21 juin 1897.

Vous pouvez chanter les divines miséricordes! elles brillent en vous

dans toute leur splendeur. Vous aimez saint Augustin, sainte Madeleine,

ces âmes auxquelles beaucoup de péchés ont été remis, parce qu'elles ont

beaucoup aimé; moi aussi, je les aime, j'aime leur repentir et surtout

leur amoureuse audace. Lorsque je vois Madeleine s'avancer devant les

nombreux convives de Simon, arroser de ses larmes les pieds de son

Maître adoré, qu'elle touche pour la première fois, je sens que son

cœur a compris les abîmes d'amour et de miséricorde du Cœur de

Jésus, et que, non seulement il est disposé à lui pardonner, mais encore

à lui prodiguer les bienfaits de son intimité divine, à l'élever

jusqu'aux plus hauts sommets de la contemplation.

Ah! mon frère, depuis qu'il m'a été donné de comprendre, moi aussi,

l'amour du Cœur de Jésus, j'avoue qu'il a chassé de mon cœur toute

crainte. Le souvenir de mes fautes m'humilie, me porte à ne jamais

m'appuyer sur ma force qui n'est que faiblesse; mais, plus encore, ce

souvenir me parle de miséricorde et d'amour. Comment, lorsqu'on jette

ses fautes, avec une confiance toute filiale, dans le brasier dévorant

de l'amour, comment ne seraient-elles pas consumées sans retour?

Je sais qu'un grand nombre de saints passèrent leur vie à faire

d'étonnantes mortifications pour expier leurs péchés, mais que

voulez-vous! «_Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père

céleste_[259]...» Jésus l'a dit, et c'est pour cela que je suis la voie

qu'il me trace: je tâche de ne plus m'occuper de moi-même en rien; et ce

que Jésus daigne opérer dans mon âme, je le lui abandonne sans réserve.

Lettre VIe.

1897.

Sur cette terre où tout change, une seule chose reste stable: la

conduite du Roi des Cieux à l'égard de ses amis. Depuis qu'il a levé

l'étendard de la Croix, c'est à son ombre que tous doivent combattre et

remporter la victoire. «_Toute vie de missionnaire est féconde en

croix_», disait Théophane Vénard; et encore: «_Le vrai bonheur est de

souffrir, et, pour vivre, il nous faut mourir._»

Mon frère, les débuts de votre apostolat sont marqués du sceau de la

croix: réjouissez-vous! C'est bien plus par la souffrance et la

persécution que par de brillantes prédications que Jésus veut affermir

son règne dans les âmes.

Vous dites: «Je suis encore un petit enfant qui ne sait pas parler.» Le

Père Mazel, qui fut ordonné prêtre le même jour que vous, ne savait pas

parler non plus; cependant, il a déjà cueilli la palme... Oh! que les

pensées divines sont au-dessus des nôtres!... En apprenant que ce jeune

missionnaire était mort, avant même d'avoir foulé le sol de sa mission,

je me suis sentie portée à l'invoquer; il me semblait le voir au Ciel

dans le glorieux chœur des martyrs. Sans doute, aux yeux des hommes,

il ne mérite pas le titre de martyr; mais, au regard du bon Dieu, ce

sacrifice sans gloire n'est pas moins fécond que ceux des confesseurs de

la foi.

S'il faut être bien pur pour paraître devant le Dieu de toute sainteté,

je sais, moi, qu'il est infiniment juste; et cette justice qui effraie

tant d'âmes fait le sujet de ma joie et de ma confiance. Etre juste, ce

n'est pas seulement exercer la sévérité envers les coupables, c'est

encore reconnaître les intentions droites et récompenser la vertu.

J'espère autant de la justice du bon Dieu que de sa miséricorde; c'est

parce qu'il est juste «_qu'il est compatissant et rempli de douceur,

lent à punir et abondant en miséricorde. Car il connaît notre fragilité,

il se souvient que nous ne sommes que poussière. Comme un père a de la

tendresse pour ses enfants, ainsi le Seigneur a compassion de

nous[260]!_...» O mon frère! en entendant ces belles et consolantes

paroles du Roi-Prophète, comment douter que le bon Dieu ne veuille

ouvrir les portes de son royaume à ses enfants qui l'ont aimé jusqu'à

tout sacrifier pour lui, qui, non seulement, ont quitté leur famille et

leur patrie, pour le faire connaître et aimer, mais encore désirent

donner leur vie pour lui!... Jésus avait bien raison de dire qu'il n'est

pas de plus grand amour que celui-là! Comment donc se laisserait-il

vaincre en générosité? Comment purifierait-il, dans les flammes du

purgatoire, des âmes consumées des feux de l'amour divin?...

Voici bien des phrases pour exprimer ma pensée, ou plutôt pour ne pas

arriver à le faire. Je voulais simplement vous dire que, selon moi, tous

les missionnaires sont martyrs par le désir et la volonté; et que, par

conséquent, pas un ne devrait aller en purgatoire.

Voilà, mon frère, ce que je pense de la justice du bon Dieu; ma voie est

toute de confiance et d'amour, je ne comprends pas les âmes qui ont peur

d'un si tendre Ami. Parfois, lorsque je lis certains traités où la

perfection est montrée à travers mille entraves, mon pauvre petit esprit

se fatigue bien vite, je ferme le savant livre qui me casse la tête et

me dessèche le cœur, et je prends l'Ecriture Sainte. Alors tout me

paraît lumineux, une seule parole découvre à mon âme des horizons

infinis, la perfection me semble facile, je vois qu'il suffit de

reconnaître son néant et de s'abandonner, comme un enfant, dans les bras

du bon Dieu. Laissant aux grandes âmes, aux esprits sublimes les beaux

livres que je ne puis comprendre, encore moins mettre en pratique, je me

réjouis d'être petite, puisque «_les enfants seuls et ceux qui leur

ressemblent seront admis au banquet céleste._»[261] Heureusement que le

Royaume des Cieux est composé de plusieurs demeures! car, s'il n'y avait

que celles dont la description et le chemin me semblent

incompréhensibles, certainement je n'y entrerais jamais...

Lettre VIIe.

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 123 / 403 题