MA CHÈRE PETITE SŒUR,

Je ne sais pas si tu te trouves encore dans les mêmes dispositions

d'esprit que tu manifestais dans ta dernière lettre; je le suppose, et

j'y réponds par ce passage du _Cantique des Cantiques_ qui explique

parfaitement l'état d'une âme plongée dans la sécheresse, d'une âme que

rien ne peut réjouir ni consoler:

«_Je suis descendue dans le jardin des noyers, pour voir les fruits de

la vallée, pour considérer si la vigne a fleuri et si les pommes de

grenade ont poussé. Je n'ai plus su où j'étais; mon âme a été troublée à

cause des chariots d'Aminadab._»[233]

Voilà bien l'image de nos âmes. Souvent nous descendons dans les vallées

fertiles où notre cœur aime à se nourrir; et le vaste champ des

saintes Ecritures, qui tant de fois s'est ouvert pour répandre en notre

faveur ses plus riches trésors, ce champ lui-même nous semble un désert

aride et sans eau; nous ne savons même plus où nous sommes: au lieu de

la paix, de la lumière, le trouble et les ténèbres sont notre partage...

Mais, comme l'épouse, nous connaissons la cause de cette épreuve:

«_Notre âme est troublée à cause des chariots d'Aminadab._» Nous ne

sommes pas encore dans notre patrie, et la tentation doit nous purifier

comme l'or à l'action du feu; nous nous croyons parfois abandonnées,

hélas! _les chariots_, c'est-à-dire les vains bruits qui nous assiègent

et nous affligent, sont-ils en nous ou en dehors de nous? Nous ne

savons! mais Jésus le sait; il est témoin de notre tristesse, et dans

la nuit soudain sa voix se fait entendre:

«_Reviens, reviens, ma Sulamite, reviens afin que nous le

considérions[234]!_»

Quel appel! Eh quoi! nous n'osions plus même nous regarder, notre état

nous faisait horreur, et Jésus nous appelle pour nous considérer à

loisir... Il veut nous voir, il vient, et les deux autres Personnes

adorables de la Sainte Trinité viennent avec lui prendre possession de

notre âme.

Nôtre-Seigneur l'avait promis autrefois, lorsqu'il disait avec une

tendresse ineffable: «_Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole; et mon

Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre

demeure._»[235] Garder la parole de Jésus, voilà l'unique condition de

notre bonheur, la preuve de notre amour pour lui; et _cette parole_, il

me semble que c'est lui-même, puisqu'il se nomme _le Verbe_ ou _Parole_

incréée du Père.

Dans le même Evangile de saint Jean, il fait cette prière sublime:

«_Sanctifiez-les par votre parole; votre parole est la vérité._»[236] En

un autre endroit, Jésus nous apprend _qu'il est la voie, la vérité et la

vie_[237]. Nous savons donc quelle est la _parole_ à garder; nous ne

pouvons pas dire comme Pilate: «_Qu'est-ce que la vérité[238]?_»--_La

vérité_, nous la possédons, puisque le Bien-Aimé habite dans nos

cœurs.

Souvent _ce Bien-Aimé nous est un bouquet de myrrhe_[239], nous

partageons le calice de ses douleurs; mais qu'il nous sera doux

d'entendre un jour cette parole suave: «_C'est vous qui êtes demeurés

avec moi dans toutes les épreuves que j'ai eues, aussi je vous prépare

mon royaume, comme mon Père me l'a préparé[240]!_»

Lettre XIXe.

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 96 / 403 题