XX

Maintenant laissons-les occupés à leurs préparatifs. Jamais

guerriers d'une âme plus haute ne se rendirent chez un roi en

plus superbe façon. Ils avaient tout ce qu'ils désiraient, des

armes et des vêtements.

Le prince du Rhin habilla ses hommes au nombre de mille et

soixante, ainsi que je l'ai appris, et neuf mille valets, afin de

se rendre à la fête. Ceux qui restèrent dans leur patrie les

pleurèrent depuis lors.

On apporta à la cour à Worms tous les effets nécessaires. Un

vieil évêque de Spire dit à dame Uote: «Nos amis veulent se

rendre à cette grande fête; que Dieu les protége!»

La noble Uote parla à ses enfants: «O bons héros! demeurez ici.

J'ai rêvé cette nuit d'une effroyable calamité: tous les oiseaux

de ce pays étaient morts.

«--Celui qui s'en rapporte aux songes, dit Hagene, celui-là ne

sait jamais dire la vérité sur ce qui intéresse son honneur. Je

désire que mes maîtres, après avoir pris congé, se rendent à la

cour d'Etzel.

«Nous chevaucherons avec plaisir vers le pays des Hiunen, où la

main des vaillants guerriers servira leurs rois, ainsi que nous

le verrons à la fête de Kriemhilt.» Hagene conseilla le voyage.

Depuis lors il s'en repentit.

Il s'y serait bien opposé, si Gêrnôt ne l'avait attaqué par des

paroles injurieuses. Lui rappelant Sîfrit, l'époux de Kriemhilt,

il disait: «C'est pour ce motif que Hagene veut renoncer au grand

voyage à la cour d'Etzel.»

Hagene de Troneje répondit: «Jamais je n'agis par crainte.

Accomplissez, ô héros, ce que vous avez pris la résolution de

faire. Je vous accompagnerai volontiers au pays d'Etzel.» Depuis

lors il brisa maints casques et maints boucliers.

Les vaisseaux étaient prêts et un grand nombre de guerriers se

trouvaient là; on chargea tout ce qu'ils avaient de vêtements; on

travailla jusqu'au soir. Bientôt ils quittèrent le pays

très-joyeusement.

On établit sur l'herbe de l'autre côté du Rhin les tentes et les

huttes à l'endroit où l'on voulait camper. La belle femme du Roi

le pria de demeurer près d'elle. Cette nuit encore, elle serra

son beau corps dans ses bras.

Un bruit de trompettes et de flûtes s'éleva le matin de bonne

heure, au moment du départ. L'ami embrassa encore tendrement ceux

qu'il aimait. La femme du roi Etzel les sépara bientôt d'une

façon si cruelle!

Les fils de la belle Uote avaient un homme-lige hardi et fidèle.

Au moment de leur départ il avoua en secret au Roi ce qu'il avait

sur le coeur; il dit: «Il me faut gémir de ce que vous fassiez ce

voyage à la cour du roi Etzel.»

Il s'appelait Rûmolt et c'était un héros à la main prompte. Il

ajouta: «À qui comptez-vous laisser vos gens et votre pays?

Personne ne peut-il donc, ô guerriers, vous détourner de votre

projet? L'invitation de Kriemhilt ne me paraît pas de bon aloi.

«--Que le pays te soit confié et aussi mon petit enfant, répondit

le Roi, et protége bien les femmes: telle est ma volonté. Console

le coeur de celui que tu verras pleurer. La femme du roi Etzel ne

nous fit jamais de mal.»

Les chevaux étaient prêts pour les Rois et pour leurs hommes.

Maints chevaliers, qui menaient vie honorable, se séparèrent,

avec de tendres baisers, de leurs belles femmes, qui devaient,

bientôt, les pleurer amèrement.

Quand les guerriers rapides partirent sur leurs chevaux, on vit

les femmes demeurer là tout affligées. Leur coeur leur prédisait

que cette longue séparation devait leur causer de grands

chagrins. Pareilles appréhensions attristent toujours l'âme.

Quand les rapides Burgondes se mirent en marche, un cri de

désolation traversa le pays; des deux côtés des monts, hommes et

femmes pleuraient. Mais, quoi que fissent leurs gens, eux ils

partirent joyeux.

