MA PETITE ÉPOUSE CHÉRIE,

«Ah! que je suis content de toi! Toute l'année tu m'as beaucoup

amusé en _jouant aux quilles_. J'ai eu tant de plaisir que la cour

des anges en était surprise et charmée. Plusieurs petits chérubins

m'ont demandé pourquoi je ne les avais pas faits enfants; d'autres

ont voulu savoir si la mélodie de leurs instruments ne m'était pas

plus agréable que ton rire joyeux, lorsque tu fais tomber _une

quille_ avec _la boule de ton amour_. J'ai répondu à tous qu'ils ne

devaient pas se chagriner de n'être point enfants, puisqu'un jour

ils pourraient jouer avec toi dans les prairies du ciel; je leur ai

dit que, certainement, ton sourire m'était plus doux que leurs

mélodies, parce que tu ne pouvais jouer et sourire qu'en souffrant

et en t'oubliant toi-même.

Ma petite épouse bien-aimée, j'ai quelque chose à te demander à mon

tour. Vas-tu me refuser?... Oh! non, tu m'aimes trop pour cela. Eh

bien, je voudrais changer de jeu: _les quilles, ça m'amuse bien,

mais je voudrais maintenant jouer à la toupie_; et, si tu veux,

c'est toi qui seras ma toupie. Je t'en donne une pour modèle; tu

vois qu'elle n'a pas de charmes extérieurs, quiconque ne sait pas

s'en servir la repoussera du pied; mais un enfant qui l'aperçoit

sautera de joie et dira: _Ah! que c'est amusant! ça peut marcher

toute la journée sans s'arrêter!_...

Moi, le petit Jésus, je t'aime, bien que tu sois sans charmes, et

je te supplie de toujours marcher pour m'amuser. Mais, pour faire

tourner la toupie, il faut _des coups de fouet_! Eh bien, laisse

tes sœurs te rendre ce service, et sois reconnaissante envers

celles qui seront les plus assidues à accélérer ta marche...

Lorsque je me serai bien amusé avec toi, je t'emmènerai là-haut et

nous pourrons jouer sans souffrir.»

Ton petit frère, JÉSUS.

* * * * *

J'avais l'habitude de pleurer continuellement et pour des riens, ce qui

lui causait une peine très grande.

Un jour, il lui vint une idée lumineuse: prenant sur sa table de

peinture une coquille de moule, et me tenant les mains pour m'obliger à

ne pas m'essuyer les yeux, elle se mit à recueillir mes larmes dans

cette coquille. Au lieu de continuer à pleurer, je ne pus alors

m'empêcher de rire.

«Allez, me dit-elle, désormais je vous permets de pleurer tant que vous

voudrez, pourvu que ce soit dans la coquille.»

Or, huit jours avant sa mort, j'avais pleuré toute une soirée en pensant

à son prochain départ. Elle s'en aperçut et me dit:

«Vous avez pleuré.--_Est-ce dans la coquille?_»

Je ne pouvais mentir... et mon aveu l'attrista. Elle reprit:

«Je vais mourir, et je ne serai pas tranquille sur vôtre compte, si vous

ne me promettez de suivre fidèlement ma recommandation. J'y attache une

importance capitale pour votre âme.»

Je donnai ma parole, demandant toutefois, comme une grâce, la permission

de pleurer librement sa mort.

«Pourquoi pleurer ma mort? Voilà des larmes bien inutiles. Vous

pleurerez mon bonheur! Enfin, j'ai pitié de votre faiblesse et je vous

permets de pleurer les premiers jours. Mais, après cela, il faudra

reprendre la coquille.»

Je dois dire que j'ai été fidèle, bien qu'il m'en ait coûté des efforts

héroïques.

Quand je voulais pleurer, je m'armais avec courage de l'impitoyable

instrument; mais, quelque besoin que j'en eusse, le soin que je devais

prendre à courir d'un œil à l'autre distrayait ma pensée du sujet de

ma peine, et cet ingénieux moyen ne tarda pas à me guérir entièrement de

ma trop grande sensibilité.

* * * * *

Je voulais me priver de la sainte Communion pour une infidélité qui lui

avait causé beaucoup de peine, mais dont je me repentais amèrement. Je

lui écrivis ma résolution; et voici le billet qu'elle m'envoya:

«Petite fleur chérie de Jésus, cela suffit bien que, par l'humiliation

de votre âme, _vos racines mangent de la terre_... il faut entr'ouvrir,

ou plutôt élever bien haut votre corolle, afin que le Pain des Anges

vienne, comme une rosée divine, vous fortifier et vous donner tout ce

qui vous manque.

