Tu as raison de dire que la goutte de fiel doit être mêlée à tous les
calices, mais je trouve que les épreuves aident beaucoup à se détacher
de la terre; elles font regarder plus haut que ce monde. Ici-bas rien ne
peut nous satisfaire; on ne goûte un peu de repos qu'en étant prête à
faire la volonté du bon Dieu.
Ma nacelle a bien de la peine à atteindre le port. Depuis longtemps je
l'aperçois, et toujours je m'en trouve éloignée; mais Jésus la guide,
cette petite nacelle, et je suis sûre qu'au jour choisi par lui, elle
abordera heureusement au rivage béni du Carmel. O Pauline! quand Jésus
m'aura fait cette grâce, je veux me donner tout entière à lui, toujours
souffrir pour lui, ne plus vivre que pour lui. Oh non! je ne craindrai
pas ses coups, car, même dans les souffrances les plus amères, on sent
que c'est sa douce main qui frappe.
Et quand je pense que, pour une souffrance supportée avec joie, nous
aimerons davantage le bon Dieu toujours! Ah! si au moment de ma mort je
pouvais avoir une âme à offrir à Jésus, que je serais heureuse! Il y
aurait une âme de moins dans l'enfer, une de plus à bénir le bon Dieu
toute l'éternité!
Lettre IIe.
_Pendant sa retraite de Prise d'Habit._
Janvier 1889.
Dans mes rapports avec Jésus, rien: sécheresse! sommeil! Puisque mon
Bien-Aimé veut dormir, je ne l'en empêcherai pas; je suis trop heureuse
de voir qu'il ne me traite point comme une étrangère, qu'il ne se gêne
pas avec moi. Il crible _sa petite balle_ de piqûres d'épingles bien
douloureuses. Quand c'est ce doux Ami qui perce lui-même sa balle, la
souffrance n'est que douceur, sa main est si douce! Quelle différence
avec celle des créatures!
Je suis pourtant heureuse, oui, bien heureuse de souffrir! Si Jésus ne
perce pas directement sa petite balle, c'est bien lui qui conduit la
main qui la blesse! O ma Mère, si vous saviez jusqu'à quel point je veux
être indifférente aux choses de la terré! Que m'importent toutes les
beautés créées? Je serais bien malheureuse si je les possédais! Ah! que
mon cœur me paraît grand, quand je le considère par rapport aux biens
de ce monde, puisque tous réunis ne pourraient le contenter; mais quand
je le considère par rapport à Jésus, comme il me semble petit!
Qu'il est bon pour moi Celui qui sera bientôt mon Fiancé! qu'il est
divinement aimable en ne permettant pas que je me laisse captiver par
aucune chose d'ici-bas! Il sait bien que, s'il m'envoyait seulement une
ombre de bonheur, je m'y attacherais avec toute l'énergie, toute la
force de mon cœur; et cette ombre il me la refuse!... Il préfère me
laisser dans les ténèbres, plutôt que de me donner une fausse lueur qui
ne serait pas Lui.
Je ne veux pas que les créatures aient un seul atome de mon amour; je
veux tout donner à Jésus, puisqu'il me fait comprendre que lui seul est
le bonheur parfait. Tout sera pour lui, tout! Et même quand je n'aurai
rien à lui offrir, comme ce soir, je lui donnerai ce rien...
Lettre IIIe.
1889.
* * * * *
Oui, je les désire ces blessures de cœur, ces coups d'épingle qui
font tant souffrir!... A toutes les extases, je préfère le sacrifice.
C'est là qu'est le bonheur pour moi, je ne le trouve nulle part
ailleurs. _Le petit roseau_ n'a pas peur de se rompre, car il est planté
au bord des eaux de l'amour; aussi, lorsqu'il plie, cette onde
bienfaisante le fortifie et lui fait désirer qu'un autre orage vienne à
nouveau courber sa tête. _C'est ma faiblesse qui fait toute ma force._
Je ne puis me briser, puisque quelque chose qui m'arrive, je ne vois que
la douce main de Jésus.
Rien de trop à souffrir pour conquérir la palme!
Lettre IVe.
_Pendant sa retraite de Profession._
Septembre 1890.