Mille héros Nibelungen, portant le haubert, les suivaient: ils

laissaient dans leur patrie maintes belles femmes qu'ils ne

revirent plus. La blessure de Sîfrit faisait toujours souffrir

Kriemhilt.

Les hommes de Gunther dirigèrent leur course vers le Mayn, à

travers l'Osterfranken. Hagene les conduisait, car il connaissait

la route. Leur maréchal était Dancwart, le héros du pays

burgonde.

Tandis qu'ils chevauchaient de l'Osterfranken vers le Swanevelt,

on pouvait les admirer pour leur superbe allure, ces héros dignes

de louange. Au douzième matin, le Roi arriva à la Tuonouwe.

Hagene de Troneje marchait en avant de toute la troupe, et

souvent il vint en aide aux Nibelungen. Le guerrier hardi mit

pied à terre sur le sable, et en hâte il attacha son cheval à un

arbre.

L'eau était débordée et toutes les barques cachées. Les

Nibelungen eurent grand souci, ne sachant comment traverser le

fleuve, qui était excessivement large. Plusieurs superbes

chevaliers mirent pied à terre.

«Prince du Rhin, dit Hagene, de graves accidents peuvent nous

survenir. Tu peux t'en convaincre toi-même: l'eau est débordée et

le courant est très-fort. Oui, je crains que nous perdions ici

maints bons guerriers.

«--Que voulez-vous me dire, répondit le fier Gunther. De par

votre valeur! ne vous découragez point davantage. Cherchez

plutôt le moyen de nous faire arriver à l'autre bord, de façon

que nous amenions avec nous nos chevaux et nos bagages.

«--Je ne suis pas si fatigué de la vie, dit Hagene, que je

veuille me noyer dans ce fleuve si large. Avant cela, plus d'un

homme succombera par ma main au pays d'Etzel: j'en ai du moins la

bonne volonté.

«Vous, bons et vaillants chevaliers, demeurez au bord de l'eau,

j'irai moi-même chercher le long du fleuve les bateliers qui nous

passeront dans le pays de Gelpfrât.» Et le fort Hagene saisit son

excellent bouclier.

Il était bien armé: outre le bouclier, il portait solidement fixé

son heaume très-brillant, et sur sa cotte de mailles, une

très-large épée, qui, des deux tranchants, coupait d'une

effroyable façon.

Il cherchait et recherchait les nautoniers. Tout à coup il

entendit bruire les eaux; il se mit à écouter: c'étaient des

femmes blanches qui faisaient ce bruit dans une source limpide.

Elles voulaient se rafraîchir et baignaient ainsi leurs corps.

Hagene les aperçut; il se glissa invisible jusque près d'elles.

Comme elles fuirent rapidement quand elles le virent! Elles

étaient fières de lui avoir échappé. Le héros prit leurs

vêtements et ne leur fit nul autre mal.

L'une de ces femmes des eaux, son nom était Habdurc, parla:

«Noble chevalier Hagene, si vous nous rendez nos vêtements, nous

vous ferons connaître comment se passera votre voyage à la cour

des Hiunen.»

Semblables à des oiseaux, elles planaient autour de lui sur les

flots. Il lui parut que leurs sens étaient puissants et subtils.

Il en fut d'autant plus disposé à croire ce qu'elles allaient lui

dire. Elles l'instruisirent clairement de ce qu'il désirait

savoir.

Habdurc dit: «Vous pourrez bien chevaucher au pays d'Etzel. Je

vous donne ma foi pour garant que jamais héros ne se seront mieux

présentés dans nul royaume, et n'auront reçu d'aussi grands

honneurs. En vérité, vous pouvez le croire.»

Hagene se réjouit en son coeur de ce discours. Il leur donna

leurs vêtements sans plus tarder. Quand elles eurent revêtu leurs

voiles merveilleux, elles exposèrent au vrai ce que devait être

le voyage dans le pays d'Etzel.

L'autre femme des eaux prit la parole, elle s'appelait Siglint:

«Hagene, fils d'Aldriân, je veux t'avertir. Pour ravoir ses

vêtements, ma tante t'a menti. Si tu arrives chez les Hiunen, tu

seras terriblement trompé.

