«_Bien des pages de cette histoire ne se liront jamais sur la terre..._»
Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus l'a dit; et nous le répétons forcément
après elle. Il est des souffrances qu'il n'est pas permis, de révéler
ici-bas; seul le Seigneur s'est jalousement réservé d'en découvrir le
mérite et la gloire dans la claire vision qui déchirera tous les
voiles...
Il fit «_déborder en l'âme de sa petite épouse les flots de tendresse
infinie renfermés dans son Cœur divin_»: ce fut là le martyre d'amour
que sa voix mélodieuse a si suavement chanté. Mais, «_s'offrir en
victime à l'amour, ce n'est pas s'offrir aux douceurs, aux
consolations_...» Thérèse l'éprouva, car le divin Maître la conduisit à
travers les âpres sentiers de la douleur; et c'est seulement à son
austère sommet qu'elle mourut VICTIME DE CHARITÉ.
* * * * *
Nous avons vu combien fut grand le sacrifice de Thérèse lorsqu'elle
quitta pour toujours son père, qui l'aimait si tendrement, et la maison
de famille où elle avait été si heureuse; mais on pensera peut-être que
ce sacrifice lui était bien adouci, puisqu'au Carmel elle retrouvait ses
deux sœurs aînées, les chères confidentes de son âme: ce fut au
contraire pour la jeune postulante l'occasion des plus sensibles
privations.
La solitude et le silence étant rigoureusement gardés, elle ne voyait
ses sœurs qu'à l'heure des récréations. Si elle eût été moins
mortifiée, souvent elle aurait pu s'asseoir à leurs côtés; mais «_elle
recherchait de préférence la compagnie des religieuses qui lui
plaisaient le moins_»; aussi l'on pouvait dire qu'on ignorait si elle
affectionnait ses sœurs plus particulièrement.
Quelque temps après son entrée, on la donna comme aide à Sœur Agnès
de Jésus, sa «_Pauline_» tant aimée: ce fut une nouvelle source de
sacrifices. Thérèse savait qu'une parole inutile est défendue et jamais
elle ne se permit la moindre confidence. «O ma petite Mère! dira-t-elle
plus tard, que j'ai souffert alors!... Je ne pouvais vous ouvrir mon
cœur, et je pensais que vous ne me connaissiez plus!...»
Après cinq années de ce silence héroïque, Sœur Agnès de Jésus fut
élue Prieure. Au soir de l'élection, le cœur de la «_petite Thérèse_»
dut battre de joie, à la pensée que désormais elle pourrait parler à sa
«_petite Mère_» en toute liberté, et, comme autrefois, épancher son âme
dans la sienne; mais le sacrifice était devenu l'aliment de sa vie; si
elle demanda une faveur, ce fut celle d'être considérée comme la
dernière, d'avoir partout la dernière place. Aussi, de toutes les
religieuses, ce fut elle qui vit sa Mère Prieure le plus rarement.
* * * * *
Elle voulait vivre la vie du Carmel avec toute la perfection demandée
par sa sainte Réformatrice. Bien que plongée dans une habituelle
aridité, son oraison était continuelle. Un jour une novice entrant dans
sa cellule s'arrêta, frappée de l'expression toute céleste de son
visage. Elle cousait avec activité, et cependant semblait perdue dans
une contemplation profonde.
«A quoi pensez-vous? lui demanda la jeune sœur.--Je médite le Pater,
répondit-elle. C'est si doux d'appeler le bon Dieu _notre Père_!...» et
des larmes brillaient dans ses yeux.
«Je ne vois pas bien ce que j'aurai de plus au ciel que maintenant,
disait-elle une autre fois, je verrai le bon Dieu, c'est vrai; mais,
pour être avec lui, j'y suis déjà tout à fait sur la terre.»
Une vive flamme d'amour la consumait. Voici ce qu'elle raconte
elle-même:
«Quelques jours après mon offrande à l'_Amour miséricordieux_, je
commençais au Chœur l'exercice du Chemin de la Croix, lorsque je me
sentis tout à coup blessée d'un trait de feu si ardent que je pensai
mourir. Je ne sais comment expliquer ce transport; il n'y a pas de
comparaison qui puisse faire comprendre l'intensité de cette flamme. Il
me semblait qu'une force invisible me plongeait tout entière dans le
feu. Oh! quel feu! quelle douceur!»
