Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.
Nous trouvons dans le portrait que RIBEIRA nous a laissé de la _grande_
Thérèse de Jésus, les traits sous lesquels est fidèlement peinte la
_petite_ Thérèse de l'Enfant-Jésus (sauf de légères modifications
indiquées en italique):
«Elle était grande de taille et fort bien faite. Elle avait les yeux
_pers_, les cheveux _blonds_, _les traits fins et réguliers_, les mains
très belles. Son visage était d'une très belle coupe, bien proportionné,
le teint de lis: il s'enflammait quand elle parlait de Dieu et lui
donnait une beauté ravissante. Sa figure était ineffablement limpide,
tout y respirait une paix céleste. Enfin tout paraissait parfait en
elle. Sa démarche était pleine de dignité _en même temps gué de
simplicité_ et de grâce; elle était si aimable, si paisible, qu'il
suffisait de la voir et de l'entendre pour lui porter du respect et
l'aimer.»
[Illustration]
Conseils
et Souvenirs
Dans les entretiens de Thérèse avec ses novices, nous trouvons les plus
précieux enseignements.
* * * * *
Je me décourageais à la vue de mes imperfections, raconte l'une d'entre
elles, Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus me dit:
«Vous me faites penser au tout petit enfant qui commence à se tenir
debout, mais ne sait pas encore marcher. Voulant absolument atteindre le
haut d'un escalier pour retrouver sa maman, il lève son petit pied afin
de monter la première marche. Peine inutile! il retombe toujours sans
pouvoir avancer. Eh bien, soyez ce petit enfant; par la pratique de
toutes les vertus, levez toujours votre petit pied pour gravir
l'escalier de la sainteté, et ne vous imaginez pas que vous pourrez
monter même la première marche! non; mais le bon Dieu ne demande de vous
que la bonne volonté. Du haut de cet escalier, il vous regarde avec
amour. Bientôt, vaincu par vos efforts inutiles, il descendra lui-même,
et, vous prenant dans ses bras, vous emportera pour toujours dans son
royaume où vous ne le quitterez plus. Mais, si vous cessez de lever
votre petit pied, il vous laissera longtemps sur la terre.»
* * * * *
«Le seul moyen de faire de rapides progrès dans la voie de l'amour,
disait-elle encore, est celui de rester toujours bien petite; c'est
ainsi que j'ai fait; aussi maintenant je puis chanter avec notre Père
saint Jean de la Croix:
_Et m'abaissant si bas, si bas,
Je m'élevai si haut, si haut,
Que je pus atteindre mon but!..._»
* * * * *
Dans une tentation qui me semblait insurmontable, je lui dis: «Cette
fois, je ne puis me mettre au-dessus, c'est impossible.» Elle me
répondit:
«Pourquoi cherchez-vous à vous mettre au-dessus? _passez dessous_ tout
simplement. C'est bon pour les grandes âmes de voler au-dessus des
nuages quand l'orage gronde; pour nous, nous n'avons qu'à supporter
patiemment les averses. Tant pis si nous sommes un peu mouillées! Nous
nous sécherons ensuite au soleil de l'amour.
«Je me rappelle à ce propos ce petit trait de mon enfance: un cheval
nous barrait un jour l'entrée du jardin; on parlait autour de moi
cherchant à le faire reculer; mais je laissai discuter, et passai tout
doucement entre ses jambes... Voilà ce que l'on gagne à garder sa petite
taille!»
* * * * *
«Nôtre-Seigneur répondait autrefois à la mère des fils de Zébédée:
«_Pour être à ma droite et à ma gauche, c'est à ceux à qui mon Père l'a
destiné._»[153] Je me figure que ces places de choix, refusées à de
grands saints, à des martyrs, seront le partage de petits enfants.
«David n'en fait-il pas la prédiction lorsqu'il dit que _le petit
Benjamin présidera les assemblées_ (des saints)[154]?»
* * * * *
«Vous avez tort de trouver à redire à ceci et à cela, de chercher à ce
que tout le monde plie à votre manière de voir. Puisque nous voulons
être de _petits enfants_, les petits enfants ne savent pas ce qui est le
mieux, ils trouvent tout bien; imitons-les. D'ailleurs, il n'y a pas de
mérite à faire ce qui est raisonnable.»
* * * * *
«Mes protecteurs au ciel et mes privilégiés sont ceux qui l'ont volé,
comme les saints Innocents et le bon larron. Les grands saints l'ont
gagné par leurs œuvres; moi, je veux imiter les voleurs, je veux
l'avoir par ruse, une ruse d'amour qui m'en ouvrira l'entrée, à moi et
aux pauvres pécheurs. L'Esprit-Saint m'encourage, puisqu'il dit dans les
proverbes: «_O tout petit! venez, apprenez de moi la finesse._»[155]
* * * * *
«Que feriez-vous si vous pouviez recommencer votre vie religieuse?
--Il me semble que je ferais ce que j'ai fait.
--Vous n'éprouvez donc pas le sentiment de ce solitaire qui disait:
«Quand même j'aurais vécu de longues années dans la pénitence, tant
qu'il me restera un quart d'heure, un souffle de vie, je craindrai de me
damner»?
--Non, je ne puis partager cette crainte, je suis trop petite pour me
damner, _les petits enfants ne se damnent pas_.
--Vous cherchez toujours à ressembler aux petits enfants, mais
dites-nous donc ce qu'il faut faire pour posséder l'esprit d'enfance?
Qu'est-ce donc que rester petit?
--Rester petit, c'est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu,
ne pas trop s'affliger de ses fautes; enfin, c'est ne point gagner de
fortune, ne s'inquiéter de rien. Même chez les pauvres, tant que
l'enfant est tout petit, on lui donne ce qui lui est nécessaire; mais,
quand il a grandi, son père ne veut plus le nourrir et lui dit:
«Travaille maintenant! tu peux te suffire à toi-même.» Eh bien! c'est
pour ne pas entendre cela que je n'ai jamais voulu grandir, me sentant
incapable de gagner _ma vie, la vie éternelle!_»
* * * * *
Afin d'imiter notre angélique Maîtresse, je voulais ne pas grandir,
aussi m'appelait-elle «_le petit enfant_». Pendant une retraite elle
m'adressa ces délicieux billets:
«Ne craignez pas de dire à Jésus que vous l'aimez, même sans le sentir,
c'est le moyen de le forcer à vous secourir, à vous porter comme un
petit enfant trop faible pour marcher.
«C'est une grande épreuve de voir tout en noir, mais cela ne dépend pas
de vous complètement, faites ce que vous pourrez pour détacher votre
cœur des soucis de la terre, et surtout des créatures; puis, soyez
sûre que Jésus fera le reste. Il ne pourra permettre que vous tombiez
dans l'abîme. Consolez-vous, petit enfant, au ciel vous ne verrez plus
_tout en noir_ mais _tout en blanc_. Oui, tout sera revêtu de la
blancheur divine de notre Epoux, le Lis des vallées. Ensemble, nous le
suivrons partout où il ira... Ah! profitons du court instant de la vie!
faisons plaisir à Jésus, sauvons-lui des âmes par nos sacrifices.
