Nous nous rendîmes d'abord à la maison dorée de Néron. Elle était
construite sur le mont Esquilin. Ce palais embrassait le mont Palatin,
berceau de Rome, le mont Cælius et le mont Esquilin. L'emplacement du
Colisée était compris dans ses jardins, et cet espace formait un lac,
dont les bords étaient plantés. Le _Laocoon_, chef-d'oeuvre de
l'antiquité romaine, a été trouvé dans la maison dorée. Plusieurs salles
se suivent; leur élévation est immense, et elles se succèdent sans se
communiquer directement. Leur ouverture est toujours tournée vers la
cour. En déblayant cette cour, on trouva une cuve immense en granit
gris. Elle servait à une fontaine, et aujourd'hui elle est employée au
même usage au milieu de la cour du Belvédère, au Vatican. Cette double
découverte eut lieu sous Jules II. Dans le même temps et sous le même
pape, l'_Apollon_ fut trouvé au port d'Antium, où Néron avait une maison
de campagne. On a fait la remarque que ces deux statues célèbres sont
restées comme type représentant la nature du génie des deux artistes
illustres qui vivaient alors. L'_Apollon_ rappelle la manière idéale,
sublime, de Raphaël quand il représente la Divinité, et le _Laocoon_
l'expression passionnée et énergique de Michel-Ange. L'ouverture des
chambres et la cour de la maison d'or étaient au nord, dans la direction
du mont Esquilin. Des peintures dont les couleurs sont très-vives
encore, recouvrent toutes les parois de ces chambres. Les sujets sont
pour la plupart fantastiques. Ils ont servi de modèle aux peintures de
Raphaël, exécutées dans les loges du Vatican.
Néron, pour construire ce palais, avait exproprié un grand nombre de
Romains, et il l'éleva sur les décombres des maisons occupant auparavant
cet emplacement. Après la mort de Néron, on abandonna, comme
dédommagement, aux citoyens dépossédés des emplacements dans une partie
du palais. Ils vinrent y construire de petites habitations; on les voit
encore aujourd'hui, et l'on reconnaît de même les vestiges des maisons
détruites antérieurement. Trajan, manquant d'espace pour donner aux
thermes portant son nom l'étendue qu'il jugea nécessaire, se servit de
la maison dorée pour y suppléer. Il fit continuer ses constructions sur
cet édifice. La cour fut voûtée; des pieds-droits d'une grande hauteur
furent élevés à cet effet pour mettre de plain-pied l'emplacement ainsi
créé avec celui sur lequel les thermes étaient déjà bâtis. Ainsi il
construisit comme un supplément à la montagne. Les difficultés ne
l'arrêtaient pas, quelle que fût leur nature; car il faut se rappeler
que, pour mettre de niveau le lieu où il plaça son forum, il fit enlever
une partie du mont Quirinal, et d'une hauteur égale à celle de la
colonne qui en est la mesure.
De la maison dorée de Néron, nous allâmes visiter le Vivarium, situé sur
le mont Cælius. C'était là que les bêtes féroces étaient conservées. Des
constructions du style rustique, comme il convenait en raison de leur
destination, existent encore et montrent les loges de ces animaux. Un
souterrain fut creusé dans le roc pour leur créer de nouvelles demeures
et pour ouvrir un chemin jusqu'au Colisée. Nous en visitâmes une partie.
Ce fut un beau travail et une louable pensée de police que l'ouverture
de ce chemin. Au-dessus étaient logés les gladiateurs. Ceux-ci
débouchaient à l'amphithéâtre en suivant une route supérieure, et
entraient par la même porte que les bêtes féroces; ils sortaient
ensuite par la porte à droite pour revenir combattre. Une source de
bonne eau se trouve dans ces souterrains. Au-dessus est construite une
tour élevée dans le moyen âge à la manière des Lombards, pour porter les
cloches d'un couvent voisin, celui de Saint-Jean et de Saint-Paul, deux
martyrs servant dans les gardes prétoriennes du temps de Julien, immolés
ensemble. La pierre sur laquelle ils furent décapités est dans l'église.
La congrégation qui occupe le monastère n'est pas ancienne: elle date de
Clément XIV. Sa règle est très-sévère. On appelle ces religieux les
Pères de la Passion.
