Une vie nouvelle allait commencer pour Mrs. Branican. S'il y avait
eu certitude absolue de la mort de son enfant, il n'en était pas
de même en ce qui concernait son mari. John et ses compagnons ne
pouvaient-ils avoir survécu au naufrage de leur navire et s'être
réfugiés sur l'une des nombreuses îles de ces mers des
Philippines, des Célèbes ou de Java? Était-il donc impossible
qu'ils fussent retenus chez quelque peuplade indigène, et sans nul
moyen de s'enfuir? C'est à cette espérance que devait désormais se
rattacher Mrs. Branican, et avec une ténacité si extraordinaire
qu'elle ne tarda pas à provoquer un revirement dans l'opinion de
San-Diégo au sujet du _Franklin_. Non! elle ne croyait pas, elle
ne pouvait pas croire que John et son équipage eussent péri, et,
peut-être, fut-ce la persistance de cette idée qui lui permit de
garder sa raison intacte. À moins, comme quelques-uns inclinèrent
à le penser, que ce fût là une espèce de monomanie, une sorte de
folie qu'on aurait pu appeler la «folie de l'espoir à outrance».
Mais il n'en était rien: on le verra par la suite. Mrs. Branican
était rentrée en possession complète de son intelligence; elle
avait recouvré cette sûreté de jugement qui l'avait toujours
caractérisée. Un seul but: retrouver John, se dressait devant sa
vie, et elle y marcherait avec une énergie que les circonstances
ne manqueraient pas d'accroître.
Puisque Dieu avait permis que Zach Fren l'eût sauvée d'une
première catastrophe, et que la raison lui fût rendue, puisqu'il
avait mis à sa disposition tous les moyens d'action que donne la
fortune, c'est que John était vivant, c'est qu'il serait sauvé par
elle. Cette fortune, elle l'emploierait à d'incessantes
recherches, elle la prodiguerait en récompenses, elle la
dépenserait en armements. Il n'y aurait pas une île, pas un îlot
des parages traversés par le jeune capitaine, qui ne serait
reconnu, visité, fouillé. Ce que lady Franklin avait fait pour
John Franklin, Mrs. Branican le ferait pour John Branican, et elle
réussirait là où avait échoué la veuve de l'illustre amiral.
Depuis ce jour, ce que comprirent les amis de Dolly, c'était qu'il
fallait l'aider dans cette nouvelle période de son existence,
l'encourager à ses investigations, joindre leurs efforts aux
siens. Et c'est ce que fit M. William Andrew, bien qu'il n'espérât
guère un heureux résultat de tentatives qui auraient pour but de
retrouver les survivants du naufrage. Aussi devint-il le
conseiller le plus ardent de Mrs. Branican, appuyé en cela par le
commandant du _Boundary_, dont le navire était alors à San-Diégo
en état de désarmement. Le capitaine Ellis, homme résolu, sur
lequel on pouvait compter, ami dévoué de John, reçut l'invitation
de venir conférer avec Mrs. Branican et M. William Andrew.
Il y eut de fréquents entretiens à Prospect-House. Si riche
qu'elle fût maintenant, Mrs. Branican n'avait pas voulu quitter ce
modeste chalet. C'était là que John l'avait laissée en partant,
c'est là qu'il la retrouverait à son retour. Rien ne devait être
changé à sa manière de vivre, tant que son mari ne serait pas
revenu à San-Diégo. Elle y mènerait la même existence avec la même
simplicité, ne dépensant au delà de ses habitudes que pour
subvenir aux frais de ses recherches et au budget de ses charités.
On le sut bientôt dans la ville. De là un redoublement de
sympathie envers cette vaillante femme, qui ne voulait pas être
veuve de John Branican. Sans qu'elle s'en doutât, on se
passionnait à son égard, on l'admirait, on la vénérait même, car
ses malheurs justifiaient qu'on allât pour elle jusqu'à la
vénération. Non seulement nombre de gens faisaient des voeux pour
la réussite de la campagne qu'elle se préparait à entreprendre,
mais ils voulaient croire à son succès. Lorsque Dolly descendant
des hauts quartiers se rendait soit à la maison Andrew, soit chez
le capitaine Ellis, lorsqu'on l'apercevait, grave et sombre,
serrée dans ses vêtements de deuil, vieillie de dix ans -- et elle
en avait à peine vingt-cinq -- on se découvrait avec respect, on
s'inclinait sur son passage. Mais elle ne voyait rien de ces
déférences qui s'adressaient à sa personne.
Pendant les entretiens de Mrs. Branican, de M. William Andrew et
du capitaine Ellis, le premier travail porta sur l'itinéraire que
le _Franklin_ avait dû suivre. C'était ce qu'il importait
d'établir avec une rigoureuse exactitude.
La maison Andrew avait expédié son navire, aux Indes après relâche
à Singapore, et c'était dans ce port qu'il avait à livrer une
partie de sa cargaison avant de se rendre aux Indes. Or, en
gagnant le large dans l'ouest de la côte américaine, les
probabilités étaient pour que le capitaine John fût allé prendre
connaissance de l'archipel des Hawaï ou Sandwich. En quittant les
zones de la Micronésie, le _Franklin_ avait dû rallier les
Mariannes, les Philippines; puis, à travers la mer des Célèbes et
le détroit de Mahkassar, gagner la mer de Java, limitée au sud par
les îles de la Sonde, afin d'atteindre Singapore. À l'extrémité
ouest du détroit de Malacca, formé par la presqu'île de ce nom et
l'île de Java, se développe le golfe du Bengale, dans lequel, en
dehors des îles Nicobar et des îles Andaman, des naufragés
n'auraient pu trouver refuge. D'ailleurs, il était hors de doute
que John Branican n'avait pas paru dans le golfe du Bengale. Or,
du moment qu'il n'avait pas fait relâche à Singapore -- ce qui
n'était que trop certain -- c'est qu'il n'avait pu dépasser la
limite de la mer de Java et des îles de la Sonde.
Quant à supposer que le _Franklin_, au lieu de prendre les routes
de la Malaisie, eût cherché à se rendre à Calcutta en suivant les
difficiles passes du détroit de Torrès, le long de la côte
septentrionale du continent australien, aucun marin ne l'eût
admis. Le capitaine Ellis affirmait que jamais John Branican
n'avait pu commettre cette inutile imprudence de se hasarder au
milieu des dangers de ce détroit. Cette hypothèse fut absolument
écartée: c'était uniquement sur les parages malaisiens que
devaient se poursuivre les recherches.
En effet, dans les mers des Carolines, des Célèbes et de Java, les
îles et les îlots se comptent par milliers, et c'était là
seulement, s'il avait survécu à un accident de mer, que l'équipage
du _Franklin_ pouvait être abandonné ou retenu par quelque tribu,
sans aucun moyen de se rapatrier.
Ces divers points établis, il fut décidé qu'une expédition serait
envoyée dans les mers de la Malaisie. Mrs. Branican fit une
proposition à laquelle elle attachait une grande importance. Elle
demanda au capitaine Ellis s'il lui conviendrait de prendre le
commandement de cette expédition.
Le capitaine Ellis était libre alors, puisque le _Boundary_ avait
été désarmé par la maison Andrew. Aussi, bien que surpris par
l'inattendu de la proposition, il n'hésita pas à se mettre à la
disposition de Mrs. Branican, avec l'acquiescement de M. William
Andrew, qui l'en remercia vivement.
«Je ne fais que mon devoir, répondit-il, et, tout ce qui dépendra
de moi pour retrouver les survivants du _Franklin_, je le
ferai!... Si le capitaine est vivant...
-- John est vivant!» dit Mrs. Branican d'un ton si affirmatif que
les plus incrédules n'auraient pas osé la contredire.
Le capitaine Ellis mit alors en discussion divers points qu'il
était nécessaire de résoudre. Recruter un équipage digne de
seconder ses efforts, cela se ferait sans difficultés. Mais
restait la question du navire. Évidemment, il n'y avait pas à
songer à utiliser le _Boundary_ pour une expédition de ce genre.
Ce n'était pas un bâtiment à voiles qui pouvait entreprendre une
telle campagne, il fallait un navire à vapeur.
Il se trouvait alors dans le port de San-Diégo un certain nombre
de steamers très convenables à cette navigation. Mrs. Branican
chargea donc le capitaine Ellis d'acquérir le plus rapide de ces
steamers, et mit à sa disposition les fonds nécessaires à cet
achat. Quelques jours après, l'affaire avait été conduite à bonne
fin, et Mrs. Branican était propriétaire du _Davitt_, dont le nom
fut changé en celui de _Dolly-Hope_, de favorable augure[4].
C'était un steamer à hélice de neuf cents tonneaux, aménagé de
manière à embarquer une grande quantité de charbon dans ses
soutes, ce qui lui permettait de fournir un long parcours, sans
avoir à se réapprovisionner. Gréé en trois-mâts-goélette, pourvu
d'une voilure assez considérable, sa machine, d'une force
effective de douze cents chevaux, fournissait une moyenne de
quinze noeuds à l'heure. Dans ces conditions de vitesse et de
tonnage, le _Dolly-Hope_, très maniable, très marin, devait
répondre à toutes les exigences d'une traversée au milieu de mers
resserrées, semées d'îles, d'îlots et d'écueils. Il eût été
difficile de faire un choix mieux approprié à cette expédition.
Il ne fallut pas plus de trois semaines pour remettre le _Dolly-
Hope_ en état, visiter ses chaudières, vérifier sa machine,
réparer son gréement et sa voilure, régler ses compas, embarquer
son charbon, assurer les vivres d'un voyage qui durerait peut-être
plus d'un an. Le capitaine Ellis était résolu à n'abandonner les
parages où le _Franklin_ avait pu se perdre qu'après qu'il en
aurait exploré tous les refuges. Il y avait engagé sa parole de
marin, et c'était un homme qui tenait ses engagements.
