J'ai vécu dans un temps où la société a été si bouleversée et j'ai si
souvent entendu expliquer les révolutions qui se sont succédé d'une
manière tout à fait opposée, j'ai si fréquemment entendu appeler
révolutionnaires des gens qui étaient amis de l'ordre, de bons citoyens
devenus, les premiers, victimes des changements auxquels ils avaient
pris part, que j'ai cherché à me rendre compte de ce qu'il y avait de
fondé dans ces accusations, et des causes de ces changements brusques
dans l'état social, changements dont le nom générique est le mot:
révolution.
J'ai dit des changements brusques et violents; car il est dans la
nature des sociétés de changer. Elles ne sont pas plus exemptes de
l'action du temps que les individus. Lorsque le changement a lieu d'une
manière imperceptible, à mesure des besoins, et quand les secousses
sociales sont évitées, l'État semble être toujours le même, quoique les
circonstances qui constituent sa force et son organisation soient toutes
différentes.
Quand le pouvoir légal et reconnu se trouve entre les mains de ceux qui
possèdent la force, l'État est dans l'ordre naturel; chaque chose est à
sa place; chacun est dans la jouissance des droits résultant de la
nature des choses. Quand il en est autrement, il y a malaise,
inquiétude, besoin de changement; et, si la haute sagesse du législateur
n'intervient pas pour rétablir l'harmonie, le repos est toujours
précaire, et au moindre obstacle, à la moindre difficulté, tout prend
avec violence une nouvelle forme.
La force existe par elle-même; mais elle se place dans la société
différemment, suivant les temps et les époques. Deux choses la
constituent et en sont le principe: les richesses et les lumières. Ceux
qui en sont dépositaires doivent être forcément les maîtres de la
société, et, si leur pouvoir est contesté un moment, ils finissent
bientôt par le recouvrer.
Une puissance morale agit aussi sur notre esprit, parle à notre
imagination et joue un grand rôle dans nos destinées; je veux parler de
l'éclat de la gloire et des souvenirs qu'elle laisse. Cette puissance
s'attache aux individus et aux races; mais, pour qu'elle se maintienne
dans les descendants, il faut que ceux-ci en soient dignes; sans cela
les souvenirs, au lieu de les grandir, les écrasent.
Dans le moyen âge, en Europe, la noblesse et le clergé possédaient tout.
Le clergé, en outre, seul était instruit. Dans les cloîtres s'étaient
réfugiées la science et les lumières. Le peuple était pauvre et
ignorant. Toute la puissance de la société, tout son nerf, était donc
entre les mains de la noblesse et du clergé; et, à juste titre, les
droits y étaient aussi.
Quand les villes se formèrent, quand la marche du temps développa
l'industrie, il se créa de nouveaux intérêts et de nouveaux éléments de
puissance. Le tiers état, en se constituant, dut entrer en partage de la
puissance publique. La force se répartit alors en trois classes, au lieu
de l'être dans deux. De là les priviléges des villes, le système
municipal et les moyens de police, de sûreté et de défense que prirent
pour elles-mêmes toutes les agrégations, obligées de pourvoir à tous les
besoins que l'état de la société leur faisait éprouver. Leur influence
dans les destinées des États se fit sentir et elle augmenta à mesure
que les causes qui l'avaient fait naître devinrent plus puissantes, à
mesure que l'influence du clergé, par l'affaiblissement des croyances
religieuses, allait diminuant, et l'influence de la noblesse, par son
appauvrissement, son manque de talents et de gloire, s'éteignait chaque
jour.
Ces établissements nouveaux furent protégés et encouragés par les rois.
Les rois, il y a quelques siècles, ne jouissaient encore que d'un
pouvoir incertain, souvent contesté. Ils étaient souvent en guerre avec
leurs grands vassaux, dont la puissance réelle l'emportait quelquefois
sur la leur. Ils avaient donc besoin d'alliés et d'appuis. Ils
trouvèrent les uns et les autres dans la classe nouvelle, qui avait
aussi tout à craindre de ces mêmes seigneurs et se trouvait
perpétuellement en lutte avec eux. Or la communauté de danger est de
tous les intérêts le plus puissant pour unir les hommes.
