Je veux vous raconter un fait qui vous montrera une fois de plus la
bienfaisante intervention de votre petite sainte.
C'était en automne dernier. J'étais en souffrance, et toute la maison
avec moi, du manque d'eau pour nos lessives et l'arrosage du jardin. Ce
n'est pas que l'eau fasse défaut dans notre grand enclos, mais les
sources se sont détournées peu à peu. Comme il s'agit d'une forte
réparation, on ajourne sans cesse, à cause de l'incertitude de l'avenir.
Il en résulte que le besoin est pressant. Diverses fois, nous avions
confié à l'angélique Thérèse nos inquiétudes, mais à elle seulement. Et
quelle n'est pas notre surprise quand, en octobre dernier, une dame
vient nous apporter 100 fr. à cette intention. Elle avait compris, je ne
pus savoir par quelle voie, notre besoin d'eau. Je lui promis que nous
emploierions son aumône aux premiers frais de la recherche des sources,
je veux dire à l'examen du terrain. Notre but était de profiter d'un
prêtre du Midi qui a reçu de Dieu un talent rare pour cela. Aussitôt je
me procurai son adresse, qu'on ne me donna pas comme certaine, et je lui
écrivis. J'eus soin de mettre dans la lettre une image de Sr Thérèse,
en disant à la petite faiseuse de miracles, avec beaucoup de foi:
«Sœur Thérèse, allez droit au but!» Elle y fut en effet, mais M.
l'abbé X. se trouva juste parti pour l'Autriche où mon courrier alla le
rejoindre, dans un monastère où il procédait aussi à une canalisation.
Il y séjourna trois semaines. Le temps nous parut long, car il ne donna
pas signe de vie.
De retour en France, ce bon prêtre se posa la question--lui-même me l'a
dit--: «Devrai-je, oui ou non, aller au Carmel? Que me voulait-on? sans
doute peu de chose, et on y aura pourvu, après un long mois.»
Dans la nuit,--il assure qu'il ne dormait pas--une religieuse se montre
dans sa chambre, majestueuse dans un rayon de lumière, et lui dit:
«_Monsieur l'Abbé, vous oubliez les Carmélites d'Oloron qui ont besoin
de vous! Allez au Carmel d'Oloron, on vous attend._»--Le prêtre
reconnaît aussitôt la Carmélite qui avait accompagné ma lettre, je veux
dire l'image de Sr Thérèse. Et vous le comprenez, ma Révérende Mère,
il n'hésita plus, et nous arriva aussitôt. Son travail fut merveilleux,
car il trouva le nœud de toutes les sources de notre enclos qui,
ayant dévié de leur vrai sens, nous causent des préjudices
extraordinaires par l'humidité à la chapelle, au chœur et dans
presque toute la maison.
85.
_Conversion d'un soldat d'infanterie coloniale._
M. Alfred-Marie L. vint au Carmel de Saïgon la première lois pour
demander un scapulaire. En lui remettant le scapulaire demandé, je
sentais qu'il voulait dire autre chose, et, pour le mettre à l'aise, je
lui posai plusieurs questions. Il me dit qu'il désirait beaucoup se
faire Carme après l'année de service militaire qui lui restait à faire.
Puis il me raconta son histoire. Il avait perdu sa mère peu après sa
première Communion: elle était pieuse et il faisait sa désolation, car
il était diable et ne voulait pas travailler au collège. Il eut beaucoup
de peine de la mort de sa mère. Son père ne pratiquait pas. N'ayant pas
voulu travailler pour ses examens, il s'engagea comme simple soldat et
vint à Saïgon où il se livrait plus librement à toutes ses passions. Les
premières années de service achevées, il s'engagea de nouveau pour deux
ans au grand mécontentement de son père. Enfin il tomba malade et dut
aller à l'hôpital. C'est là que le bon Dieu l'attendait.
Pendant sa convalescence, on lui prêta la _Vie de Sr Thérèse de
l'Enfant-Jésus_. Le portrait du commencement le frappa d'abord; l'air si
pur de Thérèse lui disait quelque chose; à mesure qu'il lisait, il se
mit à aimer la petite sainte et le dégoût lui venait de sa vie mauvaise.
Rentré à la caserne, il n'était plus le même déjà; le souvenir de
Thérèse le poursuivait, puis il comparait les sœurs qui l'avaient
soigné avec tant de douceur et d'abnégation aux personnes vicieuses
qu'il avait l'habitude de fréquenter, et il résolut d'en finir avec sa
vie honteuse et coupable.
Voulant retrouver Sr Thérèse, les Sœurs et l'aumônier, il fit
croire qu'il était malade, et on le renvoya à l'hôpital. C'est alors
qu'il revint pour tout de bon à Dieu, et ce fut peu de temps après sa
seconde sortie de l'hôpital qu'il nous demanda le scapulaire. Il fit,
depuis, plusieurs visites au Carmel, et je ne puis dire combien j'étais
émerveillée de voir une âme, tombée au point où en était la sienne,
s'élever si rapidement et si haut dans l'intelligence des choses de
Dieu. Il venait à la messe dans notre chapelle, où il communiait tous
les dimanches, à moins d'impossibilité, et souvent il emmenait ses
camarades auprès desquels il commençait un véritable apostolat, les
entraînant avec lui dans le bien comme autrefois il les avait entraînés
dans le mal. «Comme je suis grand et fort, me racontait-il, ils me
craignaient tous, ils avaient peur de mes poings; ceux qui me fâchaient,
je les roulais par terre.»
Quand il se convertit on n'osa rien lui dire d'abord, mais ensuite en le
voyant doux et tout changé, quelques-uns de la chambrée commencèrent à
le taquiner. Il me dit un jour avec beaucoup de confusion que, s'étant
senti bouillonner devant les grossièretés d'un de ses camarades, il
avait eu la tentation de lui jeter son balai à la tête et de le
«rouler», mais qu'il s'était souvenu de Nôtre-Seigneur essuyant les
affronts des soldats et qu'alors il n'avait plus éprouvé que de la joie.
Que de traits de ce genre j'ai oubliés!
Au commencement du mois de mai 1900, il voulut s'imposer un sacrifice en
l'honneur de la sainte Vierge: il trouva que de ne plus fumer serait ce
qui lui coûterait le plus, et il s'en abstint pour le reste de sa vie.
Je lui demandais un jour s'il pensait souvent au bon Dieu à la caserne.
Il parut un peu étonné de ma question et me répondit: «Mais j'y pense
tout le temps! comment pourrais-je ne pas penser à Lui?»
Vers la fin du mois de juin, son régiment reçut l'ordre de se tenir prêt
à partir pour la guerre de Chine qui commençait. Le départ devait avoir
lieu le samedi matin. Le jeudi il vint me voir, disant qu'il désirait
bien communier encore une fois avant de partir, mais qu'il craignait de
ne pouvoir sortir vendredi matin. Il me demanda de prier notre Père
Aumônier de lui donner la sainte Communion quand il pourrait venir. Il
fut convenu ainsi. Le lendemain, _à 7 heures du soir_, il arrivait à
jeun: il n'avait pu s'échapper plus tôt de la caserne. Il se confessa et
reçut la sainte Communion avec une ferveur touchante. Je lui remis une
petite mèche des cheveux de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus. «Demandez
que je meure là-bas si je ne dois pas être Carme à mon retour», dit-il
en me quittant. Il a été exaucé, car, peu avant d'arriver à Tientsin, il
est mort d'une insolation à bord, assisté de M. l'Aumônier. Frappé le
soir sur le pont, il eut la fièvre toute la nuit. Dans son délire, il
parlait du Carmel et d'une lettre à nous remettre. Son âme s'envola avec
celle de Sr Thérèse qui l'avait tant protégé.
On peut voir par ses lettres combien il l'aimait. Je vous en envoie
quelques passages.
Sr X., _prieure_, 31 mai 1910.
