Nº XXI.--LETTRE DU PRINCE EUGÈNE À L'EMPEREUR.

Volta, le 18 février 1814.

Sire,

Une lettre que je reçois de l'impératrice Joséphine m'apprend que Votre

Majesté me reproche de n'avoir pas mis assez d'empressement à exécuter

l'ordre qu'elle m'a donné par sa lettre en chiffres, et qu'elle m'a fait

réitérer le 9 de ce mois par le duc de Feltre.

Votre Majesté a semblé croire aussi que j'ai besoin d'être excité à me

rapprocher de la France, dans les circonstances actuelles, par d'autres

motifs que mon dévouement pour sa personne, et mon amour pour ma patrie.

Que Votre majesté me le pardonne, mais je dois lui dire que je n'ai

mérité ni ses reproches ni le peu de confiance qu'elle montre dans des

sentiments qui seront toujours les plus puissants mobiles de toutes mes

actions.

L'ordre de Votre Majesté portait expressément que, dans le cas où le roi

de Naples déclarerait la guerre à la France, je devais me retirer sur

les Alpes. Cet ordre n'était que conditionnel: j'aurais été coupable si

je l'eusse exécuté avant que la condition qui devait en motiver

l'exécution eût été remplie. Mais cependant je me suis mis aussitôt, par

mon mouvement rétrograde sur le Mincio, et en m'échelonnant sur

Plaisance, en mesure d'exécuter la retraite que Votre Majesté me

prescrivait, aussitôt que le roi de Naples, sortant de son indécision,

se serait enfin formellement déclaré contre nous. Jusqu'à présent ses

troupes n'ont commis aucune hostilité contre celles de Votre Majesté; le

roi s'est toujours refusé à coopérer activement au mouvement des

Autrichiens, et, il y a deux jours encore, il m'a fait dire que son

intention n'était point d'agir contre Votre Majesté, et il m'a donné en

même temps à entendre qu'il ne faudrait qu'une circonstance heureuse

pour qu'il se déclarât en faveur des drapeaux sous lesquels il a

toujours combattu. Votre Majesté voit donc clairement qu'il ne m'a point

été permis de croire que le moment d'exécuter son ordre conditionnel fût

arrivé.

Mais, si Votre Majesté veut supposer un instant que j'eusse interprété

ses ordres de manière à me retirer aussitôt que je les aurais reçus,

qu'en serait-il résulté?

J'ai une armée de trente-six mille hommes, dont vingt-quatre mille

Français et douze mille Italiens. Mais, de ces vingt-quatre mille

Français, plus de la moitié sont nés dans les États de Rome et de Gênes,

en Toscane et dans le Piémont, et aucun d'eux assurément n'aurait

repassé les Alpes. Les hommes qui appartiennent aux départements du

Léman et du Mont-Blanc, qui commencent déjà à déserter, auraient bientôt

suivi cet exemple des Italiens, et je me serais trouvé dans les défilés

du mont Cenis ou de Fenestrelle, comme je m'y trouverai aussitôt que

Votre Majesté m'en aura donné l'ordre positif, avec dix mille hommes à

peine, et attirant à ma suite sur la France soixante-dix mille

Autrichiens, et l'armée napolitaine qui alors, privée de la présence de

l'armée française qui lui sert encore plus d'appui que de frein, eût été

forcée aussitôt d'agir offensivement contre nous. Il est d'ailleurs

impossible de douter que l'évacuation entière de l'Italie aurait jeté

dans les rangs des ennemis de Votre Majesté un grand nombre de soldats

qui sont aujourd'hui ses sujets.

Je suis donc convaincu que le mouvement de retraite prescrit par Votre

Majesté aurait été très-funeste à ses armes, et qu'il est fort heureux

que, jusqu'à présent, je n'aie pas dû l'opérer. Mais, si l'intention de

Votre Majesté était que je dusse le plus promptement possible rentrer en

France avec ce que j'aurais pu conserver de son armée, que n'a-t-elle

daigné me l'ordonner? Elle doit en être bien persuadée, ses moindres

désirs seront toujours des lois suprêmes pour moi; mais Votre Majesté

m'a appris que dans le métier des armes il n'est pas permis de deviner

les intentions, et qu'on doit se borner à exécuter les ordres.

Quoiqu'il en soit, il est impossible que de pareils doutes soient nés

dans le coeur de Votre Majesté. Un dévouement aussi parfait que le mien

doit avoir excité la jalousie; puisse-t-elle ne point parvenir à altérer

les bontés de Votre Majesté pour moi! elles seront toujours ma plus

chère récompense. Le but de toute ma vie sera de les justifier, et je ne

cesserai jamais de mettre mon bonheur à vous prouver mon attachement et

ma gloire à vous servir.

Je suis, Sire, etc.

Signé: EUGÈNE NAPOLÉON.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) · 第 80 / 105 题