Cet état de choses a eu une marche régulière et constamment progressive.
Les villes se sont multipliées, elles ont augmenté de population et de
richesse, et la part que le tiers état a fini par avoir dans ce qui
constitue la puissance de l'État l'a enfin emporté, en France, sur les
deux autres. Or c'est précisément alors qu'une politique insensée a
pris à tâche de le repousser de tous les emplois publics, et par
conséquent de la participation au pouvoir légal. Cette marche
irréfléchie, ce système coupable peut réussir momentanément; encore pour
cela faut-il bien gouverner.
Les intérêts matériels et les intérêts moraux des peuples doivent être
satisfaits. Rien ne doit compromettre ou froisser le bien-être de
chacun. S'il en est autrement, les intéressés demandent à être appelés
au partage d'un pouvoir faible ou aveugle. S'ils y arrivent brusquement
et par des actes de violence, on est en révolution.
Les révolutions sont donc le résultat d'une prétention que l'on croit
fondée et non satisfaite, et, quand cette prétention a pris un grand
degré d'intensité, les révolutions éclatent, ou tout d'abord par
l'emploi de la force brutale, ou bien par une suite de concessions qui,
en affaiblissant le pouvoir et le déconsidérant, amènent des changements
complets dans l'ordre établi.
Alors chaque changement en prépare un autre. Ils se succèdent
quelquefois jusqu'à l'infini; d'abord parce que les dépositaires d'un
pouvoir nouveau n'ont pas en leur faveur les moyens d'opinion qui
appartiennent naturellement à ceux d'un pouvoir ancien; parce que
ensuite, la doctrine qu'ils ont mise en avant pour détruire ne convenant
ni pour édifier ni pour maintenir, ils sont obligés de changer de
langage, ce qui nuit nécessairement à leur crédit et à leur puissance
morale sur les peuples.
Mais par qui et comment commencent ces changements redoutables et
quelquefois funestes? Je vais le dire: les honnêtes gens prêtent trop
souvent leur concours à ceux qui font les révolutions. Les gouvernants
et les gouvernés ne sauraient trop avoir présent à l'esprit cette
vérité.
Il y a dans chaque société une masse plus ou moins nombreuse d'individus
soumise à de mauvaises passions, qui désirent des changements par suite
d'intérêts personnels, qu'ils ont grand soin de masquer du nom pompeux
d'intérêt public. Ces gens-là, malgré leur habileté, sont trop peu
nombreux pour arriver seuls à leurs fins. Ils ont besoin d'auxiliaires
et ils les cherchent parmi ceux que l'opinion distingue et dont les
intentions sont pures. Quand la marche du gouvernement autorise une
critique fondée, quand ses fautes se multiplient, quand l'opinion se
déclare contre lui, les hommes que je viens de désigner s'en rendent
souvent l'organe, et une popularité dont ils ne voient d'abord que les
douceurs et les charmes, mais dont ils connaîtront plus tard la rigueur
et les dangers, les encourage dans la voie qu'ils ont prise. Alors les
choses marchent vite. Une fois le mouvement imprimé, les méchants s'en
emparent. Tout est renversé; la confusion arrive; et ceux qui se
croyaient de grands citoyens et imaginaient devoir sauver l'État par le
moyen d'actes dont ils n'ont pas jugé toute la portée sont les premières
victimes; leurs compagnons se défient de gens d'intentions droites, qui,
ayant acquis une connaissance plus approfondie des hommes, finiraient
plus tard par combattre ceux que d'abord ils ont servis.
Si on applique les principes exposés ci-dessus à ce qui s'est passé de
notre temps et sous nos yeux, on pourra en reconnaître la vérité et
l'exactitude. Avant 1789, tout était exception et privilége en France,
et cette inégalité, poussée à l'excès, portant sur tout, datait
cependant d'une époque peu éloignée.