Joindre bon navire à bon équipage, c'est accroître les chances de
réussite, et, à cet égard, le capitaine Ellis n'eut qu'à se
féliciter du concours que lui prêta la population maritime de San-
Diégo. Les meilleurs marins s'offrirent à servir sous ses ordres.
On se disputait pour aller à la recherche des victimes, qui
appartenaient toutes aux familles du port.
L'équipage du _Dolly-Hope_ fut composé d'un second, d'un
lieutenant, d'un maître, d'un quartier-maître et de vingt-cinq
hommes, en comprenant les mécaniciens et les chauffeurs. Le
capitaine Ellis était certain d'obtenir tout ce qu'il voudrait de
ces matelots dévoués et courageux, si longue ou si dure que dût
être cette campagne à travers les mers de la Malaisie.
Il va sans dire que, pendant que se faisaient ces préparatifs,
Mrs. Branican n'était pas restée inactive. Elle secondait le
capitaine Ellis par son intervention incessante, résolvant toutes
difficultés à prix d'argent, ne voulant rien négliger de ce qui
pourrait garantir le succès de l'expédition.
Entre temps, cette charitable femme n'avait point oublié les
familles que la disparition du navire avait laissées dans la gêne
ou la misère. En cela, elle avait seulement complété les mesures
déjà prises par la maison Andrew et appuyées par les souscriptions
publiques. Désormais, l'existence de ces familles était
suffisamment assurée, en attendant que la tentative de Mrs.
Branican leur eût rendu les naufragés du _Franklin_.
Ce que Dolly avait fait pour les familles si cruellement éprouvées
par ce sinistre, que ne pouvait-elle le faire aussi pour Jane
Burker? Elle savait à présent combien cette pauvre femme s'était
montrée bonne envers elle pendant sa maladie. Elle savait que Jane
ne l'avait pas quittée d'un instant. Et, en ce moment, Jane serait
encore à Prospect-House, partageant son espoir, si les déplorables
affaires de son mari ne l'eussent obligée à quitter San-Diégo, et
même les États-Unis, sans doute. Quelques reproches que méritât
Len Burker, il est certain que la conduite de Jane avait été celle
d'une parente dont l'affection allait jusqu'à l'absolu dévouement.
Dolly lui avait donc conservé une profonde amitié, et, en songeant
à sa malheureuse situation, son plus vif regret était de ne
pouvoir lui témoigner sa reconnaissance en lui venant en aide.
Mais, malgré toute la diligence de M. William Andrew, il avait été
impossible de savoir ce qu'étaient devenus les époux Burker. Il
est vrai, si le lieu de leur retraite eût été connu, Mrs. Branican
n'aurait pu les rappeler à San-Diégo, puisque Len Burker était
sous le coup des plus accablantes accusations de détournements;
mais elle se serait empressée de faire parvenir à Jane des secours
dont cette infortunée devait avoir grand besoin.
Le 27 juillet, le _Dolly-Hope_ était prêt à partir. Mrs. Branican
vint à bord dans la matinée, afin de recommander une dernière fois
au capitaine Ellis de ne rien ménager pour découvrir les traces du
_Franklin_. Elle ne doutait pas, d'ailleurs, qu'il y réussirait.
On rapatrierait John, on rapatrierait son équipage!... Elle répéta
ces paroles avec une telle conviction, que les matelots battirent
des mains. Tous partageaient sa foi, aussi bien que leurs amis,
leurs parents, qui étaient venus assister au départ du _Dolly-
Hope_.
Le capitaine Ellis s'adressant alors à Mrs. Branican, en même
temps qu'à M. William Andrew, qui l'avait accompagnée à bord:
«Devant vous, mistress, dit-il, devant M. William Andrew, au nom
de mes officiers et de mon équipage, je jure, oui! je jure de ne
me laisser décourager par aucun danger ni par aucune fatigue pour
retrouver le capitaine John et les hommes du _Franklin_. Ce navire
que vous avez armé s'appelle maintenant le _Dolly-Hope_, et il
saura justifier ce nom...
-- Avec l'aide de Dieu et le dévouement de ceux qui mettent leur
confiance en lui! répondit Mrs. Branican.
-- Hurrah!... Hurrah pour John et Dolly Branican!»
Ces cris furent répétés par la foule entière, qui se pressait sur
les quais du port.
Ses amarres larguées, le _Dolly-Hope_, obéissant aux premiers
tours d'hélice, évolua pour sortir de la baie. Puis, dès qu'il eut
franchi le goulet, il mit le cap au sud-ouest, et, sous l'action
de sa puissante machine, il eut bientôt perdu de vue la terre
américaine.