C'est peut-être la dernière fois, ma chère petite sœur, que je me
sers de la plume pour parler avec toi; le bon Dieu a exaucé mon vœu
le plus cher! Viens, nous souffrirons ensemble... et puis _Jésus prendra
l'une de nous_, et les autres resteront pour un peu de temps dans
l'exil. Ecoute bien ce que je vais te dire: _Jamais, jamais, le bon Dieu
ne nous séparera; si je meurs avant loi, ne crois pas que je
m'éloignerai de ton âme, jamais nous n'aurons été plus unies_. Surtout
ne te fais pas de peine de ma prophétie, c'est un enfantillage! je ne
suis pas malade, j'ai une santé de fer; mais _le Seigneur peut briser le
fer comme l'argile_...
Notre père chéri nous fait sentir sa présence d'une manière qui me
touche profondément. Après une mort de cinq longues années, quelle joie
de le retrouver comme autrefois, et plus paternel encore! Oh! comme il
va te rendre les soins que tu lui as prodigués! Tu as été son ange, il
sera ton ange à son tour. Vois donc, il n'y a pas un mois qu'il est au
ciel, et déjà, par son intervention puissante, toutes tes démarches
réussissent. Maintenant ce lui est chose facile d'arranger nos affaires,
aussi a-t-il eu moins de peine pour sa Céline que pour sa pauvre petite
reine!
Depuis longtemps tu me demandes des nouvelles du noviciat, surtout des
nouvelles de mon métier; je vais te satisfaire:
Je suis _un petit chien de chasse_, et ce titre me donne bien des
sollicitudes, à cause des fonctions qu'il exige, tu en jugeras: toute la
journée, du matin jusqu'au soir, je cours après le gibier. Les
chasseurs--Révérende Mère Prieure et Maîtresse des novices--sont trop
grands pour se couler dans les buissons; tandis qu'un petit chien, ça se
faufile partout... et puis ça a le nez fin! Aussi je veille de près mes
petits lapins; je ne veux pas leur faire de mal; mais je les lèche en
leur disant, tantôt que leur poil n'est pas assez lisse, d'autres fois
que leur regard est trop semblable à celui des lapins de garenne...
enfin je tâche de les rendre tels que le Chasseur le désire: des petits
lapins bien simples, occupés seulement de l'herbette qu'ils doivent
brouter.
Je ris, mais au fond je pense bien sincèrement qu'un de ces petits
lapins--celui que tu connais--vaut mieux cent fois que le petit chien:
il a couru bien des dangers... Je t'avoue qu'à sa place, il y a
longtemps que je me serais perdue pour toujours dans la vaste forêt du
monde.
Lettre XXe.
Je suis heureuse, ma petite Céline, que tu n'éprouves aucun attrait
sensible en venant au Carmel; c'est une délicatesse de Jésus qui veut
recevoir de toi un présent. Il sait qu'il est bien plus doux de donner
que de recevoir. Quel bonheur de souffrir pour celui qui nous aime à la
folie, et de passer pour folles aux yeux du monde! On juge les autres
d'après soi-même, et comme le monde est insensé, naturellement il nous
appelle de ce nom.
Consolons-nous, nous ne sommes pas les premières! Le seul crime reproché
à Notre-Seigneur par Hérode fut celui d'être fou... et franchement
c'était vrai! Oui, c'était de la folie de venir chercher les pauvres
petits cœurs des mortels pour en faire ses trônes, lui, le Roi de
gloire qui est assis au-dessus des Chérubins! N'était-il pas
parfaitement heureux en compagnie de son Père et de l'Esprit d'amour?
Pourquoi venir ici--bas chercher des pécheurs pour en faire ses amis,
ses intimes?
Nous ne pourrons jamais accomplir pour notre Epoux les folies qu'il a
accomplies pour nous; nos actes sont très raisonnables en comparaison
des siens. Que le monde nous laisse tranquilles! Je le répète, c'est lui
qui est insensé, puisqu'il ignore ce que Jésus a fait et souffert pour
le sauver de la damnation.
Nous ne sommes pas non plus des fainéantes, des prodigues; le divin
Maître s'est chargé de notre défense. Ecoute: Il était à table avec
Lazare et ses disciples, Marthe servait; pour Marie, elle ne pensait pas
à prendre de nourriture, mais à faire plaisir à son Bien-Aimé, _aussi
répandit-elle sur la tête du Sauveur un parfum de grand prix, et,
cassant le vase fragile[241], toute la maison fut embaumée de cette
liqueur_[242].
Les Apôtres murmurèrent contre Madeleine; c'est encore ce qui arrive
pour nous: les chrétiens les plus fervents trouvent que nous sommes
exagérées, que nous devrions servir Jésus avec Marthe, au lieu de lui
consacrer les vases de nos vies avec les parfums qui y sont renfermés.
Et cependant, qu'importe que ces vases soient brisés, puisque
Notre-Seigneur est consolé, et que, malgré lui, le monde est contraint
de sentir les parfums qui s'en exhalent! Oh! ces parfums sont bien
nécessaires pour purifier l'atmosphère malsaine qu'il respire.
A bientôt, ma sœur chérie. Voici ta barque près du port; le vent qui
la pousse est un vent d'amour, et ce vent-là est plus rapide que
l'éclair! Adieu! dans quelques jours nous serons réunies au Carmel, puis
là-haut! Jésus n'a-t-il pas dit pendant sa Passion: «_Au reste vous
verre BIENTÔT le Fils de l'homme assis à la droite de Dieu et venant sur
les nuées du ciel[243]?_»
Nous y serons!!!