«Il faut t'en retourner, il en est encore temps. Votre destinée

est telle, vaillants héros, qu'il vous faut mourir au pays

d'Etzel. Ceux qui s'y rendront ont la mort sur leurs pas.»

Mais Hagene répondit: «Vous trompez sans nécessité. Comment se

pourrait-il faire que nous soyons tous tués là par l'inimitié

d'une seule personne.» Elles commencèrent alors de lui exposer

plus clairement leur prédiction.

L'une d'elles parla: «Il doit en être ainsi: nul d'entre vous

n'en réchappera, nul, excepté le chapelain du Roi. Nous le savons

de source certaine, il retournera sain et sauf au pays de

Gunther.»

L'audacieux Hagene répondit en colère: «Il me serait trop

difficile de dire à mes maîtres que nous devons tous perdre la

vie chez les Hiunen. Maintenant indique-nous un moyen pour

traverser le fleuve, ô la plus sage des femmes!»

Elle dit: «Puisque tu ne veux pas renoncer à ce voyage, sache que

là-haut, au bord des ondes, s'élève un logis. Tu y trouveras un

nautonier et nulle part ailleurs.» Il crut à la réponse qu'elle

faisait à sa demande.

L'autre parla encore au guerrier impatient: «Attends un moment,

sire Hagene, tu es vraiment trop pressé. Apprends encore mieux

comment tu arriveras à l'autre bord. Le seigneur de cette Marche

s'appelle Else.

«Son frère se nomme Gelpfrât la bonne épée; il est prince dans le

Beier-lant. Vous aurez des obstacles à vaincre, si vous voulez

traverser la Marche. Il faudra bien vous mettre en défense, et en

agir très-prudemment avec le nautonier.

«Il est d'une humeur si féroce, que vous n'en reviendrez point,

si vous n'êtes pas courtois avec cet homme fort. Désirez-vous

qu'il vous passe, accordez-lui bonne récompense. Il garde ce pays

et il est dévoué à Gelpfrât.

«S'il ne vient point de ton côté, appelle-le de par delà le

fleuve, et dis-lui que tu te nommes Amelrîch. C'est le nom d'un

brave héros, qui, pour certaine inimitié, quitta ce pays.

Aussitôt qu'il entendra ce nom, le nautonier viendra vers toi.»

L'orgueilleux Hagene s'inclina devant les femmes; il n'en dit pas

davantage et demeura silencieux. Il remonta le flot le long de la

rive jusqu'à ce qu'il vît le logis à l'autre bord.

Il se mit à appeler à haute voix jusqu'au delà du fleuve: «Viens

ici me prendre, dit le brave guerrier, et je te donnerai pour

salaire un bracelet en or très-rouge; car sache-le bien, il est

absolument nécessaire que je passe.»

Le nautonier était si riche qu'il ne lui convenait pas d'être aux

ordres des gens. Aussi acceptait-il rarement un payement

quelconque, et ses serviteurs étaient aussi très-fiers. Hagene

restait toujours de ce côté-ci de l'eau.

Alors il cria avec tant de force, que tous les échos du fleuve

retentirent de la puissance de sa voix; car le héros était

excessivement fort: «Viens me prendre, moi, Amelrîch. Je suis un

des hommes d'Else qui ai quitté le pays par suite d'une grande

inimitié.»

Il lui présenta, au bout de son épée levée en l'air, un bracelet

d'or rouge, beau et brillant, afin qu'il le passât dans la terre

de Gelpfrât. Le fier nautonier saisit lui-même la rame en sa

main.

Il était d'une humeur très-difficile, ce batelier! Le désir d'une

grande richesse lui amena une mauvaise fin. Il voulut gagner l'or

rouge de Hagene et il reçut ainsi une mort affreuse par l'épée du

chevalier.

Le nautonier rama vigoureusement jusqu'à l'autre bord. Ayant

entendu nommer quelqu'un qu'il ne trouva pas, il entra dans une

terrible colère quand il vit Hagene, et, furieux, il adressa la

parole au héros:

«Il est possible que votre nom soit Amelrîch. Mais vous ne

ressemblez guère à celui que je croyais ici, lequel est mon frère

de père et de mère. Maintenant que vous m'avez trompé, vous

resterez à l'autre bord.