Comme la Mère Prieure lui demandait si ce transport était le premier de
sa vie, elle répondit simplement:
«Ma Mère, j'ai eu plusieurs transports d'amour, particulièrement une
fois, pendant mon noviciat, où je restai une semaine entière bien loin
de ce monde; il y avait comme un voile jeté pour moi sur toutes les
choses de la terre. Mais je n'étais pas brûlée d'une réelle flamme, je
pouvais supporter ces délices sans espérer de voir mes liens se briser
sous leur poids; tandis que, le jour dont je parle, une minute, une
seconde de plus, mon âme se séparait du corps... Hélas! je me retrouvai
sur la terre, et la sécheresse, immédiatement, revint habiter mon
cœur!»
Encore un peu, douce victime d'amour. La main divine a retiré son
javelot de feu, mais la blessure est mortelle...
* * * * *
Dans cette intime union avec Dieu, Thérèse acquit sur ses actes un
empire vraiment remarquable; toutes les vertus s'épanouirent à l'envi
dans le délicieux jardin de son âme.
Et qu'on ne croie pas que cette magnifique efflorescence de beautés
surnaturelles grandit sans aucun effort.
«Il n'est point sur la terre de fécondité sans souffrance: souffrances
physiques, angoisses privées, épreuves connues de Dieu ou des hommes.
Lorsqu'à la lecture de la vie des Saints germent en nous les pieuses
pensées, les résolutions généreuses, nous ne devons pas nous borner,
comme pour les livres profanes, à solder un tribut quelconque
d'admiration au génie de leurs auteurs; mais plus encore songer au prix
dont, sans nul doute, ils ont payé le bien surnaturel produit par eux en
chacun de nous[141].»
Et, si aujourd'hui «_la petite sainte_» opère dans les cœurs des
transformations merveilleuses, si le bien qu'elle fait sur la terre est
immense, on peut croire en toute vérité qu'elle l'a acheté au prix même
dont Jésus a racheté nos âmes: la souffrance et la croix.
Une de ses moindres souffrances ne fut pas la lutte courageuse qu'elle
entreprit contre elle-même, refusant toute satisfaction aux exigences de
sa fière et ardente nature. Toute enfant, elle avait pris l'habitude de
ne jamais s'excuser ni se plaindre; au Carmel, elle voulut être la
petite servante de ses sœurs.
Dans cet esprit d'humilité, elle s'efforçait d'obéir à toutes
indistinctement.
Un soir, pendant sa maladie, la communauté devait se réunir à l'ermitage
du Sacré-Cœur pour chanter un cantique. Sœur Thérèse de
l'Enfant-Jésus, déjà minée par la fièvre, s'y était péniblement rendue;
elle y arriva épuisée et dut s'asseoir aussitôt. Une religieuse lui fit
signe de se lever pour chanter le cantique. Sans hésiter, l'humble
enfant se leva et, malgré la fièvre et l'oppression, resta debout
jusqu'à la fin.
L'infirmière lui avait conseillé de faire tous les jours une petite
promenade d'un quart d'heure dans le jardin. Ce conseil devenait un
ordre pour elle. Un après-midi, une sœur, la voyant marcher avec
beaucoup de peine, lui dit: «Vous feriez bien mieux de vous reposer,
votre promenade ne peut vous être profitable dans de pareilles
conditions, vous vous épuisez, voilà tout!--C'est vrai, répondit cette
enfant d'obéissance, mais savez-vous ce qui me donne des forces?... Eh
bien! _je marche pour un missionnaire_. Je pense que là-bas, bien loin,
l'un d'eux est peut-être épuisé dans ses courses apostoliques; et, pour
diminuer ses fatigues, j'offre les miennes au bon Dieu.»
* * * * *
Elle donnait à ses novices de sublimes exemples de détachement:
Une année, pour la fête de la Mère Prieure, nos familles et les ouvriers
du monastère avaient envoyé des gerbes de fleurs. Thérèse les disposait
avec goût, quand une sœur converse lui dit d'un ton mécontent: «On
voit bien que ces gros bouquets-là ont été donnés par votre famille;
ceux des pauvres gens vont encore être dissimulés!» Un doux sourire fut
la seule réponse de la sainte carmélite. Aussitôt, malgré le peu
d'harmonie qui devait résulter du changement, elle mit au premier rang
les bouquets des pauvres.
Pleine d'admiration devant une si grande vertu, la sœur alla
s'accuser de son imperfection à la Révérende Mère Prieure, louant
hautement la patience et l'humilité de Sœur Thérèse de
l'Enfant-Jésus.
Aussi, quand la «_Petite Reine_» eut quitté la terre d'exil pour le
royaume de son Epoux, cette même sœur, pleine de foi en sa puissance,
approcha son front des pieds glacés de la virginale enfant, lui
demandant pardon de sa faute d'autrefois. Au même instant, elle se
sentit guérie d'une anémie cérébrale qui, depuis de longues années, lui
interdisait tout travail intellectuel, même la lecture et l'oraison
mentale.
* * * * *
Loin de fuir les humiliations, elle les recherchait avec empressement;
c'est ainsi qu'elle s'offrit pour aider une sœur que l'on savait
difficile à satisfaire; sa proposition généreuse fut acceptée. Un jour
qu'elle venait de subir bien des reproches, une novice lui demanda
pourquoi elle avait l'air si heureux. Quelle ne fut pas sa surprise en
entendant cette réponse: «C'est que ma Sœur *** vient de me dire des
choses désagréables. Oh! qu'elle m'a fait plaisir! Je voudrais
maintenant la rencontrer afin de pouvoir lui sourire.» Au même instant
cette sœur frappe à la porte, et la novice émerveillée put voir
comment pardonnent les saints.
«Je planais tellement au-dessus de toutes choses, dira-t-elle plus tard,
que je m'en allais fortifiée des humiliations.»
* * * * *
A toutes ces vertus, elle joignait un courage extraordinaire. Dès son
entrée, à quinze ans, sauf les jeûnes, on lui laissa suivre toutes les
pratiques de notre règle austère. Parfois, ses compagnes du noviciat
remarquaient sa pâleur et essayaient de la faire dispenser, soit de
l'Office du soir ou du lever matinal; la vénérée Mère Prieure[142]
n'accédait point à leurs demandes: «Une âme de cette trempe,
disait-elle, ne doit pas être traitée comme une enfant, les dispenses ne
sont pas faites pour elle. Laissez-la, Dieu la soutient. D'ailleurs, si
elle est malade, elle doit venir le dire elle-même.»
Mais Thérèse avait ce principe qu'il «_faut aller jusqu'au bout de ses
forces avant de se plaindre._» Que de fois elle s'est rendue à Matines
avec des vertiges ou de violents maux de tête! «Je puis encore marcher,
se disait-elle, eh bien, je dois être à mon devoir!» Et, grâce à cette
énergie, elle accomplissait simplement des actes héroïques.
Son estomac délicat s'accommodait difficilement de la nourriture frugale
du Carmel; certains aliments la rendaient malade; mais elle savait si
bien le cacher que personne ne le soupçonna jamais. Sa voisine de table
dit avoir, en vain, essayé de deviner quels étaient les mets de son
goût. Aussi, les sœurs de la cuisine, la voyant si peu difficile, lui
servaient invariablement les restes.
C'est seulement pendant sa dernière maladie, lorsqu'on lui ordonna de
dire ce qui lui faisait mal, que sa mortification fut dévoilée.
«Quand Jésus veut qu'on souffre, disait-elle alors, il faut absolument
en passer par là. Ainsi, pendant que ma sœur Marie du Sacré-Cœur
(sa sœur Marie) était provisoire, elle s'efforçait de me soigner avec
la tendresse d'une mère, et je paraissais bien gâtée! Pourtant que de
mortifications elle me faisait faire! car elle me servait selon ses
goûts, absolument opposés aux miens!»
* * * * *
Son esprit de sacrifice était universel. Tout ce qu'il y avait de plus
pénible et de moins agréable, elle s'empressait de le saisir comme la
part qui lui était due; tout ce que Dieu lui demandait, elle le lui
donnait, sans retour sur elle-même.