Surtout soyons petites, si petites que tout le monde puisse nous fouler
aux pieds, sans même que nous ayons l'air de le sentir et d'en
souffrir.»
«Je ne m'étonne pas des défaites du petit enfant; il oublie qu'étant
aussi missionnaire et guerrier, il doit se priver de consolations par
trop enfantines. Mais que c'est vilain de passer son temps à se
morfondre, au lieu de s'endormir sur le Cœur de Jésus!
«Si la nuit fait peur au petit enfant, s'il se plaint de ne pas voir
Celui qui le porte, _qu'il ferme les yeux_: c'est le seul sacrifice que
Jésus lui demande. En se tenant ainsi paisible, la nuit ne l'effrayera
pas, puisqu'il ne la verra plus; et bientôt le calme, sinon la joie,
renaîtra dans son cœur.»
* * * * *
Pour m'aider à accepter une humiliation, elle me fit cette confidence:
«Si je n'avais pas été acceptée au Carmel, je serais entrée dans un
Refuge, pour y vivre inconnue et méprisée, au milieu des pauvres
«repenties». Mon bonheur aurait été de passer pour telle à tous les
yeux; et je me serais faite l'apôtre de mes compagnes, leur disant ce
que je pense de la miséricorde du bon Dieu...
--Mais comment seriez-vous arrivée à cacher votre innocence au
confesseur?
--Je lui aurais dit que j'avais fait dans le monde une confession
générale et qu'il m'était défendu de la recommencer.»
* * * * *
«Oh! quand je pense à tout ce que j'ai à acquérir!
--Dites plutôt _à perdre_! C'est Jésus-qui se charge de remplir votre
âme, à mesure que vous la débarrassez de ses imperfections. Je vois bien
que vous vous trompez de route; vous n'arriverez jamais au terme de
votre voyage. Vous voulez gravir une montagne, et le bon Dieu veut vous
faire descendre: il vous attend au bas de la vallée fertile de
l'humilité.»
* * * * *
«Il me semble que l'humilité c'est la vérité. Je ne sais pas si je suis
humble, mais je sais que je vois la vérité en toutes choses.»
* * * * *
«Vraiment, vous êtes une sainte!
--Non, je ne suis pas une sainte; je n'ai jamais fait les actions des
saints: _je suis une toute petite âme que le bon Dieu a comblée de
grâces..._ Vous verrez au ciel que je dis vrai.
--Mais vous avez toujours été fidèle aux grâces divines, n'est-ce pas?
--Oui, _depuis l'âge de trois ans_, je n'ai rien refusé au bon Dieu.
Cependant je ne puis m'en glorifier. Voyez comme ce soir le soleil
couchant dore le sommet des arbres; ainsi mon âme vous apparaît toute
brillante et dorée, parce qu'elle est exposée aux rayons de l'amour. Si
le soleil divin ne m'envoyait plus ses feux, je deviendrais aussitôt
obscure et ténébreuse.
--Nous voudrions aussi devenir toutes dorées, comment faire?
--Il faut pratiquer les petites vertus. C'est quelquefois difficile,
mais le bon Dieu ne refuse jamais la première grâce qui donne le courage
de se vaincre; si l'âme y correspond, elle se trouve immédiatement dans
la lumière. J'ai toujours été frappée de la louange adressée à Judith:
«_Vous avez agi avec un courage viril et votre cœur s'est
fortifié._»[156] D'abord, il faut agir avec courage; puis le cœur se
fortifie, et l'on marche de victoire en victoire.»
* * * * *
Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus ne levait jamais les yeux au
réfectoire, ainsi que le veut le règlement. Comme j'avais beaucoup de
mal à m'y astreindre, elle composa cette prière qui me fut une
révélation de son humilité, car elle y demande pour elle une grâce dont
j'avais seule besoin:
«Jésus, vos deux petites épouses prennent la résolution de tenir les
yeux baissés pendant le réfectoire, afin d'honorer et d'imiter l'exemple
que vous leur avez donné chez Hérode. Quand ce prince impie se moquait
de vous, ô Beauté infinie, pas une plainte ne sortait de vos lèvres,
vous ne daigniez pas même fixer sur lui vos yeux adorables. Oh! sans
doute, divin Jésus, Hérode ne méritait pas d'être regardé par vous;
mais, nous qui sommes vos épouses, nous voulons attirer sur nous vos
regards divins. Nous vous demandons de nous récompenser par ce regard
d'amour, chaque fois que nous nous priverons de lever les yeux; et même,
nous vous prions de ne pas nous refuser ce doux regard quand nous serons
tombées, puisque nous nous en humilierons sincèrement devant vous.»
* * * * *
Je lui confiais que je n'arrivais à rien; et je m'en décourageais.
«Jusqu'à l'âge de quatorze ans, me dit-elle, j'ai pratiqué la vertu sans
en sentir la douceur; je désirais la souffrance, mais je ne pensais pas
à en faire ma joie; c'est une grâce qui m'a été accordée plus tard. Mon
âme ressemblait à un bel arbre dont les fleurs tombaient aussitôt
qu'elles étaient écloses.
«Faites au bon Dieu le sacrifice de ne jamais cueillir de fruits. S'il
veut que, toute votre vie, vous sentiez de la répugnance à souffrir, à
être humiliée; s'il permet que toutes les fleurs de vos désirs et de
votre bonne volonté tombent à terre sans rien produire, ne vous
troublez pas. En un clin d'œil, au moment de votre mort, il saura
bien faire mûrir de beaux fruits sur l'arbre de votre âme.
«Nous lisons dans l'Ecclésiastique: «_Il est tel homme manquant de force
et abondant en pauvreté, et l'œil de Dieu l'a regardé en bien, et il
l'a relevé de son humiliation, et il a élevé sa tête; beaucoup s'en sont
étonnés et ont honore Dieu._
«_Confie-toi en Dieu et demeure à ta place, car il est facile au
Seigneur d'enrichir tout d'un coup le pauvre. Sa bénédiction se hâte
pour la récompense du juste, et en un instant rapide il fait fructifier
ses progrès._»[157]
--Mais, si je tombe, on me trouvera toujours imparfaite, tandis qu'à
vous, on vous reconnaît de la vertu?
--C'est peut-être parce que je ne l'ai jamais désiré... Mais, qu'on vous
trouve toujours imparfaite, c'est ce qu'il faut, c'est là votre gain. Se
croire soi-même imparfaite et trouver les autres parfaites, voilà le
bonheur. Que les créatures vous reconnaissent sans vertu, cela ne vous
enlève rien et ne vous rend pas plus pauvre; ce sont elles qui perdent
en joie intérieure! Car il n'y a rien de plus doux que de penser du bien
de notre prochain.
