneaux vides. On en vit arriver
bientôt une foule, accompagnée de leurs noirs chargés de
provisions et d'agrès, qui venaient des habitations de la
Poudre-d'Or, du quartier de Flacque et de la rivière du Rempart.
Un des plus anciens de ces habitants s'approcha du gouverneur, et
lui dit: «Monsieur, on a entendu toute la nuit des bruits sourds
dans la montagne. Dans les bois, les feuilles des arbres remuent
sans qu'il fasse de vent. Les oiseaux de marine se réfugient à
terre: certainement tous ces signes annoncent un ouragan.--Eh
bien! mes amis, répondit le gouverneur, nous y sommes préparés,
et sûrement le vaisseau l'est aussi.»
En effet, tout présageait l'arrivée prochaine d'un ouragan. Les
nuages qu'on distinguait au zénith étaient à leur centre d'un
noir affreux, et cuivrés sur leurs bords. L'air retentissait des
cris des paille-en-queue, des frégates, des coupeurs d'eau, et
d'une multitude d'oiseaux de marine, qui, malgré l'obscurité de
l'atmosphère, venaient de tous les points de l'horizon chercher
des retraites dans l'île.
Vers les neuf heures du matin, on entendit du côté de la mer des
bruits épouvantables, comme si des torrents d'eau, mêlés à des
tonnerres, eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde
s'écria: «Voilà l'ouragan!» et dans l'instant, un tourbillon
affreux de vent enleva la brume qui couvrait l'île d'Ambre et son
canal. Le _Saint-Géran_ parut alors à découvert avec son pont
chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le
tillac, son pavillon en berne, quatre câbles sur son avant, et un
de retenue sur son arrière. Il était mouillé entre l'île d'Ambre
et la terre, en deçà de la ceinture de récifs qui entoure l'Île
de France, et qu'il avait franchie par un endroit où jamais
vaisseau n'avait passé avant lui. Il présentait son avant aux
flots qui venaient de la pleine mer, et à chaque lame d'eau qui
s'engageait dans le canal, sa proue se soulevait tout entière, de
sorte qu'on en voyait la carène en l'air; mais dans ce mouvement,
sa poupe venant à plonger disparaissait à la vue jusqu'au
couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette
position où le vent et la mer le jetaient à terre, il lui était
également impossible de s'en aller par où il était venu, ou, en
coupant ses câbles, d'échouer sur le rivage, dont il était séparé
par de hauts-fonds semés de récifs. Chaque lame qui venait
briser sur la côte s'avançait en mugissant jusqu'au fond des
anses, et y jetait des galets à plus de cinquante pieds dans les
terres; puis, venant à se retirer, elle découvrait une grande
partie du lit du rivage, dont elle roulait les cailloux avec un
bruit rauque et affreux. La mer, soulevée par le vent,
grossissait à chaque instant, et tout le canal compris entre
cette île et l'île d'Ambre n'était qu'une vaste nappe d'écumes
blanches, creusées de vagues noires et profondes. Ces écumes
s'amassaient dans le fond des anses à plus de six pieds de
hauteur, et le vent qui en balayait la surface les portait
par-dessus l'escarpement du rivage à plus d'une demi-lieue dans
les terres. À leurs flocons blancs et innombrables qui étaient
chassés horizontalement jusqu'au pied des montagnes, on eût dit
d'une neige qui sortait de la mer. L'horizon offrait tous les
signes d'une longue tempête; la mer y paraissait confondue avec
le ciel. Il s'en détachait sans cesse des nuages d'une forme
horrible, qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux,
tandis que d'autres y paraissaient immobiles comme de grands
rochers. On n'apercevait aucune partie azurée du firmament; une
lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la
terre, de la mer et des cieux.