«Pendant mon postulat, dit-elle, il me coûtait beaucoup de faire
certaines mortifications extérieures, en usage dans nos monastères; mais
jamais je n'ai cédé à mes répugnances: il me semblait que le Crucifix du
préau me regardait avec des yeux suppliants et me mendiait ces
sacrifices.»
Sa vigilance était telle qu'elle ne laissait inobservés aucune des
recommandations de sa Mère Prieure, aucun de ces petits règlements qui
rendent la vie religieuse si méritoire. Une sœur ancienne, ayant
remarqué sa fidélité extraordinaire sur ce point, la considéra dès lors
comme une sainte.
Elle se plaît à dire qu'elle ne faisait pas de grandes pénitences: c'est
que sa ferveur comptait pour rien celles qui lui étaient permises. Il
arriva pourtant qu'elle fut malade pour avoir porté trop longtemps une
petite croix de fer dont les pointes s'étaient enfoncées dans sa chair.
«Cela ne me serait pas arrivé pour si peu de chose, disait-elle ensuite,
si le bon Dieu n'avait voulu me faire comprendre que les macérations des
saints ne sont pas faites pour moi, ni pour les petites âmes qui
marcheront par la même voie d'enfance.»
* * * * *
_Les âmes les plus chéries de mon Père_, disait un jour Nôtre-Seigneur
à sainte Thérèse, _sont celles qu'il éprouve le plus; et la grandeur de
leurs épreuves est la mesure de son amour_.» Thérèse était une de ces
âmes les plus chéries de Dieu; et il allait mettre le comble à son amour
en l'immolant dans un cruel martyre.
Nous connaissons l'appel du Vendredi-Saint, 3 avril 1896, où, suivant
son expression, elle entendit «_comme un lointain murmure qui lui
annonçait l'arrivée de l'Epoux_.» De longs mois, bien douloureux,
devaient s'écouler encore avant cette heure bénie de la délivrance.
Le matin de ce Vendredi-Saint, elle sut si bien faire croire que son
crachement de sang serait sans conséquence, que la Mère Prieure lui
permit d'accomplir toutes les pénitences prescrites par la règle, ce
jour-là. Dans l'après-midi, une novice l'aperçut nettoyant des fenêtres.
Elle avait le visage livide et, malgré son énergie, semblait à bout de
forces. La voyant si épuisée, cette novice qui la chérissait fondit en
larmes, la suppliant de lui permettre de demander pour elle quelque
soulagement. Mais sa jeune maîtresse le lui défendit expressément,
disant qu'elle pouvait bien supporter une légère fatigue en ce jour où
Jésus avait tant souffert pour elle.
Bientôt une toux persistante inquiéta la Révérende Mère. Elle soumit
sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus à un régime fortifiant, et la toux
disparut pour quelques mois.
«Vraiment, disait alors notre chère petite sœur, la maladie est une
trop lente conductrice, _je ne compte que sur l'amour_.»
Fortement tentée de répondre à l'appel du Carmel d'Hanoï qui la
demandait avec instances, elle commença une neuvaine au vénérable
Théophane Vénard, dans le but d'obtenir sa complète guérison. Hélas!
cette neuvaine devint le point de départ d'un état des plus graves.
* * * * *
Après avoir, comme Jésus, _passé dans le monde en faisant le bien_;
après avoir été oubliée, méconnue comme lui, notre petite sainte allait
à sa suite gravir un douloureux Calvaire.
Habituée à la voir toujours souffrir, et cependant rester toujours
vaillante, sa Mère Prieure, inspirée de Dieu sans doute, lui permit de
suivre les exercices de communauté dont certains la fatiguaient
extrêmement.
Le soir venu, l'héroïque enfant devait monter seule l'escalier du
dortoir; s'arrêtant à chaque marche pour reprendre haleine, elle
regagnait péniblement sa cellule, et y arrivait tellement épuisée qu'il
lui fallait parfois--elle l'avoua plus tard--une heure pour se
déshabiller. Et, après tant de fatigues, c'était sur sa dure paillasse
qu'il lui fallait passer le temps du repos.
Aussi les nuits étaient-elles très mauvaises; et, comme on lui demandait
si quelque secours ne lui était pas nécessaire dans ces heures de
souffrance: «Oh! non, répondit-elle; je m'estime bien heureuse, au
contraire, de me trouver dans une cellule assez retirée pour n'être pas
entendue de mes sœurs. Je suis contente de souffrir seule; dès que je
suis plainte et comblée de délicatesses, _je ne jouis plus_.»