«Pour moi, j'éprouve une grande joie, non seulement quand on me trouve
imparfaite, mais surtout, quand je sens que je le suis: au contraire,
les compliments ne me causent que du déplaisir.»
* * * * *
«Le bon Dieu a pour vous un amour particulier, puisqu'il vous confie
d'autres âmes.
--Cela ne me donne rien, et je ne suis réellement que ce que je suis
devant Dieu... Ce n'est pas parce qu'il veut que je sois son interprète
près de vous qu'il m'aime davantage: il me fait plutôt votre petite
servante. C'est pour vous et non pour moi qu'il m'a donné les charmes et
les vertus qui paraissent à vos yeux.
«Je me compare souvent à une petite écuelle que le bon Dieu remplit de
toutes sortes de bonnes choses. Tous _les petits chats_ viennent en
prendre leur part; ils se disputent parfois à qui en aura davantage.
Mais l'Enfant-Jésus est là qui guette! «_Je veux bien que vous buviez
dans ma petite écuelle_, dit-il, _mais prenez garde de la renverser et
de la casser!_»
«A vrai dire, il n'y pas grand danger, parce que je suis posée à terre.
Pour les Prieures, ce n'est pas la même chose: étant placées sur des
tables, elles courent beaucoup plus de périls. L'honneur est toujours
dangereux.
«Ah! quel poison de louanges est servi journellement à ceux qui tiennent
les premières places! Quel funeste encens! et comme il faut qu'une âme
soit détachée d'elle-même pour n'en pas éprouver de mal!»
* * * * *
«C'est une consolation pour vous de faire du bien, de procurer la gloire
de Dieu. Que je voudrais me voir aussi privilégiée!
--Qu'est-ce que cela me fait que le bon Dieu se serve de moi, plutôt que
d'une autre, pour procurer sa gloire? Pourvu que son règne s'établisse
dans les âmes, peu importe l'instrument. D'ailleurs, il n'a besoin de
personne.
«Je regardais, il y a quelque temps, la mèche d'une petite veilleuse
presque éteinte. Une de nos sœurs y approcha son cierge; et, par ce
cierge, tous ceux de la communauté se trouvèrent allumés. Je fis alors
cette réflexion: «Qui donc pourrait se glorifier de ses œuvres?
Ainsi, par la faible lueur de cette lampe, il serait possible
d'embraser l'univers. Nous croyons souvent recevoir les grâces et les
lumières divines par le moyen de cierges brillants; mais d'où ces
cierges tiennent-ils leur flamme? Peut-être de la prière d'une âme
humble et toute cachée, sans éclat apparent, sans vertu reconnue,
abaissée à ses propres yeux, près de s'éteindre.
«Oh! que nous verrons de mystères plus tard! Combien de fois ai-je pensé
que je devais peut-être toutes les grâces dont j'ai été comblée aux
instances d'une petite âme que je ne connaîtrai qu'au ciel!
«C'est la volonté du bon Dieu qu'en ce monde les âmes se communiquent
entre elles les dons célestes par la prière, afin que, rendues dans leur
patrie, elles puissent s'aimer d'un amour de reconnaissance, d'une
affection bien plus grande encore que celle de la famille la plus idéale
de la terre.
«Là, nous ne rencontrerons pas de regards indifférents, parce que tous
les saints s'entre-devront quelque chose.
«Nous ne verrons plus de regards envieux; d'ailleurs le bonheur de
chacun des élus sera celui de tous. Avec les martyrs, nous ressemblerons
aux martyrs; avec les docteurs, nous serons comme les docteurs; avec les
vierges, comme les vierges; et de même que les membres d'une même
famille sont fiers les uns des autres, ainsi le serons-nous de nos
frères, sans la moindre jalousie.
«Qui sait même si la joie que nous éprouverons en voyant la gloire des
grands saints, en sachant que, par un secret ressort de la Providence,
nous y avons contribué, qui sait si cette joie ne sera pas aussi
intense, et plus douce peut-être, que la félicité dont ils seront
eux-mêmes en possession?
«Et, de leur côté, pensez-vous que les grands saints, voyant ce qu'ils
doivent à de toutes petites âmes, ne les aimeront pas d'un amour
incomparable? Il y aura là, j'en suis sûre, des sympathies délicieuses
et surprenantes. Le privilégié d'un apôtre, d'un grand docteur, sera
peut-être un petit pâtre; et l'ami intime d'un patriarche, un simple
petit enfant. Oh! que je voudrais être dans ce royaume d'amour!»
* * * * *
«Croyez-moi, écrire des livres de piété, composer les plus sublimes
poésies, tout cela ne vaut pas le plus petit acte de renoncement.
Cependant, lorsque nous souffrons de notre impuissance à faire le bien,
notre seule ressource c'est d'offrir les œuvres des autres. Voilà le
bienfait de la communion des Saints. Souvenez-vous de cette belle
strophe du Cantique spirituel de notre Père saint Jean de la Croix:
_Revenez, ma colombe,
Car le cerf blessé
Apparaît sur le haut de la colline,
Attiré par l'air de votre vol, et il y prend le frais._
«Vous le voyez, l'Epoux, _le Cerf blessé_ n'est pas attiré par _la
hauteur_, mais seulement par l'_air_ du vol, et un simple coup d'aile
suffit pour produire cette brise d'amour.»
* * * * *
«La seule chose qui ne soit pas soumise à l'envie, c'est la dernière
place; il n'y a donc que cette dernière place qui ne soit point vanité
et affliction d'esprit. Cependant _la voie de l'homme n'est pas toujours
en son pouvoir_[158]; et, parfois, nous nous surprenons à désirer ce qui
brille. Alors, rangeons-nous humblement parmi les imparfaits,
estimons-nous de petites âmes que le bon Dieu doit soutenir à chaque
instant. Dès qu'il nous voit bien convaincues de notre néant, dès que
nous lui disons: «_Mon pied a chancelé, votre miséricorde, Seigneur, m'a
affermi_[159]», il nous tend la main; mais, si nous voulons essayer de
faire quelque chose de grand, même sous prétexte de zèle, il nous laisse
seules. Il suffit donc de s'humilier, de supporter avec douceur ses
imperfections: voilà la vraie sainteté pour nous.»
* * * * *
Je me plaignais un jour d'être plus fatiguée que mes sœurs, parce
qu'en plus d'un travail commun j'en avais fait un autre qu'on ignorait.
Elle me répondit:
«Je voudrais toujours vous voir comme un vaillant soldat qui ne se
plaint pas de ses peines, qui trouve très graves les blessures de ses
frères, et n'estime les siennes que des égratignures. Pourquoi
sentez-vous à ce point cette fatigue? C'est parce que personne ne la
connaît...