Une nation éclairée, riche et vaine devait souffrir d'un état de choses
qui blessait les droits de chacun et la raison. Une bourgeoisie
nombreuse s'était formée. Sa richesse et ses lumières devaient lui
donner des droits à tout, et on l'avait exclue de tout. Elle était
belliqueuse, et il fallait être gentilhomme pour être sous-lieutenant de
milice. Sous Louis XIV, elle pouvait choisir et suivre toutes les
carrières, aucune barrière ne lui était opposée, et alors il y avait
quatre-vingt mille familles nobles en France. Sous Louis XVI, la
noblesse était réduite à dix-sept mille familles, et elle devait tout
avoir. Mais, dans la noblesse même, il y avait des dispositions
blessantes et des priviléges consacrés, qui, en froissant les intérêts
du plus grand nombre, sacrifiaient tout aux jouissances d'amour-propre
du plus petit.
Ainsi, d'un côté, le bourgeois ne pouvait pas être officier, et le noble
établi à la cour pouvait seul être colonel, tandis que le gentilhomme de
province, sans faveur, végétait dans les grades subalternes, bien qu'il
n'eût aucune autre carrière à prendre, et que le service militaire lui
fût imposé par l'opinion. Or cet état de choses existait au moment où la
haute noblesse avait perdu tout ce qui faisait sa puissance et son
éclat: sa puissance, car toutes les fortunes étaient détruites ou
obérées; son éclat, car le séjour constant à la cour l'avait privée de
son action sur les provinces, et aucune gloire récemment acquise ne lui
avait conservé des droits au monopole de la considération publique.
Les dépenses avaient suivi le cours des temps. Les charges publiques
étaient devenues pesantes, et les corps de l'État les plus riches
étaient exempts ou de tout l'impôt ou d'une partie des impôts. Un
système semblable, contraire à la justice, à la raison, au bon sens,
autorisait des plaintes universelles. Des plaintes universelles,
auxquelles on ne fait pas droit, amènent bientôt la résistance; et de la
résistance à l'attaque, et de l'attaque au bouleversement les distances
sont courtes.
Si dès longtemps on se fût rendu compte des besoins de la société, si on
eût fait par autorité et par raison ce qu'on a fait par faiblesse et par
dépendance, la Révolution française n'aurait pas eu lieu. Elle mourait
dans son germe. Elle était étouffée dans son principe; mais il faut,
pour que telle chose arrive, plus de lumières, ou au moins autant de
lumières dans les gouvernants que dans les gouvernés, chose
malheureusement rare, et plus rare en France que partout; car la France
a été en général un des pays les plus mal gouvernés de toute l'Europe.
Quand celui qui conduit est éclairé, il prend une route plus ou moins
praticable, mais il choisit toujours une bonne direction et se rend
compte des pas qu'il fait. Quand il est sans lumières, il marche au
hasard, et bientôt chacun s'aperçoit de la fausse route tenue. Alors
tout le monde réclame, chacun donne son avis, et l'embarras du choix
fait que la direction n'est pas meilleure. On s'irrite et on se charge
de la besogne. Souvent cette besogne n'est pas mieux faite, mais tout
est renversé. Une nation présente à l'esprit l'idée de voyageurs réunis
dont le souverain est le guide. S'il ignore le chemin qu'il doit
parcourir, on s'en aperçoit et on commence par le maltraiter. Les mêmes
erreurs continuent, et on le dépossède. Le plus adroit des voyageurs ou
le plus confiant le remplace, et, s'il arrive au but, il est conservé
jusqu'à ce que des erreurs de sa part le mettent dans le cas de son
devancier.
Tous les gouvernements, quelle que soit leur nature, peuvent marcher
quand un grand esprit de justice et une grande habileté caractérisent
les dispositions du pouvoir. En gouvernant bien, les masses sont
contentes et les révolutions s'éloignent. Quand au contraire le
mécontentement est partout, une circonstance fortuite, un embarras
léger, un seul besoin du pouvoir peut tout changer; étincelle qui
embrase des matières combustibles imprudemment accumulées.
Honneur aux souverains qui veillent de bonne heure et constamment à ce
que ces causes d'incendie ne se trouvent jamais réunies! Les étincelles
peuvent paraître sans causer du danger; funestes ailleurs, elles ne sont
rien chez eux.
