Bien des fois durant sa dernière maladie, Sœur Thérèse de
l'Enfant-Jésus avait annonce qu'on ne retrouverait d'elle, _selon son
désir_, que des ossements.
«Vous avez trop aimé le bon Dieu, il fera pour vous des merveilles, nous
retrouverons votre corps sans corruption», lui disait une novice peu de
temps avant sa mort.--«_Oh non! répondit-elle, pas cette merveille-là!
ce serait sortir de ma petite voie d'humilité, il faut que les petites
âmes ne puissent rien m'envier._»
L'exhumation des restes de la Servante de Dieu, faite dans le but
d'assurer leur conservation et non de les exposer déjà à la vénération
des fidèles, eut lieu le 6 septembre 1910.
On avait essayé de tenir la chose secrète, mais elle fut cependant assez
connue pour permettre à plusieurs centaines de personnes d'accourir au
cimetière.
Mgr Lemonnier, évêque de Bayeux et Lisieux, Mgr de Teil,
vice-postulateur de la cause, MM. les chanoines Quirié et Dubosq,
vicaires généraux, et beaucoup de prêtres parmi lesquels tous les
membres du Tribunal chargé d'instruire le Procès de Béatification,
étaient présents.
Le travail de l'exhumation offrait de grandes difficultés, le cercueil
se trouvant placé à une profondeur de 3 m. 50, et dans un très mauvais
état. Un expert en ces sortes de manœuvres dirigeait celle-ci. Il fit
glisser des planches sous le cercueil, pour faire un fond artificiel
destiné à soutenir l'autre qui menaçait de s'effondrer; puis on
enveloppa le tout de fortes toiles maintenues par de solides courroies.
Avec bien du temps et des anxiétés, on parvint ainsi à remonter le
cercueil sans accident. Lorsqu'il apparut à ses regards, le Pontife
entonna d'une voix émue le chant de David louant le Seigneur qui «_tire
l'humble de la poussière pour le faire asseoir avec les princes de son
peuple_». Et tandis que les prêtres psalmodiaient le LAUDATE PUERI
DOMINUM, on aperçut au travers des planches disjointes, toute verte et
fraîche comme au premier jour, la palme que le 4 octobre 1897, on avait
placée sur la dépouille virginale de la Servante de Dieu[278].
N'était-ce point le symbole de la palme immortelle qu'elle avait
remportée par le martyre du cœur? ce martyre au sujet duquel elle
avait écrit: «_A tout prix je veux cueillir la palme d'Agnès; si ce
n'est par le sang, il faut que ce soit par l'_AMOUR.»
On ouvrit alors le cercueil.
Deux ouvriers, le père et le fils, se tenaient près de là; ils sentirent
à ce moment un suave et fort parfum de violettes qu'aucune cause
naturelle ne pouvait expliquer et qui les émut profondément[279].
Les vêtements apparurent en ordre; ils semblaient aussi conservés, mais
ce n'était qu'une apparence. Les voiles et la guimpe n'existaient plus,
la grosse bure des carmélites avait perdu toute consistance et se
déchirait sans effort... Enfin, comme l'humble enfant l'avait souhaité,
on ne retrouvait d'elle que des ossements!
Un des médecins présents voulut en offrir une parcelle à Mgr Lemonnier,
mais Sa Grandeur s'y opposa et défendit qu'on en emportât la moindre
partie. Il accepta seulement la petite croix de buis qui avait été
placée dans les mains de la Servante de Dieu.
L'ancien cercueil fut alors déposé dans une bière de plomb disposée dans
un cercueil de chêne. Puis on recouvrit le corps de vêtements neufs qui
avaient été préparés, et la tête d'un voile que l'on entoura de roses,
les dernières cueillies à ces mêmes rosiers du Carmel dont tant de fois
l'angélique Thérèse avait jeté les fleurs au pied du Calvaire.
A ce moment, sur l'ordre de Mgr Lemonnier, pour contenter la foule qui
stationnait dans le cimetière, silencieuse et recueillie, on écarta les
toiles qui dérobaient aux regards le petit enclos des Carmélites et le
cercueil fut placé sur des tréteaux devant la porte grillée.
Pendant trois quarts d'heure, on ne cessa de défiler, de prier, de faire
toucher des objets de piété. Monseigneur l'évêque de Bayeux avait été le
premier à faire toucher aux ossements des morceaux de soie violette
apportés par lui à cette intention. On vit des ouvriers approcher leur
alliance de mariage; tous ceux qui avaient travaillé à l'exhumation
semblaient pénétrés de respect. On estima à plus de cinq cents personnes
celles qui vénérèrent les restes, après trois heures d'attente.
Une impression extraordinaire de surnaturel, une émotion dont ils
n'étaient pas maîtres envahissait les assistants. L'âme de Sœur
Thérèse planait sans doute auprès de sa dépouille mortelle, heureuse
d'offrir à son Créateur l'anéantissement de son être physique... On
sentait qu'il se passait quelque chose de grand, de solennel. Malgré
les réalités lugubres et humiliantes du tombeau, les âmes, au lieu
d'être déconcertées, troublées, refroidies dans leur foi et leur amour,
sentaient croître au contraire la ferveur et la tendresse de leur
vénération.
Quand le défilé eut pris fin, un procès-verbal, écrit sur parchemin
timbré aux armes de Mgr Lemonnier, fut renfermé dans un tube de métal et
déposé dans le cercueil de plomb. Puis on ferma celui-ci, sur la
couverture duquel est soudée une plaque avec l'inscription: