CHAPITRE XI

Deux frères prêtres--Ce qu'elle entend par ces paroles du livre des

Cantiques: «Attirez-moi...»--Sa confiance en Dieu.--Une visite du

Ciel.--Elle trouve son repos dans l'amour.--Sublime enfance.--Appel

à toutes les «petites âmes».

Ce n'est pas seulement lorsqu'il veut m'envoyer des épreuves que Jésus

me le fait pressentir et désirer. Depuis bien longtemps je gardais un

désir qui me paraissait irréalisable: celui d'avoir un frère prêtre. Je

pensais souvent que, si mes petits frères ne s'étaient pas envolés au

ciel, j'aurais eu le bonheur de les voir monter à l'autel; ce bonheur

je le regrettais! Et voilà que le bon Dieu, dépassant mon rêve,--puisque

je désirais seulement un frère prêtre qui, chaque jour, pensât à moi au

saint autel--m'a unie par les liens de l'âme à _deux_ de ses apôtres. Je

veux, ma Mère bien-aimée, vous raconter en détail comment le divin

Maître combla mes vœux.

* * * * *

Ce fut notre Mère sainte Thérèse qui m'envoya pour bouquet de fête, en

1895, mon premier frère. C'était un jour de lessive, j'étais bien

occupée de mon travail, lorsque Mère Agnès de Jésus[121], alors Prieure,

me prit à l'écart et me lut une lettre d'un jeune séminariste, lequel,

inspiré disait-il par sainte Thérèse, demandait une sœur qui se

dévouât spécialement à son salut et au salut des âmes dont il

s'occuperait dans la suite; il promettait d'avoir toujours un souvenir

pour celle qui deviendrait sa sœur, quand il pourrait offrir le Saint

Sacrifice. Et je fus choisie pour devenir la sœur de ce futur

missionnaire.

Ma Mère, je ne saurais vous dire mon bonheur. Mon désir, ainsi comblé

d'une façon inespérée, fit naître dans mon cœur une joie que

j'appellerai enfantine; car il me faut remonter aux jours de mon enfance

pour trouver le souvenir de ces joies si vives que l'âme est trop petite

pour les contenir. Jamais, depuis des années, je n'avais goûté ce genre

de bonheur; je sentais que de ce côté mon âme était neuve, comme si l'on

eût touché en elle des cordes musicales restées jusque-là dans l'oubli.

Comprenant les obligations que je m'imposais, je me mis à l'œuvre,

essayant de redoubler de ferveur, et j'écrivis de temps à autre quelques

lettres à mon nouveau frère. Sans doute, c'est par la prière et le

sacrifice qu'on peut aider les missionnaires, mais parfois, lorsqu'il

plaît à Jésus d'unir deux âmes pour sa gloire, il permet qu'elles

puissent se communiquer leurs pensées afin de s'exciter à aimer Dieu

davantage.

Je le sais, il faut pour cela une volonté expresse de l'autorité; il me

semble qu'autrement cette correspondance _sollicitée_ ferait plus de mal

que de bien, sinon au missionnaire, du moins à la carmélite

continuellement portée par son genre de vie à se replier sur elle-même.

Au lieu de l'unir au bon Dieu, cet échange de lettres--même éloigné--lui

occuperait inutilement l'esprit; elle s'imaginerait peut-être faire des

merveilles, et réellement ne ferait rien du tout que de se procurer,

sous couleur de zèle, une distraction superflue.

* * * * *

Mère bien-aimée, me voici partie moi-même, non pas dans une distraction,

mais dans une dissertation également superflue... Je ne me corrigerai

jamais de ces longueurs qui devront être pour vous si fatigantes à lire!

Pardonnez-moi, et permettez que je recommence à la prochaine occasion.

L'année dernière, à la fin de mai, ce fut à votre tour de me donner mon

second frère; et sur ma réflexion, qu'ayant offert déjà mes pauvres

mérites pour un futur apôtre je croyais ne pouvoir le faire encore aux

intentions d'un autre, vous me fîtes cette réponse: que l'obéissance

doublerait mes mérites.