«Bonsoir, pauvre fleurette, demandez à Jésus que toutes les prières qui

sont faites pour ma guérison servent à augmenter le feu qui doit me

consumer.»

* * * * *

«Au moment de communier, je me représente quelquefois mon âme sous la

figure d'un petit bébé de trois ou quatre ans qui, à force de jouer, a

ses cheveux et ses vêtements salis et en désordre.--Ces malheurs me sont

arrivés en bataillant avec les âmes.--Mais bientôt la Vierge Marie

s'empresse autour de moi. Elle a vite fait de me retirer _mon petit

tablier tout sale_, de rattacher mes cheveux et de les orner d'un joli

ruban ou simplement d'une petite fleur... et cela suffit pour me rendre

gracieuse et me faire asseoir sans rougir au festin des anges.»

* * * * *

A l'infirmerie, nous attendions à peine que ses actions de grâces

fussent terminées pour lui parler et lui demander ses conseils. Elle

s'en attrista d'abord et nous en fit de doux reproches. Puis bientôt

elle nous laissa faire, disant:

«J'ai pensé que je ne devais pas désirer plus de repos que

Notre-Seigneur. Lorsqu'il s'enfuyait au désert après ses prédications,

le peuple venait aussitôt troubler sa solitude. Approchez de moi tant

que vous voudrez. Je dois mourir les armes à la main, _ayant à la bouche

le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu_[170].»

* * * * *

«Donnez-nous un conseil pour nos directions spirituelles. Comment

devons-nous les faire?

--Avec une grande simplicité, sans trop compter sur un secours qui peut

vous manquer au premier moment. Vous seriez vite forcées de dire avec

l'épouse des Cantiques: «_Les gardes m'ont enlevé mon manteau, ils m'ont

blessée; et ce n'est qu'en les DÉPASSANT un peu que j'ai trouvé Celui

que j'aime!_»[171] Si vous demandez humblement et sans attache où est

votre Bien-Aimé, _les gardes_ vous l'indiqueront. Toutefois, le plus

souvent, vous ne trouverez Jésus qu'après avoir _dépassé_ toute

créature. Que de fois, pour ma part, n'ai-je pas répété cette strophe du

Cantique spirituel:

_Ne m'envoyez plus

Désormais de messagers

Qui ne savent pas me dire ce que je veux._

* * * * *

_Tous ceux qui s'occupent de vous, sans exception,

Me parlent continuellement de vos mille grâces

Et tous me blessent encore davantage;

Et surtout ce qui me fait mourir_

C'EST UN JE NE SAIS QUOI QU'ILS NE FONT QUE BALBUTIER[172].»

* * * * *

«Si, par impossible, le bon Dieu lui-même ne voyait pas mes bonnes

actions, je n'en serais pas affligée. Je l'aime tant que je voudrais

pouvoir lui faire plaisir, sans qu'il sache que c'est moi. Le sachant et

le voyant, il est comme obligé de me rendre... je ne voudrais pas lui

donner cette peine.»

* * * * *

«Si j'avais été riche, je n'aurais pu voir un pauvre ayant faim sans lui

donner à manger. Je fais ainsi dans ma vie spirituelle: à mesure que je

gagne quelque chose, je sais que des âmes sont sur le point de tomber en

enfer, alors je leur donne mes trésors et je n'ai pas encore trouvé un

moment pour me dire: «Maintenant, je vais travailler pour moi.»

* * * * *

«Il y a des personnes qui prennent tout de manière à se faire le plus de

peine, pour moi c'est le contraire: je vois toujours le bon côté des

choses. Si je n'ai que la souffrance pure, sans aucune éclaircie, eh

bien, j'en fais ma joie.»

* * * * *

«Toujours ce que le bon Dieu m'a donné m'a plu, même les choses qui me

paraissent moins bonnes et moins belles que celles des autres.»