«--Non point, par Dieu le tout-puissant, répondit Hagene. Je suis

un guerrier étranger et d'autres chevaliers sont confiés à mes

soins. Acceptez donc de bonne amitié sa récompense que je vous

offre pour me passer à l'autre rive, je vous en serai vraiment

très-obligé.»

Le nautonier reprit: «Non, cela ne peut se faire. Mes seigneurs

bien-aimés ont des ennemis, et pour ce motif, je ne mène aucun

étranger dans ce pays. Si vous aimez à vivre, descendez vite de

ma barque sur le rivage.

«--N'agissez pas ainsi, dit Hagene, mon coeur en est attristé.

Acceptez de ma main, par amitié, cet or très-pur et passez à

l'autre bord nos mille chevaux et autant d'hommes.» Le farouche

nautonier reprit: «Non, jamais je ne le ferai.»

À ces mots il leva une forte rame large et pesante et frappa sur

Hagene, qui, du coup, tomba sur ses genoux au fond de la barque:

il en éprouva grande douleur. Jamais le héros de Troneje n'avait

rencontré si féroce batelier.

La fureur de celui-ci redoubla contre l'orgueilleux étranger. Il

asséna sur la tête de Hagene un coup de son aviron avec tant de

force, qu'il le brisa en éclats. C'était un homme fort; mais il

devait en arriver malheur au batelier d'Else.

Plein de colère, Hagene saisit promptement le fourreau de son

épée et en tire la bonne lame; il lui abat la tête et la jette à

terre. Bientôt les Burgondes apprirent ce qui venait d'arriver.

Au moment où il frappa le batelier, la barque fut emportée par le

courant, ce qui le dépita fortement. Avant qu'il ne parvint à la

ramener, il sentit la fatigue. C'est qu'il employait toutes ses

forces, l'homme du roi Gunther.

Il ramait à coups si précipités, que la forte rame se rompit dans

sa main. Il voulait arriver jusqu'aux guerriers qui se trouvaient

sur le bord. Mais il n'y avait point d'autre rame; il lia les

débris en hâte, avec une courroie de bouclier, qui était un

cordon étroit. Descendant le courant, il mena la barque vers une

forêt, où il trouva son maître sur le rivage. Maints vaillants

hommes coururent à sa rencontre.

Les bons chevaliers l'accueillirent avec force salutations. Quand

ils virent fumer dans la barque le sang sorti de la terrible

blessure que Hagene avait faite au batelier, ils se mirent à

l'interroger vivement.

Le roi Gunther, voyant couler le long du bateau le sang encore

chaud, prit la parole: «Dites-moi, sire Hagene, qu'est-il advenu

du batelier? Votre terrible force lui a, j'imagine, enlevé la

vie.»

Il répondit par un mensonge: «J'ai trouvé la barque près d'un

saule sauvage, et ma main l'a détachée. Je n'ai vu d'aujourd'hui

aucun batelier par ici, et par mon fait nul n'a souffert aucun

dommage.»

Gêrnôt, le prince burgonde, parla: «Il me faudra en ce jour

pleurer la mort d'amis bien-aimés, puisque nous n'avons pas les

bateliers nécessaires pour nous conduire à l'autre bord. C'est

pourquoi mon âme est inquiète.»

Hagene s'écria à haute voix: «Vous varlets, déposez sur l'herbe

les bagages. J'étais, si je ne m'abuse, le meilleur nautonier

qu'on pût trouver sur les bords du Rhin. Oui, je vous passerai

dans le pays de Gelpfrât, j'en ai la conviction.»

Afin d'arriver plus vite à l'autre bord, ils poussèrent à force

de coups les chevaux dans le fleuve; ceux-ci nagèrent si bien,

que l'eau n'en engloutit pas un seul; mais quelques-uns

dérivèrent par suite de la fatigue.

La barque était énorme, forte et très-large. Elle transporta à

l'autre bord en une fois cinq cents hommes et plus avec leur

suite, les vivres et leurs armes. Maints bons chevaliers durent

se mettre aux rames, en ce jour.

Ils portèrent dans le bateau leur or et leurs vêtements,

puisqu'ils devaient faire la traversée. Hagene les dirigeait; il

conduisit ainsi à l'autre bord, dans le pays inconnu, maints

beaux guerriers.

