Il faut que votre petit solitaire vous donne l'itinéraire de son
voyage.
Avant de partir, mon Fiancé m'a demandé dans quel pays je voulais
voyager, quelle route je désirais suivre. Je lui ai répondu que je
n'avais qu'un seul désir, celui de me rendre _au sommet de la Montagne
de l'_AMOUR.
Aussitôt, des routes nombreuses s'offrirent à mes regards; mais il y en
avait tant de parfaites que je me vis incapable d'en choisir aucune de
mon plein gré. Je dis alors à mon divin Guide: Vous savez où je désire
me rendre, vous savez pour qui je veux gravir la montagne, vous
connaissez Celui que j'aime et que je veux contenter uniquement. C'est
pour lui seul que j'entreprends ce voyage, menez-moi donc par les
sentiers de son choix; pourvu qu'il soit content, je serai au comble du
bonheur.
Et Notre-Seigneur me prit par la main et me fit entrer dans un
souterrain où il ne fait ni froid ni chaud, où le soleil ne luit pas, où
la pluie et le vent n'ont pas d'accès; un souterrain où je ne vois rien
qu'une clarté à demi voilée, la clarté que répandent autour d'eux les
yeux baissés de la Face de Jésus.
Mon Fiancé ne me dit rien, et moi je ne lui dis rien non plus, sinon que
je l'aime plus que moi, et je sens au fond de mon cœur qu'il en est
ainsi, car je suis plus à lui qu'à moi.
Je ne vois pas que nous avancions vers le but de notre voyage, puisqu'il
s'effectue sous terre; et pourtant il me semble, sans savoir comment,
que nous approchons du sommet de la montagne.
Je remercie mon Jésus de me faire marcher dans les ténèbres; j'y suis
dans une paix profonde. Volontiers je consens à rester toute ma vie
religieuse dans ce souterrain obscur où il m'a fait entrer; je désire
seulement que mes ténèbres obtiennent la lumière aux pécheurs.
Je suis heureuse, oui, bien heureuse de n'avoir aucune consolation;
j'aurais honte que mon amour ressemblât à celui des fiancées de la
terre qui regardent toujours aux mains de leurs fiancés pour voir s'ils
ne leur apportent pas quelque présent; ou bien à leur visage, pour y
surprendre un sourire d'amour qui les ravit.
Thérèse, la petite fiancée de Jésus, aime Jésus pour lui-même; elle ne
veut regarder le visage de son Bien-Aimé qu'afin d'y surprendre des
larmes qui la ravissent par leurs charmes cachés. Ces larmes, elle veut
les essuyer, elle veut les recueillir, comme des diamants inestimables,
pour en broder sa robe de noces.
_Jésus! Je voudrais tant l'aimer! L'aimer comme jamais il n'a été
aimé_...
Atout prix, je veux cueillir la palme d'Agnès; _si ce n'est par le sang,
il faut que ce soit par l'_AMOUR...
Lettre Ve.
1890.
L'amour peut suppléer à une longue vie. Jésus ne regarde pas au temps
puisqu'il est éternel. _Il ne regarde qu'à l'amour._ O ma petite Mère,
demandez-lui de m'en donner beaucoup! Je ne désire pas l'amour sensible;
pourvu qu'il soit sensible pour Jésus, cela me suffit. Oh! l'aimer et le
faire aimer, que c'est doux! Dites-lui de me prendre le jour de ma
Profession si je dois encore l'offenser, car je voudrais emporter au
Ciel la robe blanche de mon second baptême, sans aucune souillure. Jésus
peut m'accorder la grâce de ne plus l'offenser ou bien de ne faire que
des fautes _qui ne l'offensent pas_. qui ne lui fassent pas de peine,
mais ne servent qu'à m'humilier et à rendre mon amour plus fort.
Il n'y a aucun appui à chercher hors de Jésus. Lui seul est immuable.
Quel bonheur de penser qu'il ne peut changer!
Lettre VIe.
1891.