Dans les balancements du vaisseau, ce qu'on craignait arriva. Les
câbles de son avant rompirent; et, comme il n'était plus retenu
que par une seule ansière, il fut jeté sur les rochers à une
demi-encablure du rivage. Ce ne fut qu'un cri de douleur parmi
nous. Paul allait s'élancer à la mer, lorsque je le saisis par le
bras. «Mon fils, lui dis-je, voulez-vous périr?--Que j'aille à
son secours, s'écria-t-il, ou que je meure!» Comme le désespoir
lui ôtait la raison, pour prévenir sa perte, Domingue et moi lui
attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisîmes
l'une des extrémités. Paul alors s'avança vers le _Saint-Géran_,
tantôt en nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il
avait l'espoir de l'aborder; car la mer, dans ses mouvements
irréguliers, laissait le vaisseau à sec, de manière qu'on en eût
pu faire le tour à pied; mais bientôt après, revenant sur ses pas
avec une nouvelle furie, elle le couvrait d'énormes voûtes d'eau
qui soulevaient tout l'avant de sa carène, et rejetaient bien
loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la
poitrine meurtrie, et à demi noyé. À peine ce jeune homme
avait-il repris l'usage de ses sens, qu'il se relevait, et
retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer
cependant entr'ouvrait par d'horribles secousses. Tout
l'équipage, désespérant alors de son salut, se précipitait en
foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cages à
poules, des tables et des tonneaux. On vit alors un objet digne
d'une éternelle pitié: une jeune demoiselle parut dans la galerie
de la poupe du _Saint-Géran_, tendant les bras vers celui qui
faisait tant d'efforts pour la joindre. C'était Virginie. Elle
avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette
aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit
de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d'un port noble et
assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un
éternel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer. Il
n'en restait plus qu'un sur le pont, qui était tout nu et nerveux
comme Hercule. Il s'approcha de Virginie avec respect: nous le
vîmes se jeter à ses genoux, et s'efforcer même de lui ôter ses
habits; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa
vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs:
«Sauvez-la, sauvez-la! ne la quittez pas!» Mais dans ce moment,
une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre
l'île d'Ambre et la côte, et s'avança en rugissant vers le
vaisseau, qu'elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets
écumants. À cette terrible vue, le matelot s'élança seul à la
mer; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur
ses habits, l'autre sur son coeur, et levant en haut des yeux
sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.
O jour affreux! hélas! tout fut englouti. La lame jeta bien avant
dans les terres une partie des spectateurs, qu'un mouvement
d'humanité avait portés à s'avancer vers Virginie, ainsi que le
matelot qui l'avait voulu sauver à la nage. Cet homme, échappé à
la mort presque certaine, s'agenouilla sur le sable en disant: «O
mon Dieu! vous m'avez sauvé la vie; mais je l'aurais donnée de
bon coeur pour cette digne demoiselle qui n'a jamais voulu se
déshabiller comme moi.» Domingue et moi, nous retirâmes des flots
le malheureux Paul sans connaissance, rendant le sang par la
bouche et par les oreilles. Le gouverneur le fit mettre entre les
mains des chirurgiens; et nous cherchâmes de notre côté, le long
du rivage, si la mer n'y apporterait point le corps de Virginie;
mais le vent ayant tourné subitement, comme il arrive dans les
ouragans, nous eûmes le chagrin de penser que nous ne pourrions
pas même rendre à cette fille infortunée les devoirs de la
sépulture. Nous nous éloignâmes de ce lieu, accablés de
consternation, tous l'esprit frappé d'une seule perte, dans un
naufrage où un grand nombre de personnes avaient péri, la plupart
doutant, d'après une fin aussi funeste d'une fille si vertueuse,
qu'il existât une Providence; car il y a des maux si terribles et
si peu mérités, que l'espérance même du sage en est ébranlée.
Cependant on avait mis Paul, qui commençait à reprendre ses sens,
dans une maison voisine, jusqu'à ce qu'il fût en état d'être
transporté à son habitation. Pour moi, je m'en revins avec
Domingue, afin de préparer la mère de Virginie et son amie à ce
désastreux événement. Quand nous fûmes à l'entrée du vallon de la
rivière des Lataniers, des noirs nous dirent que la mer jetait
beaucoup de débris du vaisseau dans la baie vis-à-vis. Nous y
descendîmes; et un des premiers objets que j'aperçus sur le
rivage fut le corps de Virginie. Elle était à moitié couverte de
sable, dans l'attitude où nous l'avions vue périr. Ses traits
n'étaient point sensiblement altérés. Ses yeux étaient fermés,
mais la sérénité était encore sur son front; seulement, les pâles
violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses
de la pudeur. Une de ses mains était sur ses habits; et l'autre,
qu'elle appuyait sur son coeur, était fortement fermée et roidie.
J'en dégageai avec peine une petite boîte; mais quelle fut ma
surprise, lorsque je vis que c'était le portrait de Paul, qu'elle
lui avait promis de ne jamais abandonner tant qu'elle vivrait! À
cette dernière marque de la constance et de l'amour de cette
fille infortunée, je pleurai amèrement. Pour Domingue, il se
frappait la poitrine, et perçait l'air de ses cris douloureux.
Nous portâmes le corps de Virginie dans une cabane de pêcheurs,
où nous le donnâmes à garder à de pauvres femmes malabares, qui
prirent soin de le laver.