«La bienheureuse Marguerite-Marie ayant eu deux panaris, disait n'avoir
vraiment souffert que du premier, parce qu'il ne lui fut pas possible de
cacher le second qui devint ainsi l'objet de la compassion des sœurs.
«Ce sentiment nous est naturel: mais, c'est faire comme le vulgaire de
désirer qu'on sache quand nous avons du mal.»
* * * * *
«Il ne faut jamais croire, quand nous commettons une faute, que c'est
par une cause physique, comme la maladie ou le temps; mais attribuer
cette chute à notre imperfection sans jamais nous décourager. _Ce ne
sont pas les occasions qui rendent l'homme fragile, mais elles montrent
ce qu'il est._»[160]
* * * * *
«Le bon Dieu n'a pas permis que notre Mère me dît d'écrire mes poésies à
mesure que je les composais, et je n'aurais pas voulu le lui demander,
de peur de faire une faute contre la pauvreté. J'attendais donc l'heure
de temps libre, et ce n'était pas sans une peine extrême que je me
rappelais, à huit heures du soir, ce que j'avais composé le matin.
«Ces petits riens sont un martyre, il est vrai; mais il faut bien se
garder de le diminuer en se permettant, ou se faisant permettre, mille
choses qui nous rendraient la vie religieuse agréable et commode.»
* * * * *
Un jour que je pleurais, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus me dit de
m'habituer à ne pas laisser paraître ainsi mes petites souffrances,
ajoutant que rien ne rendait la vie de communauté plus triste que
l'inégalité d'humeur.
«Vous avez bien raison, lui répondis-je, je l'avais moi-même pensé, et
désormais je ne pleurerai plus jamais qu'avec le bon Dieu; à lui seul je
confierai mes peines, il me comprendra et me consolera toujours.» Elle
reprit vivement:
«Pleurer devant le bon Dieu! gardez-vous d'agir ainsi. Vous devez
paraître triste, bien moins encore devant lui que devant les créatures.
Comment! ce bon Maître n'a pour réjouir son Cœur que nos monastères;
il vient chez nous pour se reposer, pour oublier les plaintes
continuelles de ses amis du monde; car le plus souvent sur la terre, au
lieu de reconnaître le prix de la Croix, on pleure et on gémit; et vous
feriez comme le commun des mortels?... Franchement, ce n'est pas de
l'amour désintéressé. _C'est à nous de consoler Jésus, ce n'est pas à
lui de nous consoler._
«Je le sais, _il a si bon cœur_ que, si vous pleurez, il essuiera vos
larmes; mais ensuite il s'en ira tout triste, n'ayant pu se reposer en
vous. Jésus aime les cœurs joyeux, il aime une âme toujours
souriante. Quand donc saurez-vous _lui cacher vos peines_, ou lui dire
en chantant que vous êtes heureuse de souffrir pour lui?
«Le visage est le reflet de l'âme, ajouta-t-elle, vous devez sans cesse
avoir un visage calme et serein, comme un petit enfant toujours content.
Lorsque vous êtes seule, agissez encore de même, parce que vous êtes
continuellement en spectacle aux Anges.»
* * * * *
Je voulais qu'elle me félicitât d'avoir pratiqué un acte de vertu
héroïque à mes yeux; mais elle me dit:
«Qu'est ce petit acte de vertu, en comparaison de ce que Jésus a le
droit d'attendre de votre fidélité? Vous devriez plutôt vous humilier de
laisser échapper tant d'occasions de lui prouver votre amour.»
Peu satisfaite de cette réponse, j'attendais une occasion difficile,
pour voir comment sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus s'y comporterait.
Cette occasion se présenta bientôt. Notre Révérende Mère nous ayant
demande un travail fatigant et sujet à mille contradictions, je me
permis malicieusement de lui en augmenter la charge; mais je ne pus un
seul instant la trouver en défaut; je la vis toujours gracieuse,
aimable, ne comptant pas avec la fatigue. S'agissait-il de se déranger,
de servir les autres? elle se présentait avec entrain. A la fin, n'y
tenant plus, je me jetai dans ses bras et lui confiai les sentiments qui
avaient agité mon âme.
«Comment faites-vous, lui dis-je, pour pratiquer ainsi la vertu, pour
être constamment joyeuse, calme et semblable à vous-même?
--Je n'ai pas toujours fait ainsi, me répondit-elle, _mais depuis que je
ne me recherche jamais, je mène la vie la plus heureuse qu'on puisse
voir_.»
* * * * *
«A la récréation plus qu'ailleurs, disait notre angélique Maîtresse,
vous trouverez l'occasion d'exercer votre vertu. Si vous voulez en
retirer un grand profit, n'y allez pas avec la pensée de vous récréer,
mais avec celle de récréer les autres; pratiquez-y un complet
détachement de vous-même. Par exemple, si vous racontez à l'une de vos
sœurs une histoire qui vous semble intéressante, et que celle-ci vous
interrompe pour vous raconter autre chose, écoutez-la avec intérêt,
quand même elle ne vous intéresserait pas du tout, et ne cherchez pas à
reprendre votre conversation première. En agissant ainsi, vous sortirez
de la récréation avec une grande paix intérieure et revêtue d'une force
nouvelle pour pratiquer la vertu; parce que vous n'aurez pas cherché à
vous satisfaire, mais à faire plaisir aux autres. Si l'on savait ce que
l'on gagne à se renoncer en toutes choses!...
--Vous le savez bien, vous; c'est ainsi que vous avez toujours fait?
--Oui, je me suis oubliée, j'ai tâché de ne me rechercher en rien.»
* * * * *
«Il faut être mortifiée lorsqu'on nous sonne, lorsqu'on frappe à notre
porte, jusqu'à ne pas faire un point de plus avant de répondre. J'ai
pratiqué cela; et je vous assure que c'est une source de paix.»
Après cet avis, lorsque l'occasion se présentait, je me dérangeais
promptement. Un jour, pendant sa maladie, elle en fut témoin et me dit:
«Au moment de la mort, vous serez bien heureuse de retrouver cela! Vous
venez de faire une action plus glorieuse que si, par des démarches
habiles, vous aviez obtenu la bienveillance du gouvernement pour les
communautés religieuses, et que toute la France vous acclamât comme
Judith!»
* * * * *
Interrogée sur sa manière de sanctifier les repas, elle répondit:
«Au réfectoire, nous n'avons qu'une seule chose à faire: accomplir cette
action si basse avec des pensées élevées. Je vous l'avoue, c'est souvent
au réfectoire qu'il me vient les plus douces aspirations d'amour.
Quelquefois, je suis forcée de m'arrêter en songeant que, si
Nôtre-Seigneur était à ma place, devant les mets qui me sont servis, il
les prendrait certainement... Il est bien probable que, pendant sa vie
mortelle, il a goûté aux mêmes aliments; _il mangeait du pain, des
fruits_...
