DES VERTUS DES PEUPLES BARBARES.

Partout où l'on rencontre des vertus, il faut d'abord les reconnaître et

ensuite les honorer, quelle qu'en puisse être la cause. Cependant il

n'est pas défendu d'en rechercher les principes et de distinguer les

circonstances qui les ont développées. On suivra une marche certaine

pour y parvenir si on étudie les besoins de la société dans l'état

particulier où elle se trouve. Les moeurs consacrent ordinairement ce

qui est nécessaire à la conservation; et, sans que personne s'en rende

compte, les moeurs se modifient suivant les circonstances et les temps.

La vertu la plus universelle chez les Barbares, celle qui a été la plus

vantée, est l'hospitalité, la protection donnée à l'étranger, fût-il

même un ennemi, quand il est sous le toit domestique. Dans un pays sans

civilisation, dans un pays où l'industrie et l'intérêt particulier n'ont

créé nulle part un asile et des secours pour ceux qui voyagent,

l'hospitalité a dû nécessairement s'établir et s'exercer, car elle est

seulement un échange de service et un prêt fait dont on obtiendra un

jour le remboursement. Chacun, à son tour, a besoin de quitter sa

famille et sa maison pour vaquer à ses affaires. S'il ne reçoit ni

secours ni protection en route, son voyage sera pénible, dangereux,

peut-être impossible. On l'accueille, on le secourt, on pourvoit à sa

sûreté pendant qu'il repose; mais il est sous-entendu, le cas se

présentant, qu'il rendra le même service à ceux qui l'ont reçu; car la

base de la société humaine dans tous les états où elle se trouve, et de

quelque manière qu'on l'envisage, est toujours un échange continuel de

services entre ceux qui la composent. Ainsi l'hospitalité a dû être

consacrée par le droit et l'usage; mais, si elle n'entraînait pas l'idée

d'une sûreté inviolable, elle serait imparfaite; bien plus, elle

servirait de voile aux plus infâmes trahisons. Aussi les moeurs ont

rendu toute maison un asile sacré, inviolable, une fois la porte

franchie, même pour un ennemi. S'il en eût été autrement, on aurait

toujours trouvé un prétexte, une raison plus ou moins plausible, pour

assassiner le malheureux sans appui. Mais à l'enceinte de la maison se

borne la protection; et, dans un pays où l'autorité ne veille pas à la

sûreté des citoyens, où chacun se charge de sa propre défense et se

fait justice, il fallait que chacun rentrât le plus tôt possible dans sa

position primitive: l'un dans ses droits, et l'autre dans les chances

fâcheuses qu'il court. Ces garanties réciproques, premier pas vers

l'ordre et première expression du besoin des hommes réunis en société,

sont la loi fondamentale des tribus du désert.

La fidélité des négociants turcs à tenir leurs engagements verbaux est

une conséquence du même principe. Dans un pays où personne ne sait

écrire, les transactions verbales doivent être sacrées, sous peine de

voir les transactions impossibles. Or elles sont indispensables pour

satisfaire à divers besoins, et les moeurs et l'opinion donnent alors à

la parole un poids qui la rend inviolable. Dans les pays où on sait

écrire, les engagements changent de nature. Comme ceux qui sont écrits

portent avec eux leurs preuves, et peuvent être motivés et

circonstanciés, on les adopte de préférence. Alors, les engagements

verbaux étant moins nécessaires, offrant moins de garanties, l'opinion

ne les rend plus aussi sacrés. Enfin, quand des officiers publics

existent, ils interviennent dans les actes écrits pour leur donner plus

d'authenticité; les écrits privés eux-mêmes perdent de leur importance.

Ce sont donc les besoins de la société diversement exprimés et sentis,

suivant son état, ce sont les intérêts de sa conservation et de son

bien-être, qui sont la base des moeurs, les principes d'où dérivent

l'opinion et l'origine des lois.

Les lois expriment les besoins reconnus; les moeurs les sentent, les

garantissent sans les avoir consacrés, et suppléent en partie aux

lacunes des lois et à leur insuffisance.

NOTE RECTIFICATIVE A QUELQUES PASSAGES DES MÉMOIRES CONCERNANT M. LE DUC

DE BLACAS.

Les pages 21 et suivantes du tome VII de ces _Mémoires_ ont donné lieu à

une réclamation de M. le duc de Blacas, fils de celui dont il est

question. Nous nous sommes fait un devoir de l'accueillir, persuadé que

nous sommes que l'impartialité du duc de Raguse en aurait fait autant,

et que, d'ailleurs, la lumière se fait par la discussion même.

L'histoire pèsera les arguments apportés de part et d'autre et jugera en

dernier ressort.

(_Note de l'Éditeur._)

Voici la note de M. de Blacas fils:

«C'est une exagération de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas

servi. Capitaine de dragons dans le régiment du roi, en 1790, il fit

toutes les campagnes de l'armée de Condé et ne vint se fixer

momentanément à Florence qu'après le licenciement. Jamais M. de Blacas

n'a reçu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit

millions qui lui auraient été confiés au retour de Gand par le roi

Louis XVIII, voici l'entière vérité:

«Une somme considérable fut en effet remise par le roi à M. de Blacas

avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'Échiquier et

autres valeurs anglaises. La négociation se fit par l'intermédiaire de

banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque

année, M. de Blacas présentait un rapport au roi sur le revenu et sur

l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut

lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dépôt, et il lui en

remit tous les titres. À partir de ce moment, l'administration en fut

confiée à M. de Belleville, qui donna une décharge signée de lui et

_approuvée_ par le roi. Cette pièce, ainsi que les comptes rendus de

1815 à 1824, qui portent tous le _vu et approuvé_ de la main du roi

Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans

les papiers que M. de Blacas a laissés à sa famille. Ce fut sous le nom

de M. de Belleville que ces fonds figurèrent désormais chez les

banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont

été l'unique ressource du roi Charles X à son arrivée en Angleterre

après la Révolution de 1830.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) · 第 37 / 105 题