* * * * *
_Lettres de M. Alfred-Marie L., soldat d'infanterie coloniale
(converti par Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus), adressées à la
Rde Mère X., Prieure du Carmel de Saïgon_:
6 mai 1900.--Samedi matin nous faisions la pose durant une manœuvre,
et, comme il était 6 h. 10, ma pensée était dans la chapelle du Carmel,
car c'était l'heure de la messe et je désirais ardemment recevoir mon
Dieu. J'étais un peu triste en pensant à la longue année qu'il me faut
encore passer dans la dissipation forcée, quand, levant machinalement la
tête, j'aperçus la grande croix du cimetière d'Han-Hoï et, sans
recherche aucune de ma part, cette pensée me vint que je ne devais pas
envier le bonheur que vous avez de communier tous les jours, car moi
aussi je le puis à chaque instant, sinon en recevant le Corps adorable
de notre Sauveur, du moins en embrassant avec amour les croix qu'il sème
sous mes pas et en coopérant en quelque sorte avec lui à l'œuvre de
la Rédemption.
Si Dieu veut bien commencer à me faire comprendre qu'il accepte la
donation que je lui ai faite de moi-même, il a exaucé, je crois, ma
prière et n'a pas voulu permettre que je l'offense volontairement depuis
ma conversion. Grâces lui soient rendues! J'éprouve le besoin de
m'entretenir de nouveau avec Sr Thérèse et de lui demander de
m'enseigner par son exemple la simplicité et l'humilité. Je voudrais la
revoir au pied de la croix, dans le jardin du monastère. C'est là
qu'elle m'a dit d'aimer... J'espère que vous pourrez me prêter ce livre,
ma sœur; c'est elle qui me donnera la confiance qui me manque.
19 juin 1900.--Tout à l'heure je feuilletais, au hasard, la _Vie de
Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus_ et je me laissais aller à la tristesse
en comparant sa jeunesse avec la mienne. Quand, brusquement, un passage
fixa mon attention; c'est celui où elle raconte qu'il lui fut révélé
intérieurement que sa gloire consisterait à devenir une grande sainte:
«Ce désir pourrait sembler téméraire si l'on considère combien j'étais
imparfaite et le suis encore après tant d'années passées en religion;
cependant je me sens toujours la même confiance audacieuse de devenir
une grande sainte. Je ne compte pas sur mes mérites, n'en ayant aucun,
mais j'espère en Celui qui est la Vertu, la Sainteté même...» Cela m'a
suffi et, j'ose à peine le dire tellement c'est insensé, humainement
parlant, si je considère ma vie passée, cependant je sens en moi, non
pas le même désir, mais _la même conviction_. Avoir cette pensée, il y a
quelques heures, m'eût semblé une insulte à Dieu. Mais n'est-il pas le
Tout-Puissant et ne peut-il pas, en une minute, faire du plus grand
pécheur un saint? Bien que je ne le mérite nullement, ma sœur,
conjurez Marie Immaculée de me livrer totalement à l'amour du Cœur de
Jésus, mais comme l'entendait Sr Thérèse, pour souffrir et expier
pour les autres et obtenir la grâce d'une conversion sincère aux
pécheurs, pour consoler ce Cœur adorable et le faire aimer. Vendredi
prochain, en union avec ma sœur du Ciel, je réciterai son acte
d'offrande à l'Amour miséricordieux.
24 juin 1900.--C'est à 6 heures ce matin que nous quitterons la caserne
pour embarquer le «Vaucan»; je ne sais ce qui arrivera, mais je pars
bien en paix et bien résolu à tout. Que Dieu est bon pour moi! Il va
au-devant de tous mes désirs! J'avais l'intention d'écrire au Carmel de
Lisieux pour solliciter un morceau du vêtement de Sr Thérèse. Je ne
vous avais pas fait part de ce désir, et voilà que vous me donnez une
mèche de ses cheveux!
Je ne puis vous dire ma reconnaissance. Demandez pour moi à notre petite
sœur la grâce de mourir sur le champ de bataille plutôt que d'être
infidèle. Et si je ne dois jamais revoir Saïgon, au revoir au Carmel
des Cieux! Je vais préparer une lettre à votre adresse que je porterai
sur moi; j'en ai averti le camarade qui marchera à mes côtés, il se
charge de vous la faire parvenir en cas de malheur. Cette lettre
contiendra la précieuse mèche de cheveux que, pour rien au monde, je ne
voudrais perdre, ni laisser tomber aux mains des Chinois.
A.-M. L.,
Corps expéditionnaire de Chine.
86.
Couvent de N.-D. de la Compassion, M. (France),