Pendant qu'elles s'occupaient de ce triste office, nous montâmes,
en tremblant, à l'habitation. Nous y trouvâmes madame de la Tour
et Marguerite en prière, en attendant des nouvelles du vaisseau.
Dès que madame de la Tour m'aperçut, elle s'écria: «Où est ma
fille, ma chère fille, mon enfant?» Ne pouvant douter de son
malheur à mon silence et à mes larmes, elle fut saisie tout à
coup d'étouffements et d'angoisses douloureuses; sa voix ne
faisait plus entendre que des soupirs et des sanglots. Pour
Marguerite, elle s'écria: «Où est mon fils? Je ne vois point mon
fils!» et elle s'évanouit. Nous courûmes à elle, et l'ayant fait
revenir, je l'assurai que Paul était vivant, et que le gouverneur
en faisait prendre soin. Elle ne reprit ses sens que pour
s'occuper de son amie, qui tombait de temps en temps dans de
longs évanouissements. Madame de la Tour passa toute la nuit dans
ces cruelles souffrances; et par leurs longues périodes, j'ai
jugé qu'aucune douleur n'était égale à la douleur maternelle.
Quand elle recouvrait la connaissance, elle tournait des regards
fixes et mornes vers le ciel. En vain, son amie et moi nous lui
pressions les mains dans les nôtres, en vain nous l'appelions par
les noms les plus tendres; elle paraissait insensible à ces
témoignages de notre ancienne affection, et il ne sortait de sa
poitrine oppressée que de sourds gémissements.
Dès le matin, on apporta Paul couché dans un palanquin. Il avait
repris l'usage de ses sens; mais il ne pouvait proférer une
parole. Son entrevue avec sa mère et madame de la Tour, que
j'avais d'abord redoutée, produisit un meilleur effet que tous
les soins que j'avais pris jusqu'alors. Un rayon de consolation
parut sur le visage de ces deux malheureuses mères. Elles se
mirent l'une et l'autre auprès de lui, le saisirent dans leurs
bras, le baisèrent; et leurs larmes, qui avaient été suspendues
jusqu'alors par l'excès de leur chagrin, commencèrent à couler.
Paul y mêla les siennes. La nature s'étant ainsi soulagée dans
ces trois infortunés, un long assoupissement succéda à l'état
convulsif de leur douleur, et leur procura un repos léthargique,
semblable, à la vérité, à celui de la mort.
M. de la Bourdonnais m'envoya avertir secrètement que le corps de
Virginie avait été apporté à la ville par son ordre, et que de là
on allait le transférer à l'église des Pamplemousses. Je
descendis aussitôt au Port-Louis, où je trouvai des habitants de
tous les quartiers, rassemblés pour assister à ses funérailles,
comme si l'île eût perdu en elle ce qu'elle avait de plus cher.
Dans le port, les vaisseaux avaient leurs vergues croisées, leurs
pavillons en berne, et tiraient du canon par longs intervalles.
Des grenadiers ouvraient la marche du convoi. Ils portaient leurs
fusils baissés: leurs tambours, couverts de longs crêpes, ne
faisaient entendre que des sons lugubres, et on voyait
l'abattement peint dans les traits de ces guerriers, qui avaient
tant de fois affronté la mort dans les combats sans changer de
visage. Huit jeunes demoiselles des plus considérables de l'île,
vêtues de blanc et tenant des palmes à la main, portaient le
corps de leur vertueuse compagne, couvert de fleurs. Un choeur de
petits enfants le suivait en chantant des hymnes: après eux
venait tout ce que l'île avait de plus distingué dans ses
habitants et dans son état-major, à la suite duquel marchait le
gouverneur, suivi de la foule du peuple.
Voilà ce que l'administration avait ordonné, pour rendre quelques
honneurs à la vertu de Virginie. Mais quand son corps fut arrivé
au pied de cette montagne, à la vue de ces mêmes cabanes dont
elle avait fait si longtemps le bonheur, et que sa mort
remplissait maintenant de désespoir, toute la pompe funèbre fut
dérangée; les hymnes et les chants cessèrent; on n'entendit plus
dans la plaine que des soupirs et des sanglots. On vit accourir
alors des troupes de jeunes filles des habitations voisines, pour
faire toucher au cercueil de Virginie des mouchoirs, des
chapelets et des couronnes de fleurs, en l'invoquant comme une
sainte. Les mères demandaient à Dieu une fille comme elle; les
garçons, des amantes aussi constantes; les pauvres, une amie
aussi tendre; les esclaves, une maîtresse aussi bonne.