Sainte enfant!... Quel empire aviez-vous donc acquis sur vous-même pour
pouvoir dire en toute vérité ces sublimes paroles!... Ainsi, ce qui nous
cause à nous tant de déplaisir: l'oubli des créatures, devenait votre
jouissance!..... Ah! comme votre divin Epoux savait bien vous la ménager
cette amère jouissance qui vous était si douce!
On lui faisait souvent des pointes de feu sur le côté. Un jour qu'elle
en avait particulièrement souffert, elle se reposait dans sa cellule
pendant la récréation. Elle entendit alors à la cuisine une sœur
parler d'elle en ces termes: «Ma sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus va
bientôt mourir; et je me demande vraiment ce que notre Mère en pourra
dire après sa mort. Elle sera bien embarrassée, car cette petite
sœur, tout aimable qu'elle est, n'a pour sur rien fait qui vaille la
peine d'être raconté.»
L'infirmière qui avait tout entendu lui dit:
«Si vous vous étiez appuyée sur l'opinion des créatures, vous seriez
bien désillusionnée aujourd'hui.
--L'opinion des créatures! ah! heureusement le bon Dieu m'a toujours
fait la grâce d'y être absolument indifférente. Ecoutez une petite
histoire qui a achevé de me montrer ce qu'elle vaut:
«Quelques jours après ma prise d'habit, j'allais chez notre Mère. Une
sœur du voile blanc qui s'y trouvait dit en m'apercevant: «Ma Mère,
vous avez reçu là une novice qui vous fait honneur! A-t-elle bonne mine!
J'espère qu'elle suivra longtemps la règle!» J'étais toute contente du
compliment, quand une autre sœur du voile blanc, arrivant à son tour,
dit: «Mais, ma pauvre petite sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, que vous
avez l'air fatigué! Vous avez une mine qui fait trembler; si cela
continue vous ne suivrez pas longtemps la règle!...» Je n'avais pourtant
que seize ans; mais cette petite anecdote me donna une expérience telle,
que depuis je ne comptai plus pour rien l'opinion si variable des
créatures.
--On dit que vous n'avez jamais beaucoup souffert?»
Souriant alors, et montrant un verre contenant une potion d'un rouge
éclatant:
«Voyez-vous ce petit verre, dit-elle, on le croirait plein d'une liqueur
délicieuse; en réalité, je ne prends rien de plus amer. Eh bien, c'est
l'image de ma vie: aux yeux des autres, elle a toujours revêtu les plus
riantes couleurs; il leur a semblé que je buvais une liqueur exquise; et
c'était de l'amertume! Je dis, de l'amertume, et pourtant ma vie n'a pas
été amère, car j'ai su faire ma joie et ma douceur de toute amertume.
--Vous souffrez beaucoup en ce moment, n'est-ce pas?
--Oui, mais je l'ai tant désiré!»
«Que nous avons de peine de vous voir tant souffrir, et de penser que
peut-être vous souffrirez davantage encore», lui disaient ses novices.
--Oh! ne vous affligez pas pour moi, _j'en suis venue à ne plus pouvoir
souffrir, parce que toute souffrance m'est douce_. D'ailleurs, vous avez
bien tort de penser à ce qui peut arriver de douloureux dans l'avenir,
c'est comme se mêler de créer! Nous qui courons dans la voie de l'amour,
il ne faut jamais nous tourmenter de rien. Si je ne souffrais pas de
minute en minute, il me serait impossible de garder la patience; mais je
ne vois que le moment présent, j'oublie le passé et je me garde bien
d'envisager l'avenir. Si on se décourage, si parfois on désespère, c'est
parce qu'on pense au passé et à l'avenir. Cependant, priez pour moi:
souvent, lorsque je supplie le Ciel de venir à mon secours, c'est alors
que je suis Je plus délaissée!
--Comment faites-vous pour ne pas vous décourager dans ces
délaissements?