* * * * *

«Quand j'étais toute petite, on m'avait mis, chez ma tante, un beau

livre entre les mains. En lisant une histoire, je vis qu'on louait

beaucoup une maîtresse de pension parce qu'elle savait adroitement se

tirer d'affaire sans blesser personne. Je remarquai surtout cette

phrase: «Elle disait à celle-ci: Vous n'avez pas tort; à celle-là: Vous

avez raison»; et tout en lisant, je pensais: «Oh! moi je n'aurais pas

fait ainsi, il faut toujours dire la vérité.»

«Et maintenant je la dis toujours. J'ai bien plus de peine, il est vrai,

car ce serait si facile, quand on vient vous raconter un ennui, de

mettre le tort sur les absents; aussitôt celle qui se plaint serait

apaisée. Oui, mais... je fais tout le contraire. Si je ne suis pas

aimée, tant pis! Qu'on ne vienne pas me trouver si on ne veut pas savoir

la vérité.»

«Pour qu'une réprimande porte du fruit, il faut que cela coûte de la

faire; et il faut la faire sans une ombre de passion dans le cœur.

«Il ne faut pas que la bonté dégénère en faiblesse. Quand on a grondé

avec justice, il faut en rester là et ne pas se laisser attendrir au

point de se tourmenter d'avoir fait de la peine. Courir après l'affligée

pour la consoler, c'est lui faire plus de mal que de bien. La laisser à

elle-même, c'est la forcer à ne rien attendre du côté humain, à recourir

au bon Dieu, à voir ses torts, à s'humilier. Autrement elle

s'habituerait à être consolée après un reproche mérité, et elle agirait

comme un enfant gâté qui trépigne et crie, sachant bien qu'il fera

revenir sa mère pour essuyer ses larmes.»

* * * * *

«_Que le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu demeure

perpétuellement en votre bouche et en vos cœurs._»[173] Si nous

trouvons une âme désagréable, ne nous rebutons pas, ne la délaissons

jamais. Ayons toujours «_le glaive de l'esprit_» pour la reprendre de

ses torts; ne laissons pas aller les choses pour conserver notre repos;

combattons sans relâche, même sans espoir de gagner la bataille.

Qu'importe le succès! Allons toujours, quelle que soit la fatigue de la

lutte. Ne disons pas: «Je n'obtiendrai rien de cette âme, elle ne

comprend pas, elle est à abandonner!» Oh! ce serait de la lâcheté! Il

faut faire son devoir jusqu'au bout.»

* * * * *

«Autrefois, si quelqu'un de ma famille avait de la peine, et qu'au

parloir je n'avais pu réussir à le consoler, je m'en allais le cœur

navré; mais bientôt, Jésus me fit comprendre que j'étais incapable de

consoler une âme. A partir de ce jour, je n'avais plus de chagrin quand

on s'en allait triste: je confiais au bon Dieu les souffrances de ceux

qui m'étaient chers, et je sentais bien que j'étais exaucée. Je m'en

rendais compte au parloir suivant. Depuis cette expérience, quand j'ai

fait de la peine involontairement, je ne me tourmente pas davantage: je

demande simplement à Jésus de réparer ce que j'ai fait.»

* * * * *

«Que pensez-vous de toutes les grâces dont vous avez été comblée?

--Je pense que _l'Esprit de Dieu souffle où il veut_[174].»

* * * * *

Elle disait à sa Mère Prieure:

«Ma Mère, si j'étais infidèle, si je commettais seulement la plus légère

infidélité, je sens qu'elle serait suivie de troubles épouvantables, et

je ne pourrais plus accepter la mort.»

Et comme la Mère Prieure manifestait sa surprise de l'entendre tenir ce

langage, elle reprit:

«Je parle d'une infidélité d'orgueil. Par exemple, si je disais: «J'ai

acquis telle ou telle vertu, je puis la pratiquer»; ou bien: «O mon

Dieu, je vous aime trop, vous le savez, pour m'arrêter à une seule

pensée contre la foi»; aussitôt, je le sens, je serais assaillie par les

plus dangereuses tentations, et j'y succomberais certainement.

«Pour éviter ce malheur, je n'ai qu'à dire humblement du fond du

cœur: «O mon Dieu, je vous en prie, ne permettez pas que je sois

infidèle!»

«Je comprends très bien que saint Pierre soit tombé. Il comptait trop

sur l'ardeur de ses sentiments au lieu de s'appuyer uniquement sur la

force divine. Je suis bien sûre que s'il avait dit à Jésus: «Seigneur,

donnez-moi le courage de vous suivre jusqu'à la mort», ce courage ne lui

aurait pas été refusé.

«Ma Mère, comment se fait-il que Notre-Seigneur, sachant ce qui devait

arriver, ne lui dit pas: «Demande-moi la force d'accomplir ce que tu

veux»? Je crois que c'est pour nous montrer deux choses: la première

qu'il n'apprenait rien de plus à ses Apôtres par sa présence sensible,

qu'il ne nous apprend à nous-mêmes par les bonnes inspirations de sa

grâce; la seconde que, destinant saint Pierre à gouverner toute l'Eglise

où il y a tant de pécheurs, il voulait qu'il expérimentât par lui-même

ce que peut l'homme sans l'aide de Dieu. C'est pour cela qu'avant sa

chute, Jésus lui dit: «_Quand tu seras revenu à toi, confirme tes

frères_[175]»; c'est-à-dire raconte-leur l'histoire de ton péché,

montre-leur par ta propre expérience combien il est nécessaire, pour le

salut, de s'appuyer uniquement sur moi.»

* * * * *

J'avais beaucoup de peine de la voir malade et je lui répétais souvent:

«Oh! que la vie est triste!» Mais elle me reprenait aussitôt, disant:

«La vie n'est pas triste! elle est au contraire très gaie. Si vous

disiez: «L'exil est triste», je vous comprendrais. On fait erreur en

donnant le nom de vie à ce qui doit finir. Ce n'est qu'aux choses du

ciel, à ce qui ne doit jamais mourir qu'on doit donner ce vrai nom; et,

puisque nous en jouissons dès ce monde, la vie n'est pas triste, mais

gaie, très gaie!...»

* * * * *

Elle était elle-même d'une gaieté ravissante:

Pendant plusieurs jours, elle avait été beaucoup mieux et nous lui

disions: «Nous ne savons pas encore de quelle maladie vous mourrez?...

--Mais je mourrai _de mort_! Le bon Dieu n'a-t-il pas dit à Adam de quoi

il mourrait? Il lui a dit: «_Tu mourras de mort[176]!_»

--Eh bien, c'est donc la mort qui viendra vous chercher!

--Non, ce n'est pas la mort qui viendra me chercher, c'est le bon Dieu.

La mort n'est point un fantôme, un spectre horrible comme on la

représente sur les images. Il est écrit dans le catéchisme que _la mort

est la séparation de l'âme et du corps_, ce n'est que cela! Eh bien, je

n'ai pas peur d'une séparation qui me réunira pour toujours au bon

Dieu.»

* * * * *

«Le _divin Voleur_ viendra-t-il bientôt voler sa petite grappe de

raisin?

--Je l'aperçois de loin et je me garde bien de crier: «_Au voleur!!!_»

Au contraire, je l'appelle en disant: «_Par ici! par ici!_»

* * * * *

Je lui disais que les plus beaux anges, vêtus de robes blanches, le

visage joyeux et resplendissant, transporteraient son âme au ciel. Elle

me répondit:

«Toutes ces images ne me font aucun bien; je ne puis me nourrir que de

la vérité. Dieu et les anges sont de purs esprits, personne ne peut les

voir des yeux du corps tels qu'ils sont en réalité. C'est pour cela que

je n'ai jamais désiré les grâces extraordinaires. J'aime mieux attendre

la vision éternelle.

--J'ai demandé au bon Dieu de m'envoyer un joli rêve pour me consoler de

votre départ.

--Ah! voilà une chose que je n'aurais jamais faite! Demander des

consolations!... Puisque vous voulez me ressembler, vous savez bien que,

moi, je dis:

_Oh! ne crains pas, Seigneur, que je t'éveille;_

_J'attends en paix le rivage des cieux..._

Il est si doux de servir le bon Dieu dans la nuit et dans l'épreuve,

nous n'avons que cette vie pour vivre de foi.»

* * * * *

«Je suis bien heureuse de m'en aller au ciel, mais quand je pense à

cette parole du Seigneur: «_Je viendrai bientôt et je porte ma

récompense avec moi, pour rendre à chacun selon ses œuvres_[177]», je

me dis qu'il sera bien embarrassé pour moi: je n'ai pas d'œuvres...

Eh bien! il me rendra SELON SES ŒUVRES A LUI!»

* * * * *

«Certainement, vous ne ferez pas une minute de purgatoire, ou bien alors

personne ne va droit au ciel!

--Oh! je ne m'inquiète guère de cela; je serai toujours contente de la

sentence du bon Dieu. Si je vais en purgatoire, eh bien! je me

promènerai au milieu des flammes, comme les trois Hébreux dans la

fournaise, en chantant le cantique de l'amour.»

* * * * *

«Vous serez placée dans le ciel parmi les séraphins.

--S'il en est ainsi, je ne les imiterai pas; _tous se couvrent de leurs

ailes_ à la vue de Dieu, _je me garderai bien de me couvrir de mes

ailes_!»

* * * * *

Je lui montrais une photographie représentant Jeanne d'Arc consolée dans

la prison par ses voix. Elle me dit:

«Je suis consolée, moi aussi, par une voix intérieure. D'en haut, les

saints m'encouragent, ils me disent: «Tant que tu es dans les fers, tu

ne peux remplir ta mission; mais plus tard, après ta mort, ce sera le

temps de tes conquêtes.»

* * * * *

«Le bon Dieu fera toutes mes volontés au ciel, parce que je n'ai jamais

fait ma volonté sur la terre.»

* * * * *

«Vous nous regarderez du haut du ciel, n'est-ce pas?

--Non, _je descendrai_.»

* * * * *

Citons encore ce trait touchant:

Quelques mois avant la mort de sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, nous

lisions au réfectoire la vie de saint Louis de Gonzague, et l'une de nos

bonnes Mères fut frappée de l'affection touchante et réciproque du jeune

saint et d'un vénérable religieux de la Compagnie de Jésus, le P.

Corbinelli.

«C'est vous le petit Louis, dît-elle à notre sainte petite sœur, et

moi je suis le vieux P. Corbinelli; quand vous serez au ciel,

souvenez-vous de moi.

--Voulez-vous, ma Mère, que je vienne bientôt vous chercher?

--Non, je n'ai pas encore assez souffert.

--O ma Mère, moi je vous dis que vous avez bien assez souffert.»

Et Mère Hermance du Cœur de Jésus de répondre:

«Je n'ose encore vous dire oui... Pour une chose aussi grave, il me faut

la sanction de l'autorité.»

En effet, la demande fut adressée à la Mère Prieure; et, sans y attacher

d'importance, elle donna une réponse affirmative.

Or, l'un des derniers jours de sa vie, sœur Thérèse de

l'Enfant-Jésus, ne pouvant presque plus parler en raison de sa grande

faiblesse, reçut, par l'entremise de l'infirmière, un bouquet de fleurs

cueillies par notre chère Mère, avec prière instante de lui transmettre

ensuite, comme remerciement, un seul mot d'affection. Et voici quel fut

ce mot:

«_Dites à Mère du Cœur de Jésus que ce matin, pendant la messe, j'ai

vu la tombe du P. Corbinelli tout près de celle du petit Louis._

--C'est bien, répondit tout émue notre bonne Mère, dites à sœur

Thérèse de l'Enfant-Jésus que j'ai compris...»

A partir de ce moment, elle demeura persuadée de sa mort prochaine qui

arriva, en effet, un an après.

Et, suivant la prédiction du _petit Louis, la tombe du P. Corbinelli se

trouva tout près de la sienne_.

[Illustration: «Je descendrai»]

[Illustration: _Tombe de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus. (Cimetière de

la ville de Lisieux.)_

Je compte bien ne pas rester inactive au

Ciel: mon désir est de travailler encore pour

l'Eglise et les âmes; je le demande à Dieu

et je suis certaine qu'il m'exaucera.]

[Illustration]

Acte d'offrande de moi-même, comme victime d'holocauste à l'Amour

miséricordieux du bon Dieu.

_Cet écrit a été trouvé, après la mort de sœur Thérèse de

l'Enfant-Jésus, dans le livre des saints Evangiles qu'elle portait jour

et nuit sur son cœur._

O mon Dieu, Trinité bienheureuse, je désire vous aimer et vous faire

aimer, travailler à la glorification de la sainte Eglise, en sauvant les

âmes qui sont sur la terre et en délivrant celles qui souffrent dans le

Purgatoire. Je désire accomplir parfaitement votre volonté et arriver au

degré de gloire que vous m'avez préparé dans votre royaume; en un mot,

je désire être sainte, mais je sens mon impuissance, et je vous demande,

ô mon Dieu, d'être vous-même ma sainteté.

Puisque vous m'avez aimée jusqu'à me donner votre Fils unique pour être

mon Sauveur et mon Epoux, les trésors infinis de ses mérites sont à moi;

je vous les offre avec bonheur, vous suppliant de ne me regarder qu'à

travers la Face de Jésus et dans son Cœur brûlant d'amour.

Je vous offre encore tous les mérites des Saints qui sont au ciel et sur

la terre, leurs actes d'amour et ceux des saints Anges; enfin je vous

offre, ô bienheureuse Trinité, l'amour et les mérites de la sainte

Vierge, ma Mère chérie; c'est à elle que j'abandonne mon offrande, la

priant de vous la présenter.

Son divin Fils, mon Epoux bien-aimé, aux jours de sa vie mortelle, nous

a dit: «_Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous le

donnera._» (Joan., XVI, 23.) Je suis donc certaine que vous exaucerez

mes désirs... Je le sais, ô mon Dieu, _plus vous voulez donner, plus

vous faites désirer_.

Je sens en mon cœur des désirs immenses, et c'est avec confiance que

je vous demande de venir prendre possession de mon âme. Ah! je ne puis

recevoir la sainte communion aussi souvent que je le désire; mais,

Seigneur, n'êtes-vous pas Tout-Puissant? Restez en moi comme au

Tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite hostie.

Je voudrais vous consoler de l'ingratitude des méchants, et je vous

supplie de m'ôter la liberté de vous déplaire. Si par faiblesse je tombe

quelquefois, qu'aussitôt votre divin regard purifie mon âme, consumant

toutes mes imperfections, comme le feu qui transforme toute chose en

lui-même.

Je vous remercie, ô mon Dieu, de toutes les grâces que vous m'avez

accordées: en particulier de m'avoir fait passer par le creuset de la

souffrance. C'est avec joie que je vous contemplerai au dernier jour,

portant le sceptre de la croix; puisque vous avez daigné me donner en

partage cette croix si précieuse, j'espère au ciel vous ressembler, et

voir briller sur mon corps glorifié les sacrés stigmates de votre

passion.

Après l'exil de la terre, j'espère aller jouir de vous dans la patrie;

mais je ne veux pas amasser de mérites pour le ciel, je veux travailler

pour votre seul amour, dans l'unique but de vous faire plaisir, de

consoler votre Cœur sacré, et de sauver des âmes qui vous aimeront

éternellement.

Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides; car je

ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes œuvres... _Toutes nos

Justices ont des taches à vos yeux!_ Je veux donc me revêtir de votre

propre Justice, et recevoir de votre amour la possession éternelle de

vous-même. Je ne veux point d'autre trône et d'autre couronne que vous,

ô mon Bien-Aimé!

A vos yeux, le temps n'est rien; _un seul jour est comme mille

ans_[178]. Vous pouvez donc en un instant me préparer à paraître devant

vous.

* * * * *

Afin de vivre dans un acte de parfait amour, JE M'OFFRE COMME VICTIME

D'HOLOCAUSTE A VOTRE AMOUR MISÉRICORDIEUX, vous suppliant de me consumer

sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie

qui sont renfermés en vous, et qu'ainsi je devienne martyre de votre

amour, ô mon Dieu!

Que ce martyre, après m'avoir préparée à paraître devant vous, me fasse

enfin mourir, et que mon âme s'élance sans retard dans l'éternel

embrassement de votre miséricordieux amour!

Je veux, ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon cœur, vous

renouveler cette offrande un nombre infini de fois, jusqu'à ce que, _les

ombres s'étant évanouies_[179], je puisse vous redire mon amour dans un

face à face éternel!!!...

MARIE-FRANÇOISE-THÉRÈSE DE L'ENFANT-JÉSUS

ET DE LA SAINTE FACE,

_rel. carm. ind._

Fête de la Très Sainte Trinité, le 9 juin,

de l'an de grâce 1895.

Consécration à la sainte Face.

(Composée pour le noviciat.)

O Face adorable de Jésus! puisque vous avez daigné choisir

particulièrement nos âmes pour vous donner à elles, nous venons les

consacrer à vous.

Il nous semble, ô Jésus, vous entendre nous dire: «_Ouvrez-moi, mes

sœurs, mes épouses bien-aimées, car ma Face est couverte de rosée, et

mes cheveux sont humides des gouttes de la nuit._»[180] Nos âmes

comprennent votre langage d'amour; nous voulons essuyer votre doux

Visage et vous consoler de l'oubli des méchants. A leurs yeux, vous êtes

encore «_comme caché... ils vous considèrent comme un objet de

mépris!_»[181]

O Visage plus beau que les lis et les roses du printemps, vous n'êtes

pas caché à nos yeux! Les larmes qui voilent votre divin regard nous

apparaissent comme des diamants précieux que nous voulons recueillir,

afin d'acheter, avec leur valeur infinie, les âmes de nos frères.

De votre bouche adorée, nous avons entendu la plainte amoureuse.

Comprenant que la soif qui vous consume est une soif d'amour, nous

voudrions, pour vous désaltérer, posséder un amour infini!

Epoux bien-aimé de nos âmes! si nous avions l'amour de tous les

cœurs, cet amour serait à vous... Eh bien, donnez-nous cet amour, et

venez vous désaltérer en vos petites épouses.

Des âmes, Seigneur, il nous faut des âmes! surtout des âmes d'apôtres et

de martyrs; afin que, par elles, nous embrasions de votre amour la

multitude des pauvres pécheurs.

O Face adorable, nous saurons obtenir de vous cette grâce! Oubliant

notre exil, _sur les bords des fleuves de Babylone_, nous chanterons à

vos oreilles les plus douces mélodies. Puisque vous êtes la vraie,

l'unique patrie de nos âmes, _nos cantiques ne seront pas chantés sur

une terre étrangère_[182].

O Face chérie de Jésus! en attendant le jour éternel, où nous

contemplerons votre gloire infinie, notre unique désir est de charmer

vos yeux divins, en cachant aussi notre visage, afin qu'ici-bas personne

ne puisse nous reconnaître... Votre regard voilé, voilà notre ciel, ô

Jésus!

Prières.

_Tout ce que vous demanderez à mon Père

en mon nom, il vous le donnera[183]._

Père Eternel, votre Fils unique, le doux Enfant Jésus est à moi, puisque

vous me l'avez donné. Je vous offre les mérites infinis de sa divine

Enfance, et je vous demande, en son nom, d'appeler aux joies du Ciel

d'innombrables phalanges de petits enfants qui suivront éternellement ce

divin Agneau.

* * * * *

_De même que, dans un royaume, on se

procure tout ce qu'on désire avec l'effigie du

prince, ainsi avec la pièce précieuse de ma

sainte humanité, qui est mon adorable Face,

vous obtiendrez tout ce que vous voudrez._

N.-S. à Sr MARIE DE ST-PIERRE.

Père Eternel, puisque vous m'avez donné pour héritage la Face adorable

de votre divin Fils, je vous l'offre et vous demande, en échange de

cette _Pièce_ infiniment précieuse, d'oublier les ingratitudes des âmes

qui vous sont consacrées et de pardonner aux pauvres pécheurs.

Prière à l'Enfant Jésus.

O petit Enfant Jésus! mon unique trésor, je m'abandonne à tes divins

caprices, je ne veux pas d'autre joie que celle de te faire sourire.

Imprime en moi tes grâces et tes vertus enfantines, afin qu'au jour de

ma naissance au ciel, les Anges et les Saints reconnaissent en ta petite

épouse: THÉRÈSE DE L'ENFANT-JÉSUS.

Prière à la sainte Face.

O Face adorable de Jésus, seule beauté qui ravit mon cœur, daigne

imprimer en moi ta divine ressemblance, afin que tu ne puisses regarder

l'âme de ta petite épouse sans te contempler toi-même. O mon Bien-Aimé,

pour ton amour, j'accepte de ne pas voir ici-bas la douceur de ton

regard, de ne pas sentir l'inexprimable baiser de ta bouche, mais je te

supplie de m'embraser de ton amour, afin qu'il me consume rapidement et

fasse bientôt paraître devant toi: THÉRÈSE DE LA SAINTE FACE.

Prière inspirée par une image représentant la Bienheureuse Jeanne d'Arc.