Dans le fond de mon âme je pensais bien cela; et, puisque le zèle d'une

carmélite doit embrasser le monde, j'espère même, avec la grâce de Dieu,

être utile à plus de deux missionnaires. Je prie pour tous, sans laisser

de côté les simples prêtres, dont le ministère est aussi difficile

parfois que celui des apôtres prêchant les infidèles. Enfin je veux être

«fille de l'Eglise» comme notre Mère sainte Thérèse, et prier à toutes

les intentions du Vicaire de Jésus-Christ. C'est le but général de ma

vie.

Mais, comme je me serais unie spécialement aux œuvres de mes petits

frères chéris s'ils eussent vécu, sans délaisser pour cela les grands

intérêts de l'Eglise qui embrassent l'univers, ainsi je reste

particulièrement unie aux nouveaux frères que Jésus m'a donnés. Tout ce

qui m'appartient appartient à chacun d'eux, je sens que Dieu est trop

bon, trop généreux pour faire des partages; il est si riche qu'il donne

sans mesure ce que je lui demande, bien que je ne me perde pas en de

longues énumérations.

Depuis que j'ai seulement deux frères et mes petites sœurs les

novices, si je voulais détailler les besoins de chaque âme, les journées

seraient trop courtes, et je craindrais fort d'oublier quelque chose

d'important. Aux âmes simples il ne faut pas de moyens compliqués, et

comme je suis de ce nombre, Nôtre-Seigneur m'a inspiré lui-même un petit

moyen très simple d'accomplir mes obligations.

* * * * *

Un jour, après la sainte communion, il m'a fait comprendre cette parole

des Cantiques: «_Attirez-moi, nous courrons à l'odeur de vos

parfums._»[122] O Jésus, il n'est donc pas nécessaire de dire: En

m'attirant, attirez les âmes que j'aime. Cette simple parole:

«_Attirez-moi_» suffit! Oui, lorsqu'une âme s'est laissé captiver par

l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes

les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa suite; c'est une conséquence

naturelle de son attraction vers vous!

De même qu'un torrent entraîne après lui, dans les profondeurs des mers,

ce qu'il rencontre sur son passage; de même, ô mon Jésus, l'âme qui se

plonge dans l'océan sans rivages de votre amour attire après elle tous

ses trésors! Seigneur, vous le savez, ces trésors pour moi ce sont les

âmes qu'il vous a plu d'unir à la mienne; ces trésors, c'est vous qui me

les avez confiés; aussi j'ose emprunter vos propres paroles, celles du

dernier soir qui vous vit encore sur notre terre, voyageur et mortel.

Jésus, mon Bien-Aimé! je ne sais pas quel jour mon exil finira... plus

d'un soir, peut-être, me verra chanter encore ici-bas vos miséricordes;

mais enfin, pour moi aussi viendra le dernier soir... alors je veux

pouvoir vous dire:

* * * * *

«_Je vous ai glorifié sur la terre, j'ai accompli l'œuvre que vous

m'avez donnée à faire, j'ai fait connaître votre Nom à ceux que vous

m'avez donnés; ils étaient à vous, et vous me les avez donnés. C'est

maintenant qu'ils connaissent que tout ce que vous m'avez donné vient de

vous: car je leur ai communiqué les paroles que vous m'avez confiées;

ils les ont reçues, et ils ont cru que c'est vous qui m'avez envoyée. Je

prie pour ceux que vous m'avez donnés, parce qu'ils sont à vous. Je ne

suis plus dans le monde, mais pour eux ils y sont encore, tandis que je

retourne à vous. Conservez-les à cause de votre Nom._

«_Je vais maintenant à vous; et c'est afin que la joie qui vient de vous

soit parfaite en eux que je dis ceci, à présent que je suis dans le

monde... Je ne vous prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver

du mal. Ils ne sont point du monde, de même que moi je ne suis pas du

monde non plus._

«_Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais c'est encore pour

ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire._

«_Mon Dieu, je souhaite qu'où je serai, ceux que vous m'avez donnés y

soient aussi avec moi; et que le monde connaisse que vous les avez aimés

comme vous m'avez aimée moi-même._»[123]

Oui, Seigneur, voilà ce que je voudrais répéter après vous avant de

m'envoler dans vos bras! C'est peut-être de la témérité; mais non...

Depuis longtemps, ne m'avez-vous pas permis d'être audacieuse avec vous?