«Voici mes petites rubriques enfantines:
«Je me figure être à Nazareth dans la maison de la sainte Famille. Si
l'on me sert, par exemple, _de la salade, du poisson froid, du vin ou
quelque autre chose qui a le goût fort, je l'offre au bon saint Joseph.
A la sainte Vierge, je donne les portions chaudes, les fruits bien mûrs,
etc.: et les mets des jours de fête, particulièrement la bouillie, le
riz, les confitures, je les offre à l'Enfant-Jésus._ Enfin, lorsqu'on
m'apporte un mauvais dîner, je me dis gaiement: _Aujourd'hui, ma petite
fille, tout cela c'est pour toi!_»
Elle nous cachait ainsi sa mortification sous des dehors gracieux.
Cependant, un jour de jeûne, où notre Révérende Mère lui avait imposé un
soulagement, je la surpris assaisonnant d'absinthe cette douceur trop à
son goût.
Une autre fois, je la vis boire lentement un exécrable remède.
«Mais dépêchez-vous donc, lui dis-je, buvez cela tout d'un trait!
--Oh! non; ne faut-il pas que je profite des petites occasions qui se
rencontrent de me mortifier un peu, puisqu'il m'est interdit d'en
chercher de grandes?»
C'est ainsi que, pendant son noviciat,--je l'ai su dans les derniers
mois de sa vie--une de nos sœurs, ayant voulu rattacher son scapulaire,
lui traversa en même temps l'épaule avec sa grande épingle, souffrance
qu'elle endura plusieurs heures avec joie.
Une autre fois, elle me donna une preuve de sa mortification intérieure.
J'avais reçu une lettre fort intéressante qu'on avait lue à la
récréation en son absence. Le soir, elle me manifesta le désir de la
lire à son tour et je la lui donnai. Quelque temps après, comme elle me
rendait cette lettre, je la priai de me dire sa pensée au sujet d'une
chose qui, particulièrement, avait dû la charmer. Elle parut embarrassée
et me répondit enfin:
«Le bon Dieu m'en a demandé le sacrifice, à cause de l'empressement que
j'ai témoigné l'autre jour; je ne l'ai pas lue...»
* * * * *
Je lui parlais des mortifications des saints, elle me répondit: «Que
Nôtre-Seigneur a bien fait de nous prévenir _qu'il y a plusieurs
demeures dans la maison de son Père! Sans cela il nous l'aurait
dit_[161]... Oui, si toutes les âmes appelées à la perfection avaient
dû, pour entrer au ciel, pratiquer ces macérations, il nous l'aurait
dit, et nous nous les serions imposées de grand cœur. Mais il nous
annonce _qu'il y a plusieurs demeures dans sa maison_. S'il y a celle
des grandes âmes, celles des Pères du désert et des martyrs de la
pénitence, il doit y avoir aussi celle des petits enfants. Notre place
est gardée là, si nous l'aimons beaucoup, Lui et notre Père céleste et
l'Esprit d'amour.»
* * * * *
«Autrefois, dans le monde, en m'éveillant le matin, je pensais à ce qui
devait probablement m'arriver d'heureux ou de fâcheux dans la journée;
et, si je ne prévoyais que des ennuis, je me levais triste. Maintenant,
c'est tout le contraire: je pense aux peines, aux souffrances qui
m'attendent; et je me lève d'autant plus joyeuse et pleine de courage,
que je prévois plus d'occasions de témoigner mon amour à Jésus _et de
gagner la vie de mes enfants_, puisque je suis mère des âmes. Ensuite je
baise mon crucifix, je le pose délicatement sur l'oreiller tout le temps
que je m'habille et je lui dis:
«Mon Jésus, vous avez assez travaillé, assez pleuré, pendant les
trente-trois années de votre vie sur cette pauvre terre! Aujourd'hui,
reposez-vous... C'est à mon tour de combattre et de souffrir.»
* * * * *
Un jour de lessive je me rendais à la buanderie sans me presser,
regardant en passant les fleurs du jardin. Sœur Thérèse de
l'Enfant-Jésus y allait aussi, marchant rapidement. Elle me croisa
bientôt et me dit:
«Est-ce ainsi qu'on se dépêche quand on a des enfants à nourrir et qu'on
est obligé de travailler pour les faire vivre?»
* * * * *
«Savez-vous quels sont mes dimanches et jours de fête?... Ce sont les
jours où le bon Dieu m'éprouve davantage.»
* * * * *
Je me désolais de mon peu de courage, ma chère petite sœur me dit:
«Vous vous plaignez de ce qui devrait causer votre plus grand bonheur.
Où serait votre mérite s'il fallait que vous combattiez seulement quand
vous vous sentez du courage? Qu'importe que vous n'en ayez pas, pourvu
que vous agissiez comme si vous en aviez! Si vous vous trouvez trop
lâche pour ramasser un bout de fil, et que néanmoins vous le fassiez
pour l'amour de Jésus, vous avez plus de mérite que si vous
accomplissiez une action beaucoup plus considérable dans un moment de
ferveur. Au lieu de vous attrister, réjouissez-vous donc de voir qu'en
vous laissant sentir votre faiblesse, le bon Jésus vous ménage
l'occasion de lui sauver un plus grand nombre d'âmes!»
* * * * *
Je lui demandais si Nôtre-Seigneur n'était pas mécontent de moi en
voyant toutes mes misères. Elle me répondit:
«Rassurez-vous, Celui que vous avez pris pour Epoux a certainement
toutes les perfections désirables; mais, si j'ose le dire, il a en même
temps une grande infirmité: _c'est d'être aveugle!_ et il est une
science qu'il ne connaît pas: _c'est le calcul_. Ces deux grands
défauts, qui seraient des lacunes fort regrettables dans un époux
mortel, rendent le nôtre infiniment aimable.
«S'il fallait qu'il y vit clair et qu'il sût calculer, croyez-vous qu'en
présence de tous nos péchés, il ne nous ferait pas rentrer dans le
néant? Mais non, son amour pour nous le rend positivement aveugle!
«Voyez plutôt: Si le plus grand pécheur de la terre, se repentant de ses
offenses au moment de la mort, expire dans un acte d'amour, aussitôt,
sans calculer d'une part les nombreuses grâces dont ce malheureux a
abusé, de l'autre tous ses crimes, il ne voit plus, il ne compte plus
que sa dernière prière, et le reçoit sans tarder dans les bras de sa
miséricorde.
«Mais, pour le rendre ainsi aveugle et l'empêcher de faire la plus
petite addition, il faut savoir le prendre par le cœur; c'est là son
côté faible...»
