Le 18 décembre, nous fîmes notre sixième promenade. Nous retournâmes sur
la voie Appia. Nous visitâmes la vallée de la nymphe Égérie, vallon qui
serait délicieux s'il était arrangé, planté et cultivé. Les mouvements
de terrain sont charmants. Il y a de l'eau, une belle végétation, et
tous les éléments d'un beau jardin. Dans la partie la plus rapprochée de
la ville, il existe un temple élevé au dieu du retour. C'est le point
d'où les Carthaginois, commandés par Annibal, ont menacé la ville de
Rome. C'est là qu'est situé le champ mis en vente pendant que les
Carthaginois y étaient campés et dont la valeur ne fut nullement
diminuée par cette circonstance. Le temple marque les limites où
s'arrêtèrent les ennemis, et d'où ils partirent pour s'éloigner. Il est
petit, construit en briques, comme tous les ouvrages faits du temps de
la république, décoré de colonnes à huit faces. Il y avait des statues
intérieurement. Des voûtes élevaient son sol à une certaine hauteur, et
un escalier de quelques marches y conduisait.
En remontant la vallée, à assez peu de distance, on trouve la grotte de
la nymphe Égérie. Un bois sacré l'entourait. Il reste encore, tout
auprès de la hauteur, un bouquet de chênes verts composés de jets peu
âgés, mais qui viennent de souches très-anciennes, et chaque souche
appartient à plusieurs arbres à la fois et établit ainsi entre eux une
liaison. Là, Numa, second roi de Rome, se retirait pour recevoir les
inspirations des dieux, ou plutôt pour rendre ses résolutions sacrées
aux yeux du peuple de Rome. Cette grotte, creusée dans le tuf et d'où
sortait une fontaine d'eau vive qui existe encore, ressemblait sans
doute à toutes les habitations primitives des hommes. Ils se formaient
des abris en creusant la terre, et comme on en voit un exemple à
quelques pas de là. Auguste, dont les efforts constants avaient pour but
d'effacer les souvenirs de la république, qui aimait à embellir Rome et
voulait rappeler son nom constamment à l'esprit du peuple par la vue de
ses ouvrages, fit revêtir de marbre et agrandir cette grotte. Une statue
de marbre blanc, représentant la nymphe Égérie, y fut placée. Elle est
mutilée, mais elle s'y trouve encore aujourd'hui. C'est la seule statue
occupant encore la place où elle fut mise d'abord. Au-dessus du plateau
au pied duquel sort la fontaine, un temple fut bâti et dédié aux bonnes
inspirations législatives pour le bonheur des peuples. Auguste attachait
du prix à voir son nom rapproché de celui de Numa. Il ambitionnait
d'être considéré comme le second législateur de Rome. Il cherchait à se
placer dans l'opinion, relativement à Jules César, dans des rapports
semblables à ceux qui avaient existé entre Numa et Romulus. Aussi fit-il
exécuter des travaux dans ce temple et le fit-il orner de colonnes de
marbre cannelées d'un beau travail, pour lui donner un péristyle. Ce
péristyle a été réuni au temple par un mur, et les colonnes y sont
renfermées en tout ou en partie. C'est aujourd'hui la demeure d'un
ermite.
À quelques pas de là sont des cavernes creusées de main d'homme et assez
profondes. Le sol étant de tuf, ce travail a été facile. Ces grottes ont
servi de demeure aux aborigènes. Des divisions font voir que plusieurs
familles ont pu les habiter simultanément. Dans tous les pays où le
climat est quelquefois rigoureux, les premiers habitants ont cherché un
logement dans la terre. On le voit en Hongrie et en France. Dans les
pays les plus favorisés par la nature, et où le climat est constamment
doux, ils ont cherché un abri à la surface de la terre, en construisant
leur demeure légèrement avec du bois. Il en résulte des points de départ
différents pour l'architecture, et une différence marquée dans les
éléments qui la composent. Les Grecs ont ignoré les arts consacrés dans
les premières constructions romaines, et ont employé les colonnes et
les architraves, qui rappellent les arbres qu'ils ont placés
perpendiculairement, et ensuite en travers, pour former leurs maisons.
Nous revînmes en arrière, et nous fûmes visiter le cirque de Caracalla.
C'est le seul monument de ce genre resté assez intact pour faire juger
de la manière dont les courses avaient lieu. Le cirque Maximus, situé
dans Rome, était beaucoup plus grand, mais il est entièrement détruit.