Seigneur, Dieu des armées, qui nous avez dit dans votre Evangile: «_Je

ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive_[184]», armez-moi pour

la lutte; je brûle de combattre pour votre gloire; mais, je vous en

supplie, fortifiez mon courage... Alors, avec le saint roi David, je

pourrai m'écrier: «_C'est mus seul qui êtes mon bouclier; c'est vous,

Seigneur, qui dressez mes mains à la guerre._»[185]

O mon Bien-Aimé! je comprends à quels combats vous me destinez; ce n'est

point sur les champs de bataille que je lutterai... Je suis prisonnière

de votre amour, j'ai librement rivé la chaîne qui m'unit à vous et me

sépare à jamais du monde. Mon glaive c'est l'AMOUR! avec lui _je

chasserai l'étranger du royaume, je vous ferai proclamer Roi_ dans les

âmes.

Sans doute, Seigneur, un aussi faible instrument que moi ne vous est

pas nécessaire; mais Jeanne, votre virginale et valeureuse épouse, l'a

dit: «_Il faut batailler pour que Dieu donne victoire._» O mon Jésus, je

bataillerai donc pour votre amour jusqu'au soir de ma vie. Puisque vous

n'avez pas voulu goûter de repos sur la terre, je veux suivre votre

exemple; alors cette promesse tombée de vos lèvres divines se réalisera

pour moi: «_Si quelqu'un me suit, en quelque lieu que je sois il y sera

aussi; et mon Père l'élèvera en honneur._»[186] Etre avec vous, être en

vous, voilà mon unique désir; cette assurance que vous me donnez de sa

réalisation m'aide à supporter l'exil, en attendant le radieux jour du

face à face éternel.

Prière pour obtenir l'humilité.

(Composée pour une novice.)

O Jésus, lorsque vous étiez voyageur sur la terre, vous avez dit:

«_Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur et vous

trouverez le repos de vos âmes._»[187] Puissant Monarque des Cieux, oui,

mon âme trouve le repos en vous voyant, revêtu de la forme et de la

nature d'esclave, vous abaisser jusqu'à laver les pieds de vos apôtres.

Je me souviens alors de ces paroles que vous avez prononcées, pour

m'apprendre à pratiquer l'humilité: «_Je vous ai donné l'exemple, afin

que vous fassiez vous-même ce que j'ai fait. Le disciple n'est pas plus

grand que le Maître... Si vous comprenez ceci, vous serez heureux en le

pratiquant._»[188] Je les comprends, Seigneur, ces paroles sorties de

votre Cœur doux et humble, je veux les pratiquer, avec le secours de

votre grâce.

Je veux m'abaisser humblement et soumettre ma volonté à celle de mes

sœurs, sans les contredire en rien, et sans rechercher si elles ont,

ou non, le droit de me commander. Personne, ô mon Bien-Aimé, n'avait ce

droit envers vous, et cependant vous avez obéi, non seulement à la

sainte Vierge et à saint Joseph, mais encore à vos bourreaux. Maintenant

c'est dans l'Hostie que je vous vois mettre le comble à vos

anéantissements. Avec quelle humilité, ô divin Roi de gloire, vous vous

soumettez à tous vos prêtres, sans faire aucune distinction entre ceux

qui vous aiment et ceux qui sont, hélas! tièdes ou froids dans votre

service. Ils peuvent avancer, retarder l'heure du saint Sacrifice,

toujours vous êtes prêt à descendre du ciel à leur appel.

O mon Bien-Aimé, sous le voile de la blanche Hostie, que vous

m'apparaissez doux et humble de cœur! Pour m'enseigner l'humilité,

vous ne pouvez vous abaisser davantage; aussi je veux, pour répondre à

votre amour, me mettre au dernier rang, partager vos humiliations, afin

«_d'avoir part avec vous_[189]» dans le royaume des Cieux.

Je vous supplie, mon divin Jésus, de m'envoyer une humiliation, chaque

fois que j'essaierai de m'élever au-dessus des autres.

Mais, Seigneur, ma faiblesse vous est connue; chaque matin je prends la

résolution de pratiquer l'humilité et, le soir, je reconnais que j'ai

commis encore bien des fautes d'orgueil. A cette vue, je suis tentée de

me décourager; mais, je le sais, le découragement est aussi de

l'orgueil; je veux donc, ô mon Dieu, fonder sur vous seul mon espérance:

puisque vous pouvez tout, daignez faire naître en mon âme la vertu que

je désire. Pour obtenir cette grâce de votre infinie miséricorde, je

vous répéterai souvent:

«_Jésus, doux et humble de cœur, rendez mon cœur semblable au

vôtre._»

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 61 / 403 题