Lorsqu'elle fut arrivée au lieu de sa sépulture, des négresses de
Madagascar et des Cafres de Mosambique déposèrent autour d'elle
des paniers de fruits, et suspendirent des pièces d'étoffes aux
arbres voisins, suivant l'usage de leur pays; des Indiennes du
Bengale et de la côte Malabare apportèrent des cages pleines
d'oiseaux, auxquels elles donnèrent la liberté sur son corps:
tant la perte d'un objet aimable intéresse toutes les nations, et
tant est grand le pouvoir de la vertu malheureuse, puisqu'elle
réunit toutes les religions autour de son tombeau!
Il fallut mettre des gardes auprès de sa fosse, et en écarter
quelques filles de pauvres habitants, qui voulaient s'y jeter à
toute force, disant qu'elles n'avaient plus de consolation à
espérer dans le monde, et qu'il ne leur restait qu'à mourir avec
celle qui était leur unique bienfaitrice.
On l'enterra près de l'église des Pamplemousses, sur son côté
occidental, au pied d'une touffe de bambous, où, en venant à la
messe avec sa mère et Marguerite, elle aimait à se reposer,
assise à côté de celui qu'elle appelait alors son frère.
Au retour de cette pompe funèbre, M. de la Bourdonnais monta
ici, suivi d'une partie de son nombreux cortége. Il offrit à
madame de la Tour et à son amie tous les secours qui dépendaient
de lui. Il s'exprima en peu de mots, mais avec indignation,
contre sa tante dénaturée; et s'approchant de Paul, il lui dit
tout ce qu'il crut propre à le consoler. «Je désirais, lui
dit-il, votre bonheur et celui de votre famille: Dieu m'en est
témoin. Mon ami, il faut aller en France; je vous y ferai avoir
du service. Dans votre absence, j'aurai soin de votre mère comme
de la mienne.» Et, en même temps, il lui présenta la main; mais
Paul retira la sienne, et détourna la tête pour ne le pas voir.
Pour moi, je restai dans l'habitation de mes amies infortunées,
pour leur donner, ainsi qu'à Paul, tous les secours dont j'étais
capable. Au bout de trois semaines, Paul fut en état de marcher;
mais son chagrin paraissait augmenter à mesure que son corps
reprenait des forces. Il était insensible à tout; ses regards
étaient éteints, et il ne répondait rien à toutes les questions
qu'on pouvait lui faire. Madame de la Tour, qui était mourante,
lui disait souvent: «Mon fils, tant que je vous verrai, je
croirai voir ma chère Virginie.» À ce nom de Virginie, il
tressaillait et s'éloignait d'elle, malgré les invitations de sa
mère, qui le rappelait auprès de son amie. Il allait seul se
retirer dans le jardin, et s'asseyait au pied du cocotier de
Virginie, les yeux fixés sur sa fontaine. Le chirurgien du
gouverneur, qui avait pris le plus grand soin de lui et de ces
dames, nous dit que, pour le tirer de sa noire mélancolie, il
fallait lui laisser faire tout ce qu'il lui plairait, sans le
contrarier en rien; qu'il n'y avait que ce seul moyen de vaincre
le silence auquel il s'obstinait.
Je résolus de suivre son conseil. Dès que Paul sentit ses forces
un peu rétablies, le premier usage qu'il en fit fut de s'éloigner
de l'habitation. Comme je ne le perdais pas de vue, je me mis en
marche après lui, et je dis à Domingue de prendre des vivres et
de nous accompagner. À mesure que le jeune homme descendait cette
montagne, sa joie et ses forces semblaient renaître. Il prit
d'abord le chemin des Pamplemousses; et quand il fut auprès de
l'église, dans l'allée des bambous, il s'en fut droit au lieu où
il vit de la terre fraîchement remuée: là, il s'agenouilla, et
levant les yeux aux ciel, il fit une longue prière. Sa démarche
me parut de bon augure pour le retour de sa raison, puisque cette
marque de confiance envers l'Être suprême faisait voir que son
âme commençait à reprendre ses fonctions naturelles. Domingue et
moi, nous nous mîmes à genoux à son exemple, et nous priâmes avec
lui. Ensuite il se leva, et prit sa route vers le nord de l'île,
sans faire beaucoup d'attention à nous. Comme je savais qu'il
ignorait non-seulement où on avait déposé le corps de Virginie,
mais même s'il avait été retiré de la mer, je lui demandai
pourquoi il avait été prier Dieu au pied de ces bambous; il me
répondit: «Nous y avons été si souvent!»