Le récit que vous avez bien voulu m'envoyer m'a prouvé encore davantage
que Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus est au ciel pour nous, et m'a
rappelé une de ses visites, quelques mois avant mon départ de Trinidad.
Elle ne vint pas pour me faire des caresses, mais pour m'adresser un
reproche fraternel, car, dans la journée, j'avais manqué à la charité.
J'avais, à la procure, un petit bout de crayon que je regardais comme
une relique, car il venait de mon pauvre père. Un jour, ce crayon
disparaît et, intérieurement, j'accuse une de nos sœurs qui se
servait parfois des plumes et crayons à notre usage. Pendant plusieurs
jours j'oubliai le crayon, lorsqu'un matin l'attachement a cette relique
se fit de nouveau sentir. En récréation, je demande à la sœur d'un
ton un peu fâché si le crayon en question ne se trouve pas à l'externat.
La bonne sœur me dit que, pour le moment, elle ne se souvient pas de
ce larcin, mais qu'elle est bien capable d'oublier de me rendre un objet
prêté. Peu satisfaite, je vais dans l'après-midi chez la Mère Prieure
lui exposer ma peine et lui dire que certainement le crayon était à
l'externat. Une bonne leçon de détachement fut la consolation que me
donna la Mère Prieure.
Dans la nuit, je vois en rêve Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus qui, d'un
air doux mais un peu mécontent, me dit: «_Vous avez, manqué à la charité
en accusant injustement Sr X. d'avoir pris votre crayon. Le crayon
que vous cherchez est dans le tiroir du bureau de la procure entre le
bois et le papier que vous avez mis pour le préserver._» En même temps,
je vois le tiroir s'ouvrir et j'aperçois le crayon à la place indiquée.
Après m'avoir encore recommandé la charité, Sr Thérèse de
l'Enfant-Jésus disparaît et l'Angélus sonne. Pendant l'oraison, la messe
et même l'action de grâces, je ne voyais que ma céleste visiteuse me
reprochant mon manquement à la charité et m'indiquant la place du
crayon. Vous comprenez, ma Mère, qu'au premier moment libre j'allai à la
procure, j'ouvris le tiroir, et ce n'est pas sans émotion que je trouvai
le crayon exactement à la place où je l'avais vu la nuit. Alors, en
hâte, je le portai à la Mère Prieure qui, émue elle aussi des attentions
de Sr Thérèse, me recommanda d'être bien fidèle à suivre les conseils
du second ange gardien que le bon Dieu m'avait donné.
Sr X., _religieuse dominicaine_.
109.
Lisieux (Calvados), novembre 1910.
Il y a quatorze ans, mon fils aîné fit sa première Communion. Ce
jour-là, le prêtre chargé du catéchisme nous prit à part, son père et
moi, et nous dit: «Je vous plains de n'avoir que cet enfant; il a de
mauvaises dispositions, et vous aurez beaucoup à en souffrir plus tard.»
Cette déclaration laissa mon mari tout pensif. Pour moi, je me mis à
prier de tout mon cœur pour obtenir de Dieu un autre enfant que je
promis de lui consacrer.
Dix mois après naissait mon second fils.
A cette époque, notre aine commençait déjà à se perdre, et bientôt il
nous quitta tout à fait et ne nous donna plus de ses nouvelles qu'à de
rares intervalles.
Le cadet, à peine âgé de 7 ans, disait qu'il voulait être prêtre, et il
entra au petit Séminaire. Je le donnai avec joie au bon Dieu, mais il
n'en était pas de même de mon mari qui, à plusieurs reprises, voulut le
retirer du Séminaire pour lui faire apprendre un métier. Cette année
1910, à Pâques, l'enfant tomba malade, et un jour, pendant sa maladie,
son père lui raconta un rêve mystérieux qu'il avait fait la nuit
précédente: «J'ai vu, dit-il, Sr Thérèse avec son manteau blanc; elle
paraissait triste...» Le petit, regardant son père, lui dit: «Papa,
c'est parce que tu ne veux pas que je sois prêtre. Je t'en supplie, va
la prier sur sa tombe pour ma guérison.»
Ce jour-là même, mon mari alla deux fois au cimetière; et peu de temps
après, notre fils pouvait reprendre ses études. Mais quand il fut rentré
à la maison pendant les vacances, son père recommença à dire qu'il ne
consentirait jamais à le laisser suivre sa vocation. Puis il déclara
qu'il ne s'approcherait pas des Sacrements pour la fête de l'Assomption.
Dans la nuit du dimanche 14 au lundi 15 août, il vit en songe le prêtre
(mort depuis plusieurs années) qui s'était occupé de notre fils aîné
pour sa première Communion. Ce prêtre lui serra la main en lui rappelant
ses paroles d'autrefois. Comme il y restait indifférent, il leva les
yeux et vit Sr Thérèse; en même temps, il entendit ces paroles
prononcées d'un ton solennel: «_Souvenez-vous de ce qui vous a été
prédit, il y a quatorze ans, sur votre fils aîné. Rappelez-vous encore
que le second ne vous a été donné que pour répondre au pieux désir de sa
mère._»
Il s'éveilla très ému et me raconta ce qui lui était arrivé, ajoutant:
«Je me confesserai et communierai aujourd'hui.»
Le dimanche 4 septembre, je me rendis au cimetière avec mon fils. Chemin
faisant, je me mis à lui parler, avec douleur, de son frère aîné, et
l'enfant me répondit avec animation: «Maman, puisque Sr Thérèse t'a
accordé toutes les grâces que tu lui as demandées pour moi, je t'en
prie, laisse-moi de côté maintenant et prions ensemble pour la
conversion de mon frère.»
Arrivé sur la tombe, l'enfant se mit à réciter avec ferveur un _Ave
Maria_ pour son frère. A peine avait-il commencé sa prière qu'il sentit
un parfum délicieux et inconnu. Au retour, en descendant le chemin du
cimetière, au moment où je lui parlais de l'exhumation de Sr Thérèse
qui devait avoir lieu deux jours après, nous sentîmes passer à côté de
nous comme un être céleste que je ne saurais pas définir, c'était comme
un souffle chaud et embaumé. Ce passage fut très rapide.
Nous restâmes tout impressionnés, et le petit me dit: «C'est la petite
Sr Thérèse! Je suis sûr qu'en ce moment mon frère a une bonne
inspiration et qu'il vient d'obtenir une grande grâce. Sr Thérèse
vient nous dire que nous sommes exaucés.»
L'enfant ne s'était pas trompé. Le matin du 8 septembre, comme nous
sortions de la Messe, le facteur vint à nous en souriant pour nous dire
qu'une lettre nous attendait à la maison.
Cette lettre, datée du _4 septembre_, était de mon malheureux enfant. Ce
nouveau prodigue avait obtenu la grâce du repentir _au jour et à l'heure
même_ où nous accomplissions pour lui notre pèlerinage à la tombe de la
«petite sainte», et il nous demandait de l'aider à quitter sa vie
coupable et à mettre fin à sa situation irrégulière.