Quelques souverains ont marché en avant des temps où ils ont vécu, et
ont fait violemment des choses raisonnables, mais que l'opinion ne
demandait pas. Incommodes pour leurs contemporains, ils ont détruit le
germe des maux, et l'effet des mauvais vouloirs qui pouvaient atteindre
leur peuple. Les changements faits par en haut, par la volonté du
souverain, quand ils sont fondés sur quelque chose de raisonnable et
dans l'intérêt des masses, sont sans dangers véritables. Ils peuvent
causer du mécontentement, blesser des intérêts privés, mais ils
n'amènent pas de révolutions. Au contraire, les changements demandés,
exigés par la multitude, deviennent souvent funestes. Une demande juste
est suivie d'une autre qui l'est moins, celle-ci d'une pire; l'habitude
de céder encourage celle d'exiger, et bientôt le mépris du pouvoir fait
naître la confusion. Si l'État n'est pas perdu, c'est seulement au prix
des plus funestes expériences et de grands malheurs qu'il retrouve
l'équilibre, le calme et la prospérité.
Rarement les révolutions amènent des résultats conformes aux espérances
des premiers réformateurs. Les passions des hommes une fois déchaînées,
les questions se compliquent, et les esprits élevés et de bonne foi ne
peuvent jamais en prévoir les solutions. C'est donc avec le plus grand
ménagement que les changements réclamés par l'état social doivent être
demandés aux souverains. Il faut leur faire sentir les nécessités des
temps, employer, pour faire valoir ses droits, les moyens calmes et
réguliers autorisés par les lois, mais jamais ne rien exiger par la
force. Le jour où l'on emploie la violence l'État est dans le plus grand
péril; mais beaucoup de gens à doctrines ignorent ces vérités et croient
que les affaires où les passions des hommes jouent un si grand rôle
peuvent se régler et se mitiger à volonté. Ils ne pensent qu'à une
chose, c'est à déterminer la manière d'exister, et ils oublient qu'avant
de savoir comment on existera il faut assurer l'existence. On confond le
principe avec la conséquence, et cette inversion mène à la destruction.
Un homme sage ne doit jamais rien faire qui ébranle le pouvoir, mais
tout faire pour l'éclairer. Si on n'y parvient pas d'abord, on y
parviendra plus tard, car on lui parle le langage de son intérêt. De
grands abus valent souvent mieux que les plus belles améliorations en
perspective promises par une révolution. Le bien que doit amener une
révolution est toujours incertain et le mal toujours infaillible. Le
pouvoir, ce mystère de la société, est le premier besoin de sa
conservation: anathème à celui qui en compromet l'existence!
Les hommes dépositaires du pouvoir devraient toujours se répéter que
leur véritable intérêt personnel est tout entier dans un gouvernement
juste, équitable et ferme.
Les gouvernants doivent avoir en vue de jouir du pouvoir sans
contestation. Or le moyen d'y arriver, c'est de bien gouverner; et, pour
bien gouverner, il faut être animé d'un esprit de justice assez puissant
pour s'affranchir de l'influence des intérêts privés qu'on trouve autour
et près de soi. Un souverain doit se placer assez haut pour bien voir.
S'il agit en conséquence, il est sûr de sa marche et certain d'atteindre
le but qu'il s'est proposé. Mais, pour ne pas s'égarer, il faut encore
avoir une bonne vue, et c'est ce qui manque à beaucoup d'entre eux ou de
leurs principaux agents, et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître la
vérité de ce qu'a dit il y a longtemps Montaigne; c'est que «tous les
maux de ce monde viennent d'ânerie.»
Quand le pouvoir, en respectant les droits acquis, protége efficacement
et visiblement les intérêts du grand nombre, quand il est accessible aux
réclamations des particuliers et s'en occupe, quand il a le sentiment de
ses devoirs envers les citoyens et fait ses efforts pour les remplir, il
y a une masse d'opinion qui le soutient et fait sa sûreté. Mais, je le
répète, pour avoir une marche sûre, il faut s'éclairer, réunir le plus
de lumières possibles. Cela est autant dans son intérêt personnel que
dans celui de ses peuples. Aussi se demande-t-on pourquoi les souverains
repoussent si souvent le concours des hommes capables. Mais, quand je
parle de ce concours, je le suppose volontaire de la part de celui qui
le réclame, et soumis à des conditions qui le garantissent de toute
espèce de rivalité.
Un souverain éclairé sur ses intérêts doit aller à la recherche des
besoins réels, être le premier à diriger l'enquête qui doit l'éclairer.
Il en discute et en fait apprécier la valeur et le poids, et puis il
décide. Voilà la marche raisonnable qui prévient les révolutions; mais,
quand il craint des conseils salutaires, quand il évite des examens
destinés à l'instruire, quand il s'isole des intérêts publics et de ceux
des particuliers, quand il se croit placé sur le trône uniquement pour
jouir et non pour servir, la marche de son gouvernement ne cadre pas
avec le besoin des peuples. Des embarras surviennent et sont augmentés
par un blâme mérité et une juste critique de ce qui s'est fait. Pour
satisfaire l'opinion et alléger le fardeau, on réclame des conseils et
un concours qui rendent dépendants. Des rivalités de pouvoir
s'établissent, et les révolutions arrivent. La plus simple réflexion
présente donc à l'esprit le moyen de les empêcher.
L'admission et le concours de pouvoirs nouveaux et indépendants dans le
gouvernement et dans la direction des affaires est toujours le résultat
des fautes qui ont précédé. C'est une manière d'expiation des torts
passés; c'est une promesse faite pour l'avenir de suivre une marche
plus raisonnable; c'est, en un mot, une garantie d'opinion et de bonne
intention plutôt qu'une garantie réelle; car les assemblées appelées à
décider sur les intérêts de l'État sont souvent ignorantes et
passionnées; elles s'abandonnent à mille influences diverses et
s'égarent fréquemment. Quand elles existent, il est difficile de s'en
affranchir; quand leur établissement est un moyen de pacification entre
des intérêts opposés, un mode de transaction, on conçoit la nécessité de
s'y soumettre; mais une chose étonnante est d'avoir vu des souverains
qui gouvernaient sagement leurs peuples et sans contestation, les
administraient avec ordre, économie et l'approbation universelle, se
créer à plaisir des embarras de toute espèce et se mettre en tutelle par
divertissement. Un amour immodéré de popularité, sentiment bon et
louable dans son principe, devient un des plus dangereux de ceux qui
peuvent animer un souverain quand il l'entraîne dans des fautes
semblables, impossibles à réparer. L'empereur Alexandre s'était livré à
des sentiments généreux et irréfléchis, et sous son influence les
souverains subalternes, animés du même esprit, ont jeté partout, dans la
société européenne, des éléments de troubles qui portent le germe d'une
maladie difficile à guérir.
D'un autre côté, j'ai entendu de bons esprits et des esprits supérieurs
établir le principe d'une stabilité absolue dans les lois. Quoique les
sociétés changent, disent-ils, que leurs besoins ne soient pas
constamment les mêmes, les choses condamnées par le temps tombent
d'elles-mêmes, et l'opinion en fait justice. À cette occasion, on citait
l'exemple du gouvernement de l'Église, dont la sagesse est si évidente,
et qui s'est modifié par le _fait_ sans avoir rien altéré dans le
_droit_. Effectivement le pape ne menace plus les souverains de
l'excommunication et de l'interdiction, parce que ces armes sont
émoussées et qu'elles n'imposent plus à personne; mais il y a une grande
différence entre les gouvernements qui, par leur nature, sont destinés à
agir seulement sur l'opinion et ceux qui ont un pouvoir positif sur le
matériel de la vie et sur l'administration. Il faut nécessairement
s'expliquer sur des choses dont l'application se fait journellement et
qui doivent être changées. Ainsi, par exemple, en France, comme je l'ai
déjà dit, deux causes ont influé d'une manière directe sur la Révolution
de 1789: l'inadmissibilité à beaucoup de places pour ceux qui n'étaient
pas gentilshommes et l'inégalité de l'impôt. Pour changer cet ordre de
choses, choquant par son injustice, il fallait des actes que le
gouvernement n'a pas faits. Des plaintes on est arrivé aux menaces et
aux voies de fait, et une première révolution en a amené mille autres.
