XXXII

Aussi ce poëme merveilleux, féodal, historique des premières

migrations germaniques est-il une des plus utiles découvertes de ces

derniers temps; il a réveillé l'Allemagne lettrée et la reporte par la

science et par l'étude à sa véritable source nationale, le surnaturel,

la religion, la philosophie, la chevalerie, les traditions, la

féodalité, la philosophie primitive. Une explosion générale du génie

teutonique s'est faite, grâce aux _Nibelungen_, dans tous les pays

d'outre-Rhin. Kant, le plus penseur et le plus sublime des

philosophes, a scruté le monde et y a retrouvé Dieu dans la raison

pure; comme un Brahmane des derniers temps, Wieland, a rajeuni les

traditions obscures et mêlé aux dogmes des Indes les légendes de la

Grèce; Schiller a tenté au théâtre et dans l'histoire de renouveler à

Weymar les triomphes d'Athènes; Goethe enfin, génie plus fort, plus

haut, plus complet, a retrempé _Faust_ à la fois dans l'observation et

dans le surnaturel, il a expliqué le monde des vivants par le monde

des morts; il a été le Volkêr des temps modernes, le Ménestrel des

grands combats de notre ère, il a laissé en mourant l'Allemagne

éblouie et vide comme si rien d'aussi grand ne pouvait naître de

longtemps pour le remplacer.

Maintenant tout se tait en Germanie, comme par tout l'univers. On

semble attendre je ne sais quoi dans le silence. La poésie, la

philosophie, n'ont plus ces grandes voix qui faisaient naguère

tressaillir la terre. Dieu prépare-t-il quelque chose dans le secret

de ses desseins? Les peuples qui viennent de passer brillamment par

trois grandes phases de philosophie dans le dix-huitième siècle,

d'action militaire dans le dix-neuvième et de pensée éloquente dans

notre dernière période de la restauration en France, sont-ils donc

comme les individus qui se lassent à moitié route et qui déposent leur

fardeau pour que d'autres plus jeunes et moins découragés les

reprennent et les portent plus loin sur le chemin de l'avenir? C'est

possible, mais ce n'est pas vraisemblable, le progrès est un beau mot;

mais il a ses déceptions comme toute autre chose mortelle. Croyez-y

tant que vous voudrez, mais n'oubliez pas que trop espérer n'est pas

plus permis à l'humanité que trop craindre, et quel que soit

l'enthousiasme de l'esprit humain, il est constamment borné par trois

terribles conditions de sa nature, la brièveté de la vie, la rotation

éternelle des choses, et la courte étendue de l'espace et du temps que

Dieu a accordé à l'homme. Voyez comme la sagesse presque divine des

Indes est venue s'obscurcir dans les brouillards de l'Allemagne, et

combien le temps où nous vivons, né en apparence pour les progrès sans

limite, s'accuse lui-même de décadence intellectuelle? Est-ce faux,

est-ce vrai? Nos enfants le sauront.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 22 / 108 题