--Je me tourne vers le bon Dieu, vers tous les saints, et je les
remercie quand même; _je croîs qu'ils veulent voir jusqu'où je pousserai
mon espérance_... Mais ce n'est pas en vain que la parole de Job est
entrée dans mon cœur: «Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais
encore en lui[143]!» Je l'avoue, j'ai été longtemps avant de m'établir à
ce degré d'abandon; maintenant j'y suis, _le Seigneur m'a prise et m'a
posée là_!»
«Mon cœur est plein de la volonté de Jésus, disait-elle encore;
aussi, quand on verse quelque chose par-dessus, cela ne pénètre pas
jusqu'au fond; c'est un rien qui glisse facilement, comme l'huile sur la
surface d'une eau limpide. Ah! si mon âme n'était pas remplie d'avance,
s'il fallait qu'elle le fût par les sentiments de joie ou de tristesse
qui se succèdent si vite, ce serait un flot de douleur bien amer! mais
ces alternatives ne font qu'effleurer mon âme; aussi je reste toujours
dans une paix profonde que rien ne peut troubler.»
Pourtant son âme était enveloppée d'épaisses ténèbres: ses tentations
contre la foi, toujours vaincues et toujours renaissantes, étaient là
pour lui enlever tout sentiment de bonheur à la pensée de sa mort
prochaine.
«Si je n'avais pas l'épreuve qu'il est impossible de comprendre,
disait-elle, je crois que je mourrais de joie à la pensée de quitter
bientôt cette terre.»
Le divin Maître voulait, par cette épreuve, achever de la purifier et
lui permettre, non plus seulement de marcher à pas rapides, mais de
voler dans sa _petite voie de confiance et d'abandon_. Ses paroles le
prouvent à chaque instant:
«Je ne désire pas plus mourir que vivre; si le Seigneur m'offrait de
choisir, je ne choisirais rien; je ne veux que ce qu'il veut; _c'est ce
qu'il fait que j'aime_!
«Je n'ai nullement peur des derniers combats, ni des souffrances de la
maladie, si grandes soient-elles. Le bon Dieu m'a toujours secourue: il
m'a aidée et conduite par la main dès ma plus tendre enfance... je
compte sur Lui. La souffrance pourra atteindre les limites extrêmes,
mais je suis sûre qu'il ne m'abandonnera jamais.»
* * * * *
Une telle confiance devait exciter la fureur du démon qui, aux derniers
moments, met en œuvre toutes ses ruses infernales pour essayer de
semer le désespoir dans les cœurs.
«Hier soir, disait-elle à Mère Agnès de Jésus, je fus prise d'une
véritable angoisse et mes ténèbres augmentèrent. Je ne sais quelle voix
maudite me disait: «Es-tu sûre d'être aimée de Dieu? Est-il venu te le
dire? Ce n'est pas l'opinion de quelques créatures qui te justifiera
devant lui.»
«Il y avait longtemps que je souffrais de ces pensées lorsqu'on vint
m'apporter votre billet vraiment providentiel. Vous me rappeliez, ma
Mère, tous les privilèges de Jésus sur mon âme; et, comme si mon
angoisse vous eût été révélée, vous me disiez que j'étais grandement
chérie de Dieu, et à la veille de recevoir de sa main la couronne
éternelle. Déjà le calme et la joie renaissaient dans mon cœur.
Cependant je me dis encore: «C'est l'affection de ma petite Mère pour
moi qui lui fait écrire ces paroles.» Immédiatement alors je fus
inspirée de prendre le saint Evangile, et, l'ouvrant au hasard, mes yeux
tombèrent sur ce passage que je n'avais jamais remarqué: «_Celui que
Dieu a envoyé dit les mêmes choses que Dieu, parce qu'il ne lui a pas
communiqué son esprit avec mesure._»[144]
«Je m'endormis ensuite tout à fait consolée. C'est vous, ma Mère, que le
bon Dieu a envoyée pour moi, et je dois vous croire, puisque vous dites
les mêmes choses que Dieu.»
* * * * *
Dans le courant du mois d'août, elle resta plusieurs jours comme hors
d'elle-même, nous conjurant de faire prier pour elle. Jamais nous ne
l'avions vue ainsi. Dans cet état d'angoisse inexprimable, nous
l'entendions répéter:
«Oh! comme il faut prier pour les agonisants! si l'on savait!
