Aussi ce poëme merveilleux, féodal, historique des premières
migrations germaniques est-il une des plus utiles découvertes de ces
derniers temps; il a réveillé l'Allemagne lettrée et la reporte par la
science et par l'étude à sa véritable source nationale, le surnaturel,
la religion, la philosophie, la chevalerie, les traditions, la
féodalité, la philosophie primitive. Une explosion générale du génie
teutonique s'est faite, grâce aux _Nibelungen_, dans tous les pays
d'outre-Rhin. Kant, le plus penseur et le plus sublime des
philosophes, a scruté le monde et y a retrouvé Dieu dans la raison
pure; comme un Brahmane des derniers temps, Wieland, a rajeuni les
traditions obscures et mêlé aux dogmes des Indes les légendes de la
Grèce; Schiller a tenté au théâtre et dans l'histoire de renouveler à
Weymar les triomphes d'Athènes; Goethe enfin, génie plus fort, plus
haut, plus complet, a retrempé _Faust_ à la fois dans l'observation et
dans le surnaturel, il a expliqué le monde des vivants par le monde
des morts; il a été le Volkêr des temps modernes, le Ménestrel des
grands combats de notre ère, il a laissé en mourant l'Allemagne
éblouie et vide comme si rien d'aussi grand ne pouvait naître de
longtemps pour le remplacer.
Maintenant tout se tait en Germanie, comme par tout l'univers. On
semble attendre je ne sais quoi dans le silence. La poésie, la
philosophie, n'ont plus ces grandes voix qui faisaient naguère
tressaillir la terre. Dieu prépare-t-il quelque chose dans le secret
de ses desseins? Les peuples qui viennent de passer brillamment par
trois grandes phases de philosophie dans le dix-huitième siècle,
d'action militaire dans le dix-neuvième et de pensée éloquente dans
notre dernière période de la restauration en France, sont-ils donc
comme les individus qui se lassent à moitié route et qui déposent leur
fardeau pour que d'autres plus jeunes et moins découragés les
reprennent et les portent plus loin sur le chemin de l'avenir? C'est
possible, mais ce n'est pas vraisemblable, le progrès est un beau mot;
mais il a ses déceptions comme toute autre chose mortelle. Croyez-y
tant que vous voudrez, mais n'oubliez pas que trop espérer n'est pas
plus permis à l'humanité que trop craindre, et quel que soit
l'enthousiasme de l'esprit humain, il est constamment borné par trois
terribles conditions de sa nature, la brièveté de la vie, la rotation
éternelle des choses, et la courte étendue de l'espace et du temps que
Dieu a accordé à l'homme. Voyez comme la sagesse presque divine des
Indes est venue s'obscurcir dans les brouillards de l'Allemagne, et
combien le temps où nous vivons, né en apparence pour les progrès sans
limite, s'accuse lui-même de décadence intellectuelle? Est-ce faux,
est-ce vrai? Nos enfants le sauront.