* * * * *
Je lui avais fait de la peine, et j'allais lui demander pardon. Elle
parut très émue et me dit:
«Si vous saviez ce que j'éprouve! Je n'ai jamais aussi bien compris avec
quel amour Jésus nous reçoit quand nous lui demandons pardon après une
faute! Si moi, sa pauvre petite créature, j'ai senti tant de tendresse
pour vous, au moment où vous êtes revenue à moi, que doit-il se passer
dans le cœur du bon Dieu quand on revient vers lui!... Oui,
certainement, plus vite encore que je ne viens de le faire, il oubliera
toutes nos iniquités pour ne plus jamais s'en souvenir... Il fera même
davantage: il nous aimera plus encore qu'avant notre faute!...»
* * * * *
J'avais une frayeur extrême des jugements de Dieu; et, malgré tout ce
qu'elle pouvait me dire, rien ne la dissipait. Je lui posai un jour
cette objection: «On nous répète sans cesse que Dieu trouve des taches
dans ses anges, comment voulez-vous que je ne tremble pas?» Elle me
répondit:
«Il n'y a qu'un moyen pour forcer le bon Dieu à ne pas nous juger du
tout, c'est de se présenter devant lui les mains vides.
--Comment cela?
--C'est tout simple: ne faites aucune réserve, donnez vos biens à mesure
que vous les gagnez. Pour moi, si je vis jusqu'à quatre-vingts ans, je
serai toujours aussi pauvre; je ne sais pas faire d'économies: tout ce
que j'ai, je le dépense aussitôt pour acheter des âmes.
«Si j'attendais le moment de la mort pour présenter mes petites pièces
et les faire estimer à leur juste valeur, Nôtre-Seigneur ne manquerait
pas d'y découvrir de l'alliage que j'irais certainement déposer en
purgatoire.
«N'est-il pas raconté que de grands saints, arrivant au tribunal de Dieu
les mains chargées de mérites, s'en vont quelquefois dans ce lieu
d'expiation, parce que toute justice est souillée aux yeux du Seigneur?
--Mais, repris-je, si Dieu ne juge pas nos bonnes actions, il jugera nos
mauvaises, et alors?
--Que dites-vous là? Nôtre-Seigneur est la Justice même; s'il ne juge
pas nos bonnes actions, il ne jugera pas nos mauvaises. Pour les
victimes de l'amour, il me semble qu'il n'y aura pas de jugement; mais
plutôt que le bon Dieu se hâtera de récompenser, par des délices
éternelles, son propre amour qu'il verra brûler dans leur cœur.
--Pour jouir de ce privilège, croyez-vous qu'il suffise de faire l'acte
d'offrande que vous avez composé?
--Oh! non, les paroles ne suffisent pas... Pour être véritablement
victime d'amour, il faut se livrer totalement. _On n'est consumé par
l'amour qu'autant qu'on se livre à l'amour._»
* * * * *
Je me repentais amèrement d'une faute que j'avais commise. Elle me dit:
«Prenez votre crucifix et baisez-le.»
Je lui baisai les pieds.
«Est-ce ainsi qu'une enfant embrasse son Père? Bien vite, passez vos
mains autour de son cou et baisez son visage...»
J'obéis.
«Ce n'est pas tout, il faut se faire rendre ses caresses.»
Et je dus poser le crucifix sur chacune de mes joues; alors, elle me
dit:
«C'est bien, maintenant tout est pardonné!»
* * * * *
«Quand on me fait un reproche, lui disais-je, j'aime mieux l'avoir
mérité que d'être accusée à tort.
--Moi, je préfère être accusée injustement, parce que je n'ai rien à me
reprocher, et j'offre cela au bon Dieu avec joie; ensuite, je m'humilie
à la pensée que je serais bien capable de faire ce dont on m'accuse.
«Plus vous avancerez, moins vous aurez de combats, ou plutôt vous les
vaincrez avec plus de facilité, parce que vous verrez le bon côté des
choses. Alors votre âme s'élèvera au-dessus des créatures. Tout ce qu'on
peut me dire maintenant me laisse absolument indifférente, parce que
j'ai compris le peu de solidité des jugements humains.
«Quand nous sommes incomprises et jugées défavorablement, ajouta-t-elle,
à quoi bon se défendre? Laissons cela, ne disons rien, c'est si doux de
se laisser juger n'importe comment! Il n'est point dit dans l'Evangile
que sainte Madeleine se soit expliquée, quand sa sœur l'accusait
d'être aux pieds de Jésus sans rien faire. Elle n'a pas dit: «Marthe! si
tu savais le bonheur que je goûte, si tu entendais les paroles que
j'entends, toi aussi, tu quitterais tout pour partager ma joie et mon
repos.» Non, elle a préféré se taire... O bienheureux silence qui donne
tant de paix à l'âme!»
* * * * *
Dans un moment de tentation et de combat, je reçus d'elle ce billet:
«_Que le juste me brise par compassion pour le pécheur! Que l'huile dont
on parfume la tête n'amollisse pas la mienne[162]._ Je ne puis être
brisée, éprouvée que par des justes, puisque toutes mes sœurs sont
agréables à Dieu. C'est moins amer d'être brisé par un pécheur que par
un juste; mais, _par compassion pour les pécheurs_, pour obtenir leur
conversion, je vous demande, ô mon Dieu, d'être brisée par les âmes
justes qui m'entourent. Je vous demande encore _que l'huile des
louanges_, si douce à la nature, _n'amollisse pas ma tête_, c'est-à-dire
mon esprit, en me faisant croire que je possède des vertus qu'à peine
j'ai pratiquées plusieurs fois.
«O mon Jésus! _votre nom est comme une huile répandue_[163]; c'est dans
ce divin parfum que je veux me plonger tout entière, loin du regard des
créatures.»
* * * * *
«Vouloir persuader nos sœurs qu'elles sont dans leur tort, même
lorsque c'est parfaitement vrai, ce n'est pas de bonne guerre, puisque
nous ne sommes pas chargées de leur conduite. Il ne faut pas que nous
soyons _des juges de paix_, mais seulement _des anges de paix_.»
* * * * *
«Vous vous livrez trop à ce que vous faites, nous disait-elle, vous vous
tourmentez trop de vos emplois, comme si vous en aviez seules la
responsabilité. Vous occupez-vous, en ce moment, de ce qui se passe dans
les autres Carmels? si les religieuses sont pressées ou non? leurs
travaux vous empêchent-ils de prier, de faire oraison? Eh bien, vous
devez vous exiler de même de votre besogne personnelle, y employer
consciencieusement le temps prescrit, mais avec dégagement de cœur.
«J'ai lu autrefois que les Israélites bâtirent les murs de Jérusalem,
travaillant d'une main et tenant une épée de l'autre[164]. C'est bien
l'image de ce que nous devons faire: ne travailler que d'une main, en
effet, et de l'autre défendre notre âme de la dissipation qui l'empêche
de s'unir au bon Dieu.»