Nous allâmes de là au Colisée, et nous suivîmes les ruines du palais
qu'occupait une grande famille de Rome dans le moyen âge, la famille
d'Anitia. Saint Grégoire, dit le Grand, pape sous le nom de Grégoire
Ier, était de cette famille. Il a fondé le monastère des Camaldules,
situé à peu de distance, et d'où le pape actuel est sorti. Ce nom de
Grégoire a été glorieux pour la chaire de Saint-Pierre. Trois papes
l'illustrèrent: Saint Grégoire Ier, pape de ce nom, dont les oeuvres se
voient encore dans l'église; Grégoire VII, le célèbre Hildebrand, qui
mit les souverains à ses pieds: et Grégoire XIII, réformateur du
calendrier, et dont le nom est resté au calendrier actuel, en usage
dans toute l'Europe, excepté en Russie.
Le Colisée, amphithéâtre consacré aux combats des gladiateurs les uns
contre les autres, ou aux combats des gladiateurs contre les bêtes
féroces, fut commencé sous Vespasien et fini sous son fils Titus, qui en
fit la dédicace. C'est le plus beau monument dont les ruines frappent
les yeux à Rome. Sa grande dimension, une belle proportion, en font
encore aujourd'hui une chose superbe et extraordinaire. Qu'était-ce
quand, couvert de marbre et orné de statues, il était rempli d'un peuple
immense? Quatre-vingt mille spectateurs y étaient habituellement
rassemblés. Dans les circonstances extraordinaires, le nombre s'élevait
à cent dix mille. Toute la partie inférieure était consacrée à
l'empereur et à sa cour, au sénat, aux chevaliers et aux citoyens
romains. Les gradins supérieurs, construits en bois, à cause de
l'élévation et pour diminuer le poids, étaient occupés par les Barbares.
Trois rangs de galeries voûtées formaient des abris pour mettre à
couvert les spectateurs en cas de pluie. Quatre-vingts escaliers
correspondants et autant de portes donnaient des moyens faciles d'entrée
et de sortie, et favorisaient la circulation. Ce monument superbe, orné
de huit cents statues, consacré aux plaisirs des Romains, fut construit
par les Juifs amenés de Jérusalem par Titus après la prise de cette
ville. Une toile, quelquefois de couleur pourpre, et d'étoffe précieuse,
couvrait ce vaste édifice, et se manoeuvrait suivant les circonstances
pour garantir les spectateurs de l'action du soleil. Lors de la
dédicace, cent représentations furent données au peuple par l'empereur,
et treize mille bêtes féroces y combattirent et y périrent. Dans ces
réunions, les empereurs faisaient des dons immenses aux spectateurs. Des
billets en exprimant la promesse, ou de petits modèles des choses
servant de symbole, étaient jetés au peuple, et, le lendemain, chacun
allait réclamer du souverain la chose promise la veille, dont le plus ou
moins de valeur était dépendant de son caprice et de sa volonté.
M. Visconti, à l'occasion de ces spectacles, nous expliqua ce qui est
relatif aux gladiateurs. Un homme était condamné à mort; quand il était
jeune, fort et bien constitué, on lui proposait de se faire gladiateur.
Ordinairement, il acceptait. Alors on le nourrissait avec soin; on le
plaçait dans un lieu sain; on le soumettait à un régime convenable pour
augmenter ses forces, en même temps qu'on le formait aux exercices du
combat. Quand il était instruit, il était présenté au peuple au cirque,
ayant au cou une plaque en ivoire indiquant la cause de sa condamnation.
Quelquefois sa bonne mine intéressait, et alors le peuple le graciait.
Le signe convenu en pareil cas, c'était que chacun levait le pouce, le
poing étant fermé. Alors il était dispensé de combattre, et on le
munissait d'une petite baguette, marque d'une sorte d'autorité dans la
police des combats. Quand le peuple n'accordait pas cette grâce, grâce
pouvant aussi dépendre d'une vestale, qui se levait, il avait
l'obligation de livrer un combat à mort. Une fois vainqueur, sa dette
était payée, et le mot _liberatus_, inscrit sur la plaque d'ivoire,
était comme l'acquit de sa dette. Alors il ne combattait plus que
volontairement et pour de l'argent.