En Autriche, un souverain est arrivé au trône avec des idées nouvelles
nullement populaires encore dans son pays. Il a brisé avec violence ce
qui existait et a fait disparaître ce qui, avec le temps, pouvait
motiver du mécontentement, des demandes importunes, et amener une
révolution, et il en a tué le germe.
Je suis loin d'admirer toutes les oeuvres de Joseph II, et surtout le
mode d'exécution de ses projets. Il a agi comme un homme qui, pressé par
le temps, hâte ses actions sans s'apercevoir des effets funestes de sa
précipitation.
Le temps, cet élément de toute chose, est surtout nécessaire pour
l'exécution de projets qui touchent à l'état de la société, à sa
constitution, à ses bases. Heurter de front et durement l'opinion, même
pour faire le bien, est dangereux et maladroit. Je blâme surtout en lui
ce mépris du passé qu'il n'a jamais cessé d'afficher, et son dédain pour
les générations éteintes. La vie des sociétés ne se compose pas d'un
jour, et qui manque au respect dû à ses ancêtres mérite d'être traité à
son tour sans respect par la postérité. Les générations forment une
chaîne dont tous les anneaux ont leur valeur. Un esprit superficiel peut
seul croire que la Providence a réservé à l'époque où il vit toutes les
connaissances, tout l'esprit qu'elle a départis à l'espèce humaine. Les
sociétés ont vécu, donc elles ont créé, suivant les différents âges, ce
qui était nécessaire à leur conservation. Il n'y a pas une seule des
institutions du moyen âge les plus choquantes aujourd'hui qui ne puisse
être justifiée par les circonstances relatives à son établissement.
Malgré cette critique méritée des actes et de la conduite de Joseph II,
il est certain qu'il a fait tout dans l'intérêt des masses. Depuis lors,
les masses ont la profonde conviction d'être protégées. Elles sentent
qu'aucun ordre de choses différent ne pourrait leur promettre de plus
grande avantages que ceux dont elles sont en possession. Les biens du
clergé, cet appât si puissant pour des novateurs, dépouille si riche
pour qui veut bouleverser la société, ne sont plus là pour servir
d'auxiliaires et de prétexte aux changements, et ainsi une révolution,
dans le sens où on le comprend, c'est-à-dire dans une modification
complète des rapports respectifs entre les diverses classes de la
société, est devenue impossible; car les classes inférieures n'ont rien
à prétendre ni rien à espérer de mieux que ce qu'elles possèdent.
Je crois avoir démontré les vérités suivantes:
I. Les révolutions n'arrivent jamais que par la faute de ceux qui
gouvernent. Les dépositaires d'un pouvoir reconnu ont d'immenses moyens
pour le conserver, et, quand il leur échappe, il faut qu'ils n'aient pas
distingué le moyen à employer pour le fixer entre leurs mains.
II. Pour prévenir les révolutions, il faut avant tout bien gouverner.
Les bienfaits d'une administration équitable et éclairée sont si grands,
qu'ils suffisent pour contenter les peuples.
III. Pour gouverner conformément aux voeux légitimes et aux besoins, il
faut que le souverain cherche de bonne foi à s'entourer de toutes les
lumières possibles.
IV. Associant à leurs travaux les hommes les plus éclairés,
indépendamment de la garantie qu'ils y trouvent, les souverains ajoutent
à leur autorité la puissance d'opinion, qui est l'apanage des hommes
supérieurs.
V. Il faut donner à ceux-ci toute espèce de liberté dans l'émission de
leur pensée, dans la formation de leurs projets, sans leur donner une
autorité qui puisse devenir rivale, et moins encore qui ait une source
indépendante.
VI. Enfin les changements que les lumières indiquent comme nécessaires
ne sauraient être d'abord essayés, ensuite exécutés, avec trop de
lenteur et de prudence; car les hommes vraiment amis de leur pays
doivent se répéter qu'il y a peu d'améliorations qui méritent l'emploi
de la force et puissent justifier la violence qui les fait obtenir. Les
seules bonnes et utiles à la société sont celles qui viennent lentement,
sans secousses, et qui dérivent du pouvoir.