SŒUR THÉRÈSE DE L'ENFANT-JÉSUS,

empruntant les paroles de l'angélique martyr Théophane Vénard.

Vers la fin de septembre, comme on lui rapportait quelque chose de ce

qui avait été dit à la récréation, touchant la responsabilité de ceux

qui ont charge d'âmes, elles se ranima un instant et prononça ces belles

paroles:

«_Pour les petits, ils seront jugés avec une extrême douceur[149]!_» Il

est possible de rester petit, même dans les charges les plus

redoutables; et n'est-il pas écrit qu'à la fin «_le Seigneur se lèvera

pour sauver tous les doux et les humbles de la terre[150]»? Il ne dit

pas juger, mais sauver!_»

Cependant, le flot de la douleur montait de plus en plus. La faiblesse

devint si excessive que, bientôt, la sainte petite malade en fut

réduite à ne plus pouvoir faire, sans secours, le plus léger mouvement.

Entendre parler près d'elle, même à voix basse, lui devenait une pénible

souffrance; la fièvre et l'oppression ne lui permettaient pas

d'articuler une seule parole, sans ressentir la plus extrême fatigue. En

cet état pourtant, le sourire ne quitta pas ses lèvres. Un nuage

passait-il sur son front? c'était la crainte de donner à nos sœurs un

surcroît de peine. Jusqu'à l'avant-veille de sa mort elle voulut être

seule la nuit. Cependant, son infirmière se levait plusieurs fois,

malgré ses instances. En l'une de ses visites, elle la trouva les mains

jointes et les yeux élevés vers le ciel.

«Que faites-vous donc ainsi? lui demanda-t-elle; il faudrait essayer de

dormir.

--Je ne puis pas, ma sœur, je souffre trop! alors je prie.....

--Et que dites-vous à Jésus?

--Je ne lui dis rien, _je l'aime!_»

* * * * *

«Oh! que le _bon Dieu est bon!_... s'écriait-elle parfois. Oui, il faut

qu'il soit bien bon pour me donner la force de supporter tout ce que je

souffre.»

Un jour elle dit à sa Mère Prieure:

«Ma Mère, je voudrais vous confier l'état de mon âme; mais je ne le

puis, je suis trop émue en ce moment.»

Et, le soir, elle lui remit ces lignes, tracées au crayon, d'une main

tremblante:

«O mon Dieu, que vous êtes bon pour la petite victime de votre amour

miséricordieux! Maintenant même que vous joignez la souffrance

extérieure aux épreuves de mon âme, je ne puis dire: «_Les angoisses de

la mort m'ont environnée._»[151] Mais je m'écrie, dans ma

reconnaissance: «_Je suis descendue dans la vallée des ombres de la

mort, cependant, je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi,

Seigneur._»[152]

«Quelques-unes croient que vous avez peur de la mort, lui dit sa _petite

Mère_.

--Cela pourra bien arriver, je ne m'appuie jamais sur mes propres

pensées, je sais combien je suis faible; mais je veux jouir du sentiment

que le bon Dieu me donne maintenant; il sera toujours temps de souffrir

du contraire.

«Monsieur l'Aumônier m'a dit: «Etes-vous résignée à mourir?» Je lui ai

répondu: «Ah! mon Père, je trouve qu'il n'y a besoin de résignation que

pour vivre..... pour mourir, c'est de la joie que j'éprouve.»

«Ne vous faites pas de peine, ma Mère, si je souffre beaucoup, et si je

ne manifeste aucun signe de bonheur au dernier moment. Nôtre-Seigneur

n'est-il pas mort Victime d'amour, et voyez quelle a été son agonie!...»

* * * * *

Enfin, l'aurore du jour éternel se leva! C'était le jeudi, 30 septembre.

Le matin, notre douce victime, parlant de sa dernière nuit d'exil,

regarda la statue de Marie en disant:

«Oh! je l'ai priée avec une ferveur!... mais c'est l'agonie toute pure,

sans aucun mélange de consolation...

«L'air de la terre me manque, quand est-ce que j'aurai l'air du Ciel?»

A deux heures et demie, elle se redressa sur son lit, ce qu'elle n'avait

pu faire depuis plusieurs semaines, et s'écria:

«Ma Mère, le calice est plein jusqu'au bord! Non, je n'aurais jamais cru

qu'il fût possible de tant souffrir... Je ne puis m'expliquer cela que

par mon désir extrême de sauver des âmes...»

Et quelque temps après:

«Tout ce que j'ai écrit sur mes désirs de la souffrance, oh! c'est bien

vrai! _Je ne me repens pas de m'être livrée à l'amour._»

Elle répéta plusieurs fois ces derniers mots.

Et un peu plus tard:

«Ma Mère, préparez-moi à bien mourir.»

Sa vénérée Prieure l'encouragea par ces paroles:

«Mon enfant, vous êtes toute prête à paraître devant Dieu, parce que

vous avez toujours compris la vertu d'humilité.»

Elle se rendit alors ce beau témoignage:

«Oui, je le sens, mon âme n'a jamais recherché que la vérité... oui,

j'ai compris l'humilité du cœur!»

A quatre heures et demie, les symptômes de la dernière agonie se

manifestèrent. Dès que notre angélique mourante vit entrer la

communauté, elle la remercia par le plus gracieux sourire; puis tout

entière à l'amour et à la souffrance, tenant le crucifix dans ses mains

défaillantes, elle entreprit le combat suprême. Une sueur abondante

couvrait son visage; elle tremblait... Mais, comme au sein d'une

furieuse tempête le pilote à deux doigts du port ne perd pas courage,

ainsi cette âme de foi, apercevant tout près le phare lumineux du rivage

éternel, donnait vaillamment les derniers coups de rame pour atteindre

le port.

Quand la cloche du monastère tinta l'Angélus du soir, elle fixa sur

l'Etoile des mers, la Vierge immaculée, un inexprimable regard.

N'était-ce pas le moment de chanter:

Toi, qui vins me sourire au matin de ma vie,

Viens me sourire encor, Mère, voici le soir!

A sept heures et quelques minutes, notre pauvre petite martyre, se

tournant vers sa Mère Prieure, lui dit:

«Ma Mère, n'est-ce pas l'agonie?... Ne vais-je pas mourir?...

--Oui, mon enfant, c'est l'agonie, mais Jésus veut peut-être la

prolonger de quelques heures.»

Alors, d'une voix douce et plaintive:

«Eh bien... allons... allons... _oh! je ne voudrais pas moins

souffrir!_»

Puis, regardant son crucifix:

«OH!... JE L'AIME!... MON DIEU, JE... VOUS... AIME!!!»

* * * * *

Ce furent ses dernières paroles. Elle venait à peine de les prononcer

qu'à notre grande surprise elle s'affaissa tout à coup, la tête penchée

à droite, dans l'attitude de ces vierges martyres s'offrant

d'elles-mêmes au tranchant du glaive; ou plutôt, comme une victime

d'amour, attendant de l'Archer divin la flèche embrasée dont elle veut

mourir...

Soudain elle se relève, comme appelée par une voix mystérieuse, elle

ouvre les yeux et les fixe, brillants de paix céleste et d'un bonheur

indicible, un peu au-dessus de l'image de Marie.

Ce regard se prolongea l'espace d'un _Credo_, et son âme bienheureuse

devenue la proie de l'_Aigle divin_ s'envola dans les cieux....

* * * * *

Cet ange nous avait dit quelques jours avant de quitter ce monde: «_La

mort d'amour que je souhaite, c'est celle de Jésus sur la croix._» Son

désir fut pleinement exaucé: les ténèbres, l'angoisse accompagnèrent son

agonie. Cependant, ne pouvons-nous pas lui appliquer aussi la prophétie

sublime de saint Jean de la Croix, touchant les âmes consommées dans la

divine charité:

«_Elles meurent dans des transports admirables et des assauts délicieux

que leur livre l'amour, comme le cygne dont le chant est plus mélodieux

quand il est sur le point de mourir._ C'est ce qui faisait dire à David

que «_la mort des justes est précieuse devant Dieu_»: car c'est alors

que les fleuves de l'amour s'échappent de l'âme, et s'en vont se perdre

dans l'océan de l'amour divin.»

* * * * *

Aussitôt que notre blanche colombe eut pris son essor, la joie du

dernier instant s'imprima sur son front; un ineffable sourire animait

son visage. Nous lui mîmes une palme à la main; et les lis et les roses

entourèrent la dépouille virginale de celle qui emportait au ciel la

robe blanche de son baptême empourprée du sang de son martyre d'amour.

Le samedi et le dimanche, une foule nombreuse et recueillie ne cessa

d'affluer devant la grille du chœur, contemplant dans la majesté de

la mort «_la petite reine_» toujours gracieuse, et lui faisant toucher

par centaines: chapelets, médailles, et jusqu'à des bijoux.

Le 4 octobre, jour de l'inhumation, nous la vîmes entourée d'une belle

couronne de prêtres; cet honneur lui était dû: elle avait tant prié pour

les âmes sacerdotales! Enfin, après avoir été solennellement bénit, ce

grain de froment précieux fut jeté dans le sillon par les mains

maternelles de la sainte Eglise...

Et qui dira maintenant de combien d'épis mûrs il a porté le germe?...

Une fois de plus, elle s'est réalisée magnifiquement la parole du divin

Moissonneur: «_En vérité, je vous le dis, si le grain de blé étant tombé

à terre ne vient à mourir, il demeure seul; mais s'il meurt, IL PORTE

BEAUCOUP DE FRUITS.._»

[Illustration]

[Illustration: (Ce tableau représente fidèlement l'expression du visage

et la pose de la tête de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, aussitôt

après sa mort.)

Du monde elle a passé la fugitive image...

À moi le Ciel!]

Des Anges, ce soir-la, dans l'ombre descendirent,

Pour chercher une sœur et l'emporter aux Cieux;

Sur leurs ailes d'azur, joyeux, ils la ravirent,

Et l'Enfant-Dieu, Jésus, accourait devant eux.

Des Vierges étaient là, pour faire sa conquête,

Et l'ardeur du triomphe en leurs yeux éclatait;

Toutes la regardaient avec un air de fête,

La Vierge Immaculée aussi lui souriait!...

Et, ses liens rompus, parut au milieu d'elles,

Thérèse, belle et jeune, et d'un œil enflammé;

Seule, elle avait le front orné de fleurs nouvelles,

Plus brillantes que l'aube aux premiers jours de mai.

Cette épouse choisie, âme pure et sereine,

Déjà pleine de jours, allait chercher au Ciel,

Au Ciel impatient de la proclamer reine,

De son ardent amour le salaire éternel...

* * * * *

_Belle ROSE EFFEUILLÉE autrefois sur la terre,

Nous courons à l'odeur de tes parfums si doux.

Toi qui compris l'Amour, donne-nous ta lumière,

Jette encor de Là-Haut tes pétales sur nous!_

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 57 / 403 题