I
Il y a eu avant la Révolution, en France, une classe d'hommes à part,
dont le principal métier était le _style_, dont la seule ambition
était la gloire, regardant tout le reste comme indigne d'eux. Ces
hommes, en effet, ont immédiatement grandi le nom de la France. La
Grèce antique avait ses sages, la France moderne avait ses hommes de
lettres. Bernardin de Saint-Pierre fut un des derniers et peut-être le
plus illustre.
Il fut l'auteur de _Paul et Virginie_, la plus mémorable pastorale,
sans exception, qu'un génie à la fois simple et pathétique ait jamais
conçue et écrite pour l'âme des hommes de tous les pays.
Mais étudions d'abord l'auteur avant de nous attacher aux ouvrages.
Peu d'écrivains furent plus malheureux dans leur vie privée et
aventureuse, peu d'hommes de mémoire furent plus heureux devant la
postérité. Le ciel qui l'aimait lui réserva une femme jeune, charmante
et belle pour ses vieux jours, et un ami fidèle après sa mort. Le
bonheur vint tard, mais il vint, aux doux sourires de sa femme, la
gloire à l'appel de son disciple et de son ami. J'ai beaucoup connu
cette seconde femme, si belle, si bonne, si aimante, qu'elle semblait
une seconde jeunesse éclose sur le front encore vert d'un vieillard;
j'ai beaucoup connu et beaucoup aimé aussi l'ami et le disciple auquel
il sembla, comme le Sauveur à saint Jean, léguer en mourant son âme et
son génie avec sa femme, pour que rien ne restât sans protecteur après
lui.
Cette femme était mademoiselle de Pelleport, âgée alors de dix-huit
ans; ce disciple était M. Aimé Martin, son soutien et son admirateur.
Nous y reviendrons.