Il transporta à l'autre rive mille nobles chevaliers, ainsi que

ses propres guerriers. Il y en avait même davantage. Il passa

aussi les neuf mille varlets. De tout le jour, la main de

l'audacieux héros de Troneje ne se reposa point.

Tandis qu'il les conduisait sains et saufs sur les ondes, il

pensa, la bonne épée, à l'étrange prédiction que lui avaient

faite les sauvages femmes des eaux. Peu s'en fallut qu'il n'en

coûtât la vie au chapelain du Roi.

Il alla trouver le prêtre près des objets sacrés. La main de

celui-ci était appuyée sur les reliques, mais cela ne pouvait le

sauver. Quand Hagene le regarda, le pauvre serviteur de Dieu dut

se trouver mal à l'aise.

D'un mouvement rapide, il le lança hors de la barque. Plusieurs

s'écrièrent: «Arrêtez, seigneur, arrêtez.» Gîselher le jeune

commença de s'irriter, mais Hagene n'écouta rien, qu'il n'eùt

exécuté son projet.

Gêrnôt, le prince burgonde, parla: «Hagene, à quoi vous sert

maintenant la mort du chapelain? Si un autre avait agi de la

sorte, vous en seriez affligé. Pour quelle faute avez-vous pris

ce prêtre en haine?»

Le prêtre nageait bien; il se fût sauvé, si quelqu'un lui était

venu en aide; mais il n'en put être ainsi, car le fort Hagene

(grande était sa colère) le repoussa au fond de l'eau: ce qui ne

parut bon à personne.

Le pauvre chapelain voyant qu'il n'aurait nul secours, se dirigea

vers l'autre rive; mais son angoisse était grande. Quand il ne

put plus nager, la main de Dieu le soutint et enfin il aborda

vivant sur le sable de l'autre bord.

Il se releva, le pauvre prêtre, et secoua ses habits. Hagene

reconnut à cela qu'il n'y avait pas à éviter le sort qu'avaient

prédit les sauvages femmes des eaux. Il se dit: «Tous ces

guerriers doivent perdre la vie.»

Quand ils eurent déchargé la barque et emporté tout ce que les

vaillants hommes des trois Rois y avaient mis, Hagene la brisa en

pièces qu'il jeta dans les flots. Les bons et valeureux guerriers

s'en étonnèrent grandement.

«Pourquoi faites-vous cela, frère, dit Drancwart; comment

passerons nous le fleuve, quand nous reviendrons chevauchant de

chez les Hiunen vers les pays du Rhin?» Hagene lui dit plus tard

qu'ils n'y retourneraient plus.

Mais en ce moment le héros de Troneje répondit: «Je le fais de

crainte que nous n'ayons quelque lâche avec nous, qui voudrait

s'enfuir poussé par la crainte. Celui-là trouvera dans le fleuve

une mort honteuse.»

Quand le chapelain du Roi vit Hagene briser le navire, il lui

adressa de nouveau la parole de l'autre rive: «Assassin sans

loyauté, que vous ai-je fait pour que vous vouliez ainsi me

noyer, moi, innocent de tout crime?»

Hagene lui répondit: «Laissons là ces discours. Sur ma foi, il me

peine fort que vous vous soyez aujourd'hui échappé de mes mains.

Je le dis sans moquerie.» Le pauvre chapelain reprit: «Certes,

j'en remercie Dieu.

«Je vous crains peu, soyez-en sûr. Cheminez vers les Hiunen, moi

je repasse le Rhin. Que Dieu ne vous permette plus de revoir le

Rhin, voilà ce que je désire ardemment, car vous m'avez presque

enlevé la vie.»

Ils emmenaient avec eux un homme du pays des Burgondes, un héros

au bras vaillant. Son nom était Volkêr. Quelles que fussent ses

dispositions, il parlait toujours avec éloquence. Tout ce que

faisait Hagene recevait l'approbation de ce joueur de viole.

Leurs chevaux étaient prêts, leurs bêtes de somme chargées. Ils

n'avaient encore éprouvé dans le voyage aucune contrariété qui

les affligeât, si ce n'est l'accident du chapelain du Roi;

celui-là dut s'en retourner à pied jusqu'au Rhin.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 10 / 108 题