Pour t'écrire aujourd'hui, je suis obligée de dérober quelques instants
à Nôtre-Seigneur; il ne m'en voudra pas, car c'est de lui que nous
allons parler ensemble.
Céline! les vastes solitudes, les horizons enchanteurs qui s'ouvrent
devant toi, dans la belle campagne que tu habites, doivent élever
grandement ton âme. Moi je ne vois pas tout cela, je me contente de dire
avec saint Jean de la Croix dans son Cantique spirituel:
J'ai en mon Bien-Aimé les montagnes,
Les vallées solitaires et boisées...
Dernièrement, je pensais à ce qu'il m'était possible d'entreprendre pour
sauver les âmes; et cette simple parole de l'Evangile m'a donné la
lumière. Autrefois, Jésus disait à ses disciples en leur montrant les
champs de blés mûrs:
«_Levez les yeux et voyez comme les campagnes sont déjà assez blanches
pour être moissonnées_[208]», et un peu plus loin: «_La moisson est
abondante, mais le nombre des ouvriers est petit; demandez donc au
Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers._»[209]
Quel mystère! Jésus n'est-il pas tout-puissant? Les créatures ne
sont-elles pas à celui qui les a créées? Pourquoi s'abaisse-t-il à dire:
«_Demandez au Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers?_...»--Ah!
c'est qu'il a pour nous un amour si incompréhensible, si délicat, qu'il
ne veut rien faire sans nous y associer. Le Créateur de l'univers attend
la prière d'une pauvre petite âme pour en sauver une multitude d'autres,
rachetées comme elle au prix de son sang.
Notre vocation à nous, ce n'est pas d'aller moissonner dans les champs
du Père de famille; Jésus ne nous dit pas: _Baissez les yeux, moissonnez
les campagnes_; notre mission est plus sublime encore. Voici les paroles
du divin Maître: «_Levez les yeux et voyez_...» Voyez comme dans le ciel
il y a des places vides; c'est à vous de les combler... vous êtes mes
Moïse priant sur la montagne; demandez-moi des ouvriers et j'en
enverrai, je n'attends qu'une prière, un soupir de votre cœur!
L'apostolat de la prière n'est-il pas, pour ainsi dire, plus élevé que
celui de la parole? C'est à nous de former des ouvriers évangéliques qui
sauveront des milliers d'âmes dont nous deviendrons les mères;
qu'avons-nous donc à envier aux prêtres du Seigneur?
Lettre XIIIe.