Il y avait des gladiateurs de plusieurs espèces. Les uns, destinés à
combattre les bêtes féroces; les autres individuellement d'autres
gladiateurs; les plus faibles en masse, c'est-à-dire en certain nombre
contre un nombre pareil. On annonçait au peuple pour quel genre de
combat ils avaient été destinés. Quand un gladiateur intéressait par son
ardeur, son courage et son adresse, et qu'on le voyait en danger de
périr dans un combat contre les animaux, le peuple quelquefois réclamait
par des cris pour qu'il lui fût envoyé du secours. Quand un gladiateur
était vaincu après avoir combattu avec courage, il arrivait aussi au
peuple de lui accorder sa grâce. Dans ce cas, il était transporté hors
de l'amphithéâtre et soigné dans l'espérance de le guérir. Dans le cas
contraire il était mis à mort. Il arrivait aussi que de jeunes
débauchés, des gens de mauvaise vie, se livraient à ce métier
volontairement et allaient se vendre au laniste, chef des gladiateurs.
Alors ils faisaient leur contrat comme ils l'entendaient, et
souscrivaient telles conditions qui se trouvaient à leur convenance. On
demandait à un jeune gladiateur dans quelle manière de combattre il
voulait être instruit, et il choisissait ou la méthode gauloise ou la
méthode germaine, chacune de ces nations ayant une école particulière.
La première était fondée particulièrement sur l'adresse et l'agilité, et
l'autre sur la force. Un gladiateur gracié, ayant rempli sa tâche, ne
pouvait jamais recouvrer ses droits civils. Quand des particuliers, des
hommes privés, donnaient ces spectacles, c'était ordinairement à prix
d'argent qu'ils se pourvoyaient de gladiateurs.
Le Colisée a eu des destinations variées. Dans le moyen âge, il fut
occupé par les Frangipani, qui en firent une forteresse et s'y
établirent, comme les Colonna dans les thermes de Constantin et les
Orsini dans le théâtre de Marcellus. Ces deux dernières familles,
n'ayant pas cessé d'habiter Rome, sont restées en possession des
monuments publics dont elles s'étaient emparées. Les Frangipani furent
obligés par l'empereur Henri III de partager le Colisée avec les
Annibaldi; mais ils chassèrent bientôt ces compétiteurs et reçurent
l'inféodation du Colisée du pape Honorius II; ce qui fait comprendre cet
édifice encore aujourd'hui dans le nombre des palais du pape. Depuis,
les Frangipani l'ayant perdu, il a été, sous Sixte-Quint, un hôpital,
puis une manufacture de draps. C'était avant Pie VI un lieu destiné à
recevoir les immondices. Ce souverain éclairé s'occupa de sa
conservation, de son nettoiement, et le livra à l'étude des antiquaires.
Pie VII suivit son exemple. Il fit mieux encore en ordonnant l'exécution
de grandes constructions dans le but d'en empêcher la destruction.
C'était une sorte d'amende honorable faite au nom de ses prédécesseurs,
qui l'avaient traité comme une carrière; car il a fourni les matériaux
nécessaires pour construire le fort de Civita-Vecchia (ouvrage de
l'immortel Michel-Ange), le palais Farnèse, le palais de Venise et
d'autres encore. Enfin le pape Nicolas III avait voulu le détruire; mais
il était construit si solidement, que les efforts dont on voit les
traces furent impuissants. Ceux qui en étaient chargés trouvèrent
beaucoup plus facile de se procurer les pierres dont ils avaient besoin
à la carrière de Tivoli que dans ce monument dont toutes les parties
sont liées avec un soin et une solidité inimaginables. Une belle pensée
a occupé un pape, c'est l'érection d'une chapelle dans le Colisée, sous
l'invocation des saints martyrs du Colisée, en mémoire et à l'intention
des chrétiens morts dans le cirque, victimes du goût des Romains pour
les plaisirs féroces. Cette chapelle avait été abandonnée, mais elle a
été rétablie par le pape Benoît XIV, qui y a fait ajouter des stations
de prières.