Vous pouvez chanter les divines miséricordes! elles brillent en vous
dans toute leur splendeur. Vous aimez saint Augustin, sainte Madeleine,
ces âmes auxquelles beaucoup de péchés ont été remis, parce qu'elles ont
beaucoup aimé; moi aussi, je les aime, j'aime leur repentir et surtout
leur amoureuse audace. Lorsque je vois Madeleine s'avancer devant les
nombreux convives de Simon, arroser de ses larmes les pieds de son
Maître adoré, qu'elle touche pour la première fois, je sens que son
cœur a compris les abîmes d'amour et de miséricorde du Cœur de
Jésus, et que, non seulement il est disposé à lui pardonner, mais encore
à lui prodiguer les bienfaits de son intimité divine, à l'élever
jusqu'aux plus hauts sommets de la contemplation.
Ah! mon frère, depuis qu'il m'a été donné de comprendre, moi aussi,
l'amour du Cœur de Jésus, j'avoue qu'il a chassé de mon cœur toute
crainte. Le souvenir de mes fautes m'humilie, me porte à ne jamais
m'appuyer sur ma force qui n'est que faiblesse; mais, plus encore, ce
souvenir me parle de miséricorde et d'amour. Comment, lorsqu'on jette
ses fautes, avec une confiance toute filiale, dans le brasier dévorant
de l'amour, comment ne seraient-elles pas consumées sans retour?
Je sais qu'un grand nombre de saints passèrent leur vie à faire
d'étonnantes mortifications pour expier leurs péchés, mais que
voulez-vous! «_Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père
céleste_[259]...» Jésus l'a dit, et c'est pour cela que je suis la voie
qu'il me trace: je tâche de ne plus m'occuper de moi-même en rien; et ce
que Jésus daigne opérer dans mon âme, je le lui abandonne sans réserve.
Lettre VIe.
1897.
Sur cette terre où tout change, une seule chose reste stable: la
conduite du Roi des Cieux à l'égard de ses amis. Depuis qu'il a levé
l'étendard de la Croix, c'est à son ombre que tous doivent combattre et
remporter la victoire. «_Toute vie de missionnaire est féconde en
croix_», disait Théophane Vénard; et encore: «_Le vrai bonheur est de
souffrir, et, pour vivre, il nous faut mourir._»
Mon frère, les débuts de votre apostolat sont marqués du sceau de la
croix: réjouissez-vous! C'est bien plus par la souffrance et la
persécution que par de brillantes prédications que Jésus veut affermir
son règne dans les âmes.
Vous dites: «Je suis encore un petit enfant qui ne sait pas parler.» Le
Père Mazel, qui fut ordonné prêtre le même jour que vous, ne savait pas
parler non plus; cependant, il a déjà cueilli la palme... Oh! que les
pensées divines sont au-dessus des nôtres!... En apprenant que ce jeune
missionnaire était mort, avant même d'avoir foulé le sol de sa mission,
je me suis sentie portée à l'invoquer; il me semblait le voir au Ciel
dans le glorieux chœur des martyrs. Sans doute, aux yeux des hommes,
il ne mérite pas le titre de martyr; mais, au regard du bon Dieu, ce
sacrifice sans gloire n'est pas moins fécond que ceux des confesseurs de
la foi.
S'il faut être bien pur pour paraître devant le Dieu de toute sainteté,
je sais, moi, qu'il est infiniment juste; et cette justice qui effraie
tant d'âmes fait le sujet de ma joie et de ma confiance. Etre juste, ce
n'est pas seulement exercer la sévérité envers les coupables, c'est
encore reconnaître les intentions droites et récompenser la vertu.
J'espère autant de la justice du bon Dieu que de sa miséricorde; c'est
parce qu'il est juste «_qu'il est compatissant et rempli de douceur,
lent à punir et abondant en miséricorde. Car il connaît notre fragilité,
il se souvient que nous ne sommes que poussière. Comme un père a de la
tendresse pour ses enfants, ainsi le Seigneur a compassion de
nous[260]!_...» O mon frère! en entendant ces belles et consolantes
paroles du Roi-Prophète, comment douter que le bon Dieu ne veuille
ouvrir les portes de son royaume à ses enfants qui l'ont aimé jusqu'à
tout sacrifier pour lui, qui, non seulement, ont quitté leur famille et
leur patrie, pour le faire connaître et aimer, mais encore désirent
donner leur vie pour lui!... Jésus avait bien raison de dire qu'il n'est
pas de plus grand amour que celui-là! Comment donc se laisserait-il
vaincre en générosité? Comment purifierait-il, dans les flammes du
purgatoire, des âmes consumées des feux de l'amour divin?...
Voici bien des phrases pour exprimer ma pensée, ou plutôt pour ne pas
arriver à le faire. Je voulais simplement vous dire que, selon moi, tous
les missionnaires sont martyrs par le désir et la volonté; et que, par
conséquent, pas un ne devrait aller en purgatoire.
Voilà, mon frère, ce que je pense de la justice du bon Dieu; ma voie est
toute de confiance et d'amour, je ne comprends pas les âmes qui ont peur
d'un si tendre Ami. Parfois, lorsque je lis certains traités où la
perfection est montrée à travers mille entraves, mon pauvre petit esprit
se fatigue bien vite, je ferme le savant livre qui me casse la tête et
me dessèche le cœur, et je prends l'Ecriture Sainte. Alors tout me
paraît lumineux, une seule parole découvre à mon âme des horizons
infinis, la perfection me semble facile, je vois qu'il suffit de
reconnaître son néant et de s'abandonner, comme un enfant, dans les bras
du bon Dieu. Laissant aux grandes âmes, aux esprits sublimes les beaux
livres que je ne puis comprendre, encore moins mettre en pratique, je me
réjouis d'être petite, puisque «_les enfants seuls et ceux qui leur
ressemblent seront admis au banquet céleste._»[261] Heureusement que le
Royaume des Cieux est composé de plusieurs demeures! car, s'il n'y avait
que celles dont la description et le chemin me semblent
incompréhensibles, certainement je n'y entrerais jamais...
Lettre VIIe.