19 août 1894.

C'est peut-être la dernière fois, ma chère petite sœur, que je me

sers de la plume pour parler avec toi; le bon Dieu a exaucé mon vœu

le plus cher! Viens, nous souffrirons ensemble... et puis _Jésus prendra

l'une de nous_, et les autres resteront pour un peu de temps dans

l'exil. Ecoute bien ce que je vais te dire: _Jamais, jamais, le bon Dieu

ne nous séparera; si je meurs avant loi, ne crois pas que je

m'éloignerai de ton âme, jamais nous n'aurons été plus unies_. Surtout

ne te fais pas de peine de ma prophétie, c'est un enfantillage! je ne

suis pas malade, j'ai une santé de fer; mais _le Seigneur peut briser le

fer comme l'argile_...

Notre père chéri nous fait sentir sa présence d'une manière qui me

touche profondément. Après une mort de cinq longues années, quelle joie

de le retrouver comme autrefois, et plus paternel encore! Oh! comme il

va te rendre les soins que tu lui as prodigués! Tu as été son ange, il

sera ton ange à son tour. Vois donc, il n'y a pas un mois qu'il est au

ciel, et déjà, par son intervention puissante, toutes tes démarches

réussissent. Maintenant ce lui est chose facile d'arranger nos affaires,

aussi a-t-il eu moins de peine pour sa Céline que pour sa pauvre petite

reine!

Depuis longtemps tu me demandes des nouvelles du noviciat, surtout des

nouvelles de mon métier; je vais te satisfaire:

Je suis _un petit chien de chasse_, et ce titre me donne bien des

sollicitudes, à cause des fonctions qu'il exige, tu en jugeras: toute la

journée, du matin jusqu'au soir, je cours après le gibier. Les

chasseurs--Révérende Mère Prieure et Maîtresse des novices--sont trop

grands pour se couler dans les buissons; tandis qu'un petit chien, ça se

faufile partout... et puis ça a le nez fin! Aussi je veille de près mes

petits lapins; je ne veux pas leur faire de mal; mais je les lèche en

leur disant, tantôt que leur poil n'est pas assez lisse, d'autres fois

que leur regard est trop semblable à celui des lapins de garenne...

enfin je tâche de les rendre tels que le Chasseur le désire: des petits

lapins bien simples, occupés seulement de l'herbette qu'ils doivent

brouter.

Je ris, mais au fond je pense bien sincèrement qu'un de ces petits

lapins--celui que tu connais--vaut mieux cent fois que le petit chien:

il a couru bien des dangers... Je t'avoue qu'à sa place, il y a

longtemps que je me serais perdue pour toujours dans la vaste forêt du

monde.

Lettre XXe.

Je suis heureuse, ma petite Céline, que tu n'éprouves aucun attrait

sensible en venant au Carmel; c'est une délicatesse de Jésus qui veut

recevoir de toi un présent. Il sait qu'il est bien plus doux de donner

que de recevoir. Quel bonheur de souffrir pour celui qui nous aime à la

folie, et de passer pour folles aux yeux du monde! On juge les autres

d'après soi-même, et comme le monde est insensé, naturellement il nous

appelle de ce nom.

Consolons-nous, nous ne sommes pas les premières! Le seul crime reproché

à Notre-Seigneur par Hérode fut celui d'être fou... et franchement

c'était vrai! Oui, c'était de la folie de venir chercher les pauvres

petits cœurs des mortels pour en faire ses trônes, lui, le Roi de

gloire qui est assis au-dessus des Chérubins! N'était-il pas

parfaitement heureux en compagnie de son Père et de l'Esprit d'amour?

Pourquoi venir ici--bas chercher des pécheurs pour en faire ses amis,

ses intimes?

Nous ne pourrons jamais accomplir pour notre Epoux les folies qu'il a

accomplies pour nous; nos actes sont très raisonnables en comparaison

des siens. Que le monde nous laisse tranquilles! Je le répète, c'est lui

qui est insensé, puisqu'il ignore ce que Jésus a fait et souffert pour

le sauver de la damnation.

Nous ne sommes pas non plus des fainéantes, des prodigues; le divin

Maître s'est chargé de notre défense. Ecoute: Il était à table avec

Lazare et ses disciples, Marthe servait; pour Marie, elle ne pensait pas

à prendre de nourriture, mais à faire plaisir à son Bien-Aimé, _aussi

répandit-elle sur la tête du Sauveur un parfum de grand prix, et,

cassant le vase fragile[241], toute la maison fut embaumée de cette

liqueur_[242].

Les Apôtres murmurèrent contre Madeleine; c'est encore ce qui arrive

pour nous: les chrétiens les plus fervents trouvent que nous sommes

exagérées, que nous devrions servir Jésus avec Marthe, au lieu de lui

consacrer les vases de nos vies avec les parfums qui y sont renfermés.

Et cependant, qu'importe que ces vases soient brisés, puisque

Notre-Seigneur est consolé, et que, malgré lui, le monde est contraint

de sentir les parfums qui s'en exhalent! Oh! ces parfums sont bien

nécessaires pour purifier l'atmosphère malsaine qu'il respire.

A bientôt, ma sœur chérie. Voici ta barque près du port; le vent qui

la pousse est un vent d'amour, et ce vent-là est plus rapide que

l'éclair! Adieu! dans quelques jours nous serons réunies au Carmel, puis

là-haut! Jésus n'a-t-il pas dit pendant sa Passion: «_Au reste vous

verre BIENTÔT le Fils de l'homme assis à la droite de Dieu et venant sur

les nuées du ciel[243]?_»

Nous y serons!!!

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 97 / 403 题