Une nuit, elle supplia l'infirmière de jeter de l'eau bénite sur son lit
en disant:
«Le démon est autour de moi; je ne le vois pas, mais je le sens... il me
tourmente, il me tient comme avec une main de fer pour m'empêcher de
prendre le plus léger soulagement; il augmente mes maux afin que je me
désespère... Et je ne puis pas prier! Je puis seulement regarder la
Sainte Vierge et dire: Jésus! Combien elle est nécessaire la prière des
Compiles: «_Procul recedant somnia, et noctium phantasmata!_
Délivrez-nous des fantômes de la nuit.»
«J'éprouve quelque chose de mystérieux, je ne souffre pas pour moi, mais
pour une autre âme..... et le démon ne veut pas.»
L'infirmière, vivement impressionnée, alluma un cierge bénit et l'esprit
de ténèbres s'enfuit pour ne plus revenir. Cependant notre petite
sœur resta jusqu'à la fin dans de douloureuses angoisses.
Un jour, tandis qu'elle regardait le ciel, on lui fit cette réflexion:
«Bientôt vous habiterez au delà du ciel bleu; aussi avec quel amour vous
le contemplez!»
Elle se contenta de sourire et dit ensuite à la Mère Prieure:
«Ma Mère, nos sœurs ne savent pas ma souffrance! En regardant le
firmament d'azur, je ne pensais qu'à trouver joli ce ciel matériel;
_l'autre m'est de plus en plus fermé..._ J'ai d'abord été affligée de la
réflexion que l'on m'a faite, puis une voix intérieure m'a répondu:
«_Oui, tu regardais le ciel par amour. Puisque ton âme est entièrement
livrée à l'amour, toutes tes actions, même les plus indifférentes, sont
marquées de ce cachet divin._» A l'instant j'ai été consolée.
En dépit des ténèbres qui l'enveloppaient tout entière, de temps en
temps le Geôlier divin entrouvrait la porte de son obscure prison;
c'était alors un transport d'abandon, de confiance et d'amour.
Se promenant un jour au jardin, soutenue par une de ses sœurs, elle
s'arrêta devant le tableau ravissant d'une petite poule blanche tenant
abritée sous ses ailes sa gracieuse famille. Bientôt ses yeux se
remplirent de larmes, et, se tournant vers sa chère conductrice, elle
lui dit: «Je ne puis rester davantage, rentrons vite...»
Et, dans sa cellule, elle pleura longtemps sans pouvoir articuler une
seule parole. Enfin, regardant sa sœur avec une expression toute
céleste, elle ajouta:
«Je pensais à Notre-Seigneur, à l'aimable comparaison qu'il a prise pour
nous faire croire à sa tendresse. Toute ma vie, c'est cela qu'il a fait
pour moi: _il m'a entièrement cachée sous ses ailes!_ Je ne puis rendre
ce qui s'est passé dans mon cœur. Ah! le bon Dieu fait bien de se
voiler à mes regards, de me montrer rarement et comme «_à travers les
barreaux_[145]» les effets de sa miséricorde; je sens que je ne pourrais
en supporter la douceur.»
* * * * *
Nous ne pouvions nous résigner à perdre ce trésor de vertus, et, le 5
juin 1897, nous commençâmes une fervente neuvaine à Notre-Dame des
Victoires, espérant qu'une fois encore elle relèverait par un miracle la
_petite fleur_ de son amour. Mais elle nous fit la même réponse que le
vénérable martyr Théophane, et nous dûmes accepter généreusement la
perspective amère d'une prochaine séparation.
Au commencement de juillet, son état devint très grave, et on la
descendit enfin à l'infirmerie.
Voyant sa cellule vide, et sachant qu'elle n'y remonterait jamais, Mère
Agnès de Jésus lui dit:
«Quand vous ne serez plus avec nous, quelle peine j'aurai en regardant
cette cellule!
--Pour vous consoler, ma petite Mère, vous penserez que je suis bien
heureuse là-haut, et qu'une grande partie de mon bonheur, je l'ai acquis
dans cette petite cellule; car, ajouta-t-elle en levant vers le ciel son
beau regard profond, _j'y ai beaucoup souffert_; j'aurais été heureuse
d'y mourir.»
* * * * *
[Illustration: _D'après un phot. prise dans le jardin du monastère._