* * * * *
«Un dimanche, raconte Thérèse, je me dirigeais toute joyeuse vers
l'allée des marronniers; c'était le printemps, je voulais jouir des
beautés de la nature. Hélas! déception cruelle! on avait émondé mes
chers marronniers. Les branches, déjà chargées de bourgeons verdoyants,
étaient là, gisant à terre! En voyant ce désastre, en pensant qu'il
me faudrait attendre trois années avant de le voir réparé, mon
cœur se serra bien fort. Cependant mon angoisse dura peu: «_Si
j'étais dans un autre monastère_, pensai-je, _qu'est-ce que cela me
ferait qu'on coupât entièrement les marronniers du Carmel de Lisieux?_»
Je ne veux plus me faire de peine des choses passagères; mon Bien-Aimé
me tiendra lieu de tout. Je veux me promener sans cesse dans les
bosquets de son amour, auxquels personne ne peut toucher.»
[Illustration: Allée des marronniers dans le jardin du Carmel de
Lisieux.
(La petite voiture que l'on voit, après avoir servi au père de Sœur
Thérèse-de l'Enfant-Jésus, pendant ses années d'infirmité, fut donnée au
Carmel.
C'est dans cette voiture que la servante du Dieu, malade, et installée à
cette même place, écrivit les dernières pages de sa «Vie».)]
* * * * *
Une novice demandait à plusieurs sœurs de lui aider à secouer des
couvertures, et leur recommandait, un peu vivement, de veiller à ne pas
les déchirer, parce qu'elles étaient passablement usées. Sœur Thérèse
de l'Enfant-Jésus dit:
«Que feriez-vous si vous n'étiez pas chargée de raccommoder ces
couvertures?... Comme vous agiriez avec dégagement d'esprit! Et, si vous
faisiez remarquer qu'elles sont faciles à déchirer, comme ce serait sans
attache! Ainsi, qu'en toutes vos actions ne se glisse jamais la plus
légère ombre d'intérêt personnel.»
* * * * *
Voyant une de nos sœurs très fatiguée, je dis à ma sœur Thérèse de
l'Enfant-Jésus: «Je n'aime pas à voir souffrir, surtout les âmes
saintes.» Elle reprit aussitôt:
«Oh! je ne suis pas comme vous! Les saints qui souffrent ne me font
jamais pitié! Je sais qu'ils ont la force de supporter leurs
souffrances, et qu'ils donnent ainsi une grande gloire au bon Dieu; mais
ceux qui ne sont pas saints, qui ne savent pas profiter de leurs
souffrances, oh! que je les plains! ils me font pitié ceux-là! Je
mettrais tout en œuvre pour les consoler et les soulager.»
* * * * *
«Si je devais vivre encore, l'office d'infirmière serait celui qui me
plairait davantage. Je ne voudrais pas le solliciter; mais s'il me
venait directement de l'obéissance, je me croirais bien privilégiée. Il
me semble que je le remplirais avec un tendre amour, pensant toujours à
ce que dit Nôtre-Seigneur: «_J'étais malade et vous m'avez
visité._»[165] La cloche de l'infirmerie devrait être pour vous une
mélodie céleste. Il faudrait passer tout exprès sous les fenêtres des
malades, pour leur donner la facilité de vous appeler et de vous
demander des services. Ne devez-vous pas vous considérer comme une
petite esclave à laquelle tout le monde a le droit de commander? Si vous
voyiez les Anges qui, du haut du ciel, vous regardent combattre dans
l'arène! Ils attendent la fin de la lutte, pour vous couvrir de fleurs
et de couronnes. Vous savez bien que nous prétendons être de _petits
martyrs_: à nous de gagner nos palmes!
«Le bon Dieu ne méprise pas ces combats ignorés et d'autant plus
méritoires: «_L'homme patient vaut mieux que l'homme fort, et celui qui
dompte son âme vaut mieux que celui qui prend des villes._»[166]
«Par nos petits actes de charité pratiqués dans l'ombre, nous
convertissons au loin les âmes, nous aidons aux missionnaires, nous leur
attirons d'abondantes aumônes; et, par là, nous construisons de
véritables demeures spirituelles et matérielles à Jésus-Hostie.»
* * * * *
J'avais vu notre Mère parler de préférence à l'une de nos sœurs et
lui témoigner, me semblait-il, plus de confiance et d'affection qu'à
moi. Je racontais ma peine à sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, croyant
recevoir de sympathiques condoléances, lorsqu'à ma grande surprise elle
me dit:
«Vous croyez aimer beaucoup notre Mère?
--Certainement! Si je ne l'aimais pas, il me serait indifférent de lui
voir préférer les autres à moi.
--Eh bien, je vais vous prouver que vous vous trompez absolument: ce
n'est pas notre Mère que vous aimez, c'est vous-même.
«Lorsqu'on aime réellement, on se réjouit du bonheur de la personne
aimée, on fait tous les sacrifices pour le lui procurer. Donc, si vous
aviez cet amour véritable et désintéressé, si vous aimiez notre Mère
pour elle-même, vous vous réjouiriez de lui voir trouver du plaisir à
vos dépens; et, puisque vous pensez qu'elle a moins de satisfaction à
parler avec vous qu'avec une autre, vous ne devriez pas avoir de peine
lorsqu'il vous semble être délaissée.»
* * * * *
Je me désolais de mes nombreuses distractions dans mes prières:
«Moi aussi, j'en ai beaucoup, me dit-elle, mais aussitôt que je m'en
aperçois, je prie pour les personnes qui m'occupent l'imagination, et
ainsi elles bénéficient de mes distractions.
«... J'accepte tout pour l'amour du bon Dieu, même les pensées les plus
extravagantes qui me viennent à l'esprit.»
* * * * *
On m'avait demandé une épingle qui m'était très commode, et je la
regrettais. Elle me dit alors:
«Oh! que vous êtes riche! vous ne pouvez pas être heureuse!»
* * * * *
Etant chargée de l'ermitage de l'Enfant-Jésus, et sachant que les
parfums incommodaient une de nos Mères, elle se priva toujours d'y
mettre des fleurs odorantes, même une petite violette, ce qui fut
matière à de vrais sacrifices.
Un jour qu'elle venait de placer une belle rose artificielle au pied de
la statue, notre bonne Mère l'appela. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus,
devinant bien que c'était pour lui faire enlever la rose, et ne voulant
pas l'humilier, prit la fleur et, prévenant toute réflexion, elle lui
dit:
«Voyez, ma Mère, comme on imite bien la nature aujourd'hui. Ne dirait-on
pas que cette rose vient d'être cueillie dans le jardin?»
* * * * *
Elle disait un jour:
«Il y a des instants où l'on est si mal _chez soi_, dans son intérieur,
qu'il faut se hâter d'en sortir. Le bon Dieu ne nous oblige pas alors à
rester en notre compagnie. Souvent même, il permet qu'elle nous soit
désagréable, pour que nous la quittions. Et je ne vois pas d'autre moyen
de sortir de _chez soi_ que d'aller rendre visite à Jésus et à Marie, en
courant aux œuvres de charité.»
* * * * *
«Ce qui me fait du bien, lorsque je me représente l'intérieur de la
sainte Famille, c'est de penser à une vie tout ordinaire.
«La sainte Vierge et saint Joseph savaient bien que Jésus était Dieu,
mais de grandes merveilles leur étaient néanmoins cachées, et, comme
nous, ils vivaient de la foi. N'avez-vous pas remarqué cette parole du
texte sacré: «_Ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait_[167]», et
cette autre non moins mystérieuse: «_Ses parents étaient dans
l'admiration de ce qu'on disait de lui_[168]»? Ne croirait-on pas qu'ils
apprenaient quelque chose? car cette admiration suppose un certain
étonnement.»
* * * * *
«A Sexte, il y a un verset que je prononce tous les jours à
contre-cœur. C'est celui-ci: «_Inclinavi cor meum ad faciendas
justificationes tuas in æternum, propter retributionem._»[169]
«Intérieurement je m'empresse de dire: «O mon Jésus, vous savez bien que
ce n'est pas pour la récompense que je vous sers; mais uniquement parce
que je vous aime et pour sauver des âmes.»
* * * * *
«Au ciel seulement nous verrons la vérité absolue en toutes choses. Sur
la terre, même dans la sainte Ecriture, il y a le côté obscur et
ténébreux. Je m'afflige de voir la différence des traductions. Si
j'avais été prêtre, j'aurais appris l'hébreu, afin de pouvoir lire la
parole de Dieu telle qu'il daigna l'exprimer dans le langage humain.»
* * * * *
Elle me parlait souvent d'un jeu bien connu, avec lequel elle s'amusait
dans son enfance. C'était un kaléidoscope, sorte de petite longue-vue,
à l'extrémité de laquelle on aperçoit de jolis dessins de diverses
couleurs; si l'on tourne l'instrument, ces dessins varient à l'infini.
«Cet objet, me disait-elle, causait mon admiration, je me demandais ce
qui pouvait produire un si charmant phénomène; lorsqu'un jour, après un
examen sérieux, je vis que c'étaient simplement quelques petits bouts de
papier et de laine jetés ça et là, et coupés n'importe comment. Je
poursuivis mes recherches et j'aperçus trois glaces à l'intérieur du
tube. J'avais la clef du problème.
«Ce fut pour moi l'image d'un grand mystère: Tant que nos actions, même
les plus petites, ne sortent pas du foyer de l'amour, la Sainte Trinité,
figurée par les trois glaces, leur donne un reflet et une beauté
admirables. Jésus, nous regardant par la petite lunette, c'est-à-dire
comme à travers lui-même, trouve nos démarches toujours belles. Mais, si
nous sortons du centre ineffable de l'amour, que verra-t-il? Des brins
de paille... des actions souillées et de nulle valeur.»
* * * * *
Un jour, je racontais à sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus les phénomènes
étranges produits par le magnétisme sur les personnes qui veulent bien
remettre leur volonté au magnétiseur. Ces détails parurent l'intéresser
vivement, et le lendemain elle me dit:
«Que votre conversation d'hier m'a fait de bien! _Oh! que je voudrais me
faire magnétiser par Nôtre-Seigneur!_ C'est la première pensée qui m'est
venue à mon réveil. Avec quelle douceur je lui ai remis ma volonté! Oui,
je veux qu'il s'empare de mes facultés, de telle sorte que je ne fasse
plus d'actions humaines et personnelles, mais des actions toutes
divines, inspirées et dirigées par l'Esprit d'amour.»
* * * * *
Avant ma profession, je reçus par ma sainte Maîtresse une grâce bien
particulière. Nous avions lavé toute la journée et j'étais brisée de
fatigue, accablée de peines intérieures. Le soir avant l'oraison, je
voulus lui en dire deux mots, mais elle me répondit:
«L'oraison sonne, je n'ai pas le temps de vous consoler; d'ailleurs je
vois clairement que j'y prendrais une peine inutile, le bon Dieu veut
que vous souffriez seule pour le moment.»
Je la suivis à l'oraison, dans un tel état de découragement que, pour la
première fois, je doutai de ma vocation. «Jamais je n'aurai la force
d'être carmélite, me disais-je, c'est une vie trop dure pour moi!»
J'étais à genoux depuis quelques minutes, dans ce combat et ces tristes
pensées, quand tout à coup, sans avoir prié, sans même avoir désiré la
paix, je sentis en mon âme un changement subit, extraordinaire; je ne me
reconnaissais plus. Ma vocation m'apparut belle, aimable; je vis les
charmes, le prix de la souffrance. Toutes les privations et les fatigues
de la vie religieuse me semblèrent infiniment préférables aux
satisfactions mondaines; enfin, je sortis de l'oraison absolument
transformée.
Le lendemain, je racontai à ma sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus ce qui
s'était passé la veille; et comme elle paraissait très émue, je voulus
en savoir la cause.
«Ah! que Dieu est bon! me dit-elle alors. Hier soir, vous me faisiez une
si profonde pitié que je ne cessai point, au commencement de l'oraison,
de prier pour vous, demandant à Notre-Seigneur de vous consoler, de
changer votre âme et de vous montrer le prix des souffrances. Il m'a
exaucée!»
* * * * *
Comme je suis enfant de caractère, le petit Jésus m'inspira, pour
m'aider à pratiquer la vertu, _de m'amuser avec lui_. Je choisis le _jeu
de quilles_. Je me les représentais de toutes grandeurs et de toutes
couleurs, afin de personnifier les âmes que je voulais atteindre. La
boule du jeu, c'était _mon amour_.
Au mois de décembre 1896, les novices reçurent, au profit des missions,
différents bibelots pour leur arbre de Noël. Et voilà que, par hasard,
il se trouva au fond de la boîte enchantée un objet bien rare au Carmel:
_une toupie_. Mes compagnes dirent: «Que c'est laid! A quoi cela peut-il
servir?» Moi qui connaissais bien le jeu, j'attrapai la toupie en
m'écriant: «Mais c'est très amusant! ça pourrait marcher une journée
entière sans s'arrêter, moyennant de bons coups de fouet!» Et là-dessus
je me mis en devoir de leur donner une représentation qui les jeta dans
l'étonnement.
Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus m'observait sans rien dire, et, le
jour de Noël, après la Messe de Minuit, je trouvai dans notre cellule
_la fameuse toupie_ avec cette petite lettre dont l'enveloppe portait
comme adresse:
_A ma petite épouse chérie_,
JOUEUSE DE QUILLES _sur la Montagne du Carmel_.
Nuit de Noël 1896.