Comme le père de l'enfant prodigue parlant à son fils aîné, vous m'avez

dit: «_Tout ce qui est à moi est à toi._»[124] Vos paroles, ô Jésus,

sont donc à moi, et je puis m'en servir pour attirer sur les âmes qui

m'appartiennent les faveurs du Père céleste.

Vous le savez, ô mon Dieu, je n'ai jamais désiré que vous aimer

uniquement, je n'ambitionne pas d'autre gloire. Votre amour m'a prévenue

dès mon enfance, il a grandi avec moi, et maintenant c'est un abîme dont

je ne puis sonder la profondeur.

L'amour attire l'amour, le mien s'élance vers vous, il voudrait combler

l'abîme qui l'attire; mais, hélas! ce n'est même pas une goutte de rosée

perdue dans l'Océan! Pour vous aimer comme vous m'aimez, il me faut

emprunter votre propre amour, alors seulement je trouve le repos. O mon

Jésus, il me semble que vous ne pouvez combler une âme de plus d'amour

que vous n'avez comblé la mienne, c'est pour cela que j'ose vous

demander _d'aimer ceux que vous m'avez donnés comme vous m'avez aimée

moi-même_.

Un jour, au ciel, si je découvre que vous les aimez plus que moi, je

m'en réjouirai, reconnaissant dès ce monde que ces âmes le méritent

davantage; mais ici-bas, je ne puis concevoir une plus grande immensité

d'amour que celle dont il vous a plu de me gratifier, sans aucun mérite

de ma part.

* * * * *

Ma Mère, je suis tout étonnée de ce que je viens d'écrire, je n'en avais

pas l'intention!

En répétant ce passage du saint Evangile: «_Je leur ai commimique les

paroles que vous m'avez confiées_», je ne pensais pas à mes frères, mais

à mes petites sœurs du noviciat; car je ne me crois pas capable

d'instruire des missionnaires. Ce que j'écrivais pour eux, c'était la

prière de Jésus: «_Je ne vous prie pas de les ôter du monde... Je vous

prie encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront

dire._» Comment, en effet, pourrais-je laisser dans l'oubli les âmes qui

deviendront leur conquête par la souffrance et la prédication?

Mais je n'ai pas expliqué toute ma pensée sur ce passage des Cantiques

sacrés: «_Attirez-moi, nous courrons..._»

«_Personne,_ a dit Jésus, _ne peut venir après moi si mon Père qui m'a

envoyé ne l'attire_.»[125] Ensuite il nous enseigne qu'il suffit de

frapper pour se faire ouvrir, de chercher pour trouver, et de tendre

humblement la main pour recevoir. Il ajoute que tout ce qu'on demande à

son Père en son Nom, il l'accorde. C'est pour cela sans doute que

l'Esprit-Saint, avant la naissance de Jésus, dicta cette prière

prophétique: «_Attirez-moi, nous courrons..._»

Demander d'être attiré, c'est vouloir s'unir d'une manière intime à

l'objet qui captive le cœur. Si le feu et le fer étaient doués de

raison et que ce dernier dit à l'autre: «Attire-moi», ne prouverait-il

pas son désir de s'identifier au feu jusqu'à partager sa substance? Eh

bien! voilà justement ma prière. Je demande à Jésus de m'attirer dans

les flammes de son amour, de m'unir si étroitement à lui qu'il vive et

agisse en moi. Je sens que, plus le feu de l'amour embrasera mon

cœur, plus je dirai: «_Attirez-moi_», plus aussi les âmes qui

s'approcheront de la mienne _courront avec vitesse à l'odeur des parfums

du Bien-Aimé_.

Oui, elles courront, nous courrons ensemble; car les âmes embrasées ne

peuvent rester inactives. Sans doute, comme sainte Madeleine, elles se

tiennent aux pieds de Jésus, écoutant sa parole douce et enflammée.

Paraissant ne rien donner, elles donnent bien plus que Marthe qui se

tourmente de _beaucoup de choses_[126]. Ce ne sont pas cependant les

travaux de Marthe, mais son inquiétude seule, que Jésus blâme; ces mêmes

travaux, sa divine Mère s'y est humblement soumise, puisqu'il lui

fallait préparer les repas de la sainte Famille.