Le cirque de Caracalla a un demi-mille de longueur. Il était renfermé
dans une construction en maçonnerie soutenant huit ou dix gradins en
amphithéâtre, au-dessus de voûtes qui formaient un corridor. Ce
corridor, embrassant tout le développement du monument, donnait les
moyens d'arriver dans toutes les parties du cirque. La loge de
l'empereur, placée au côté gauche, était à un tiers de la longueur
environ. Douze entrées, contenant chacune un char, occupaient
l'extrémité, et ces douze chars, à un signal donné, partaient en même
temps. Ils devaient faire un nombre de fois déterminé le tour du cirque.
Une épine (construction intérieure) était élevée au milieu et dans la
longueur du cirque, de manière à séparer les deux routes de l'aller et
du retour, et à forcer les chars à en suivre tout le développement.
Comme il y aurait eu, en suivant le point de départ des chars, une
distance inégale à parcourir, si les loges qui les contenaient avaient
été placées sur une ligne perpendiculaire à l'axe, cette ligne était
suffisamment oblique pour tout compenser. L'extrémité de l'épine la plus
rapprochée du point de départ était plus près du côté gauche que du côté
droit, pour favoriser le passage des chars de gauche au moment du
départ, le mouvement commençant par la droite. Au-dessus des loges et en
arrière, était placée une maison où beaucoup de prostituées se rendaient
et se livraient à leur profession. En arrière du cirque étaient placées
les écuries, et de côté aussi un mur d'une grande élévation, recouvert
de plaques de marbre sur lesquelles on gravait les noms et les
généalogies des chevaux vainqueurs, et de ceux qui les conduisaient et
qui avaient triomphé. Extérieurement était un pavillon impérial, où
l'empereur se rendait avant les courses, et où il se reposait pendant
les intervalles. Le cirque de Caracalla contenait trente mille
spectateurs.
En revenant du cirque, M. Visconti nous fit remarquer un embranchement
de route où il existe encore un Trivium. C'était un monument placé à
tous les carrefours. Ordinairement composé d'une fontaine, ornée de
trois statues, celles d'Isis, de Mercure et d'Esculape, pour implorer en
faveur des passants la bonne direction, la sûreté et la santé. À
Pompéia, à ces carrefours on avait placé des puits.
La porte Appienne, ou de Saint-Sébastien, est revêtue en marbre à sa
base. Elle est la même qu'Aurélien fit construire; mais elle fut
exhaussée et augmentée de tours par Bélisaire.
Rentrés dans l'enceinte, nous nous arrêtâmes pour voir les tombeaux de
la famille des Scipions. Dans ce lieu était le temple de Mars _extra
muros_. On y retenait les jours de triomphe les ambassadeurs des
puissances qui n'étaient pas les alliées des Romains. La famille de
Scipion reçut comme distinction la faveur d'établir le lieu de sa
sépulture près de ce temple. On pénètre dans des souterrains excavés
dans le tuf et ressemblant aux catacombes. Diverses inscriptions s'y
trouvent et font connaître les noms de ceux qui y ont été placés. Ces
inscriptions sont en général très-vaines, très-louangeuses et
très-emphatiques.
Voici ce que nous raconta M. Visconti à l'occasion des funérailles des
anciens. Quand un homme appartenait à une grande famille, il était porté
au tombeau de ses ancêtres et censé être reçu par les plus marquants de
ceux qui l'y avaient précédés. Ceux-ci étaient représentés par des
esclaves masqués et habillés de manière à rappeler, autant que possible,
les personnages qu'ils étaient chargés de représenter. Ils venaient avec
des torches à la rencontre du mort, en sortant du tombeau. Cette
cérémonie valait à ces esclaves la liberté. Il nous dit aussi que
l'adoption dont le but était de perpétuer les familles et de les
conserver dans leur gloire, leur puissance et leur splendeur, en les
recrutant d'hommes d'un mérite supérieur, était précédée de la visite
des tombeaux. La lecture des inscriptions fastueuses était faite, et on
demandait à l'adolescent s'il se sentait la force et le courage de
justifier le grand nom qu'il allait porter. S'il en était effrayé, on
lui assurait un sort convenable, mais obscur. Dans le cas contraire, il
éprouvait une forte impression, dont l'effet devait se faire sentir
pendant tout le cours de sa vie, et lui donner l'énergie que
commanderaient les circonstances.
Nous passâmes devant une petite chapelle située au-dessous du mont
Palatin, à côté de l'emplacement du grand cirque. Elle est dédiée à
Saint-Sébastien. C'est là qu'il reçut la couronne du martyre. Il était
dans les gardes de l'empereur. Il fut reconnu pour chrétien et mis à
mort à coups de flèches par l'ordre de Domitien.