Tous les saints ont compris cela, et plus particulièrement peut-être

ceux qui remplirent l'univers de l'illumination de la doctrine

évangélique. N'est-ce pas dans l'oraison que saint Paul, saint Augustin,

saint Thomas d'Aquin, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse et tant

d'autres amis de Dieu ont puisé cette science admirable qui ravit les

plus grands génies?

Un savant l'a dit: «Donnez-moi un point d'appui et, avec un levier, je

soulèverai le monde.» Ce qu'Archimède n'a pu obtenir, les saints l'ont

reçu pleinement. Le Tout-Puissant leur a donné un point d'appui:

_Lui-même, Lui seul!_ Pour levier, l'oraison qui embrase d'un feu

d'amour; et c'est ainsi qu'ils ont soulevé le monde, c'est ainsi que les

saints encore militants le soulèvent et le soulèveront jusqu'à la fin

des temps.

* * * * *

Ma Mère chérie, il me reste à vous dire ce que j'entends par _l'odeur

des parfums du Bien-Aimé_. Puisque Jésus est remonté au ciel, je ne puis

le suivre qu'aux traces qu'il a laissées. Ah! que ces traces sont

lumineuses! qu'elles sont divinement embaumées! Je n'ai qu'à jeter les

yeux sur le saint Evangile: aussitôt je respire le parfum de la vie de

Jésus et je sais de quel côté courir. Ce n'est pas à la première place,

mais à la dernière que je m'élance. Je laisse le pharisien monter, et je

répète, remplie de confiance, l'humble prière du publicain. Ah!

surtout, j'imite la conduite de Madeleine, son étonnante ou plutôt son

amoureuse audace qui charme le Cœur de Jésus, séduit le mien!

Ce n'est pas parce que j'ai été préservée du péché mortel que je m'élève

à Dieu par la confiance et l'amour. Ah! je le sens, quand même j'aurais

sur la conscience tous les crimes qui se peuvent commettre, je ne

perdrais rien de ma confiance; j'irais, le cœur brisé de repentir, me

jeter dans les bras de mon Sauveur. Je sais qu'il chérit l'enfant

prodigue, j'ai entendu ses paroles à sainte Madeleine, à la femme

adultère, à la Samaritaine. Non, personne ne pourrait m'effrayer; car je

sais à quoi m'en tenir sur son amour et sa miséricorde. Je sais que

toute cette multitude d'offenses s'abîmerait en un clin d'œil, comme

une goutte d'eau jetée dans un brasier ardent.

Il est rapporté dans la Vie des Pères du désert, que l'un d'eux

convertit une pécheresse publique dont les désordres scandalisaient une

contrée entière. Cette pécheresse, touchée de la grâce, suivait le saint

dans le désert pour y accomplir une rigoureuse pénitence, quand, la

première nuit du voyage, avant même d'être rendue au lieu de sa

retraite, ses liens mortels furent brisés par l'impétuosité de son

repentir plein d'amour; et le solitaire vit, au même instant, son âme

portée par les Anges dans le sein de Dieu.

Voilà un exemple bien frappant de ce que je voudrais dire, mais ces

choses ne peuvent s'exprimer... Ah! ma Mère, si les âmes faibles et

imparfaites comme la mienne sentaient ce que je sens, aucune ne

désespérerait d'atteindre le sommet de la montagne de l'Amour, puisque

Jésus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l'abandon et la

reconnaissance.

«_Je n'ai nul besoin_, dit-il, _des boucs de vos troupeaux, parce que

toutes les bêtes des forêts m'appartiennent et les milliers d'animaux

qui paissent sur les collines: je connais tous les oiseaux des

montagnes._

«_Si j'avais faim, ce n'est pas à vous que je le dirais: car la terre et

tout ce qu'elle contient est à moi. Est-ce que je dois manger la chair

des taureaux et boire le sang des boucs?_ IMMOLEZ A DIEU DES SACRIFICES

DE LOUANGES ET D'ACTIONS DE GRACES[127].»

* * * * *

Voilà donc tout ce que Jésus réclame de nous! Il n'a pas besoin de nos

œuvres, mais uniquement de notre _amour_. Ce même Dieu, qui déclare

n'avoir nul besoin de nous dire s'il a faim, n'a pas craint de _mendier_

un peu d'eau à la Samaritaine..... Il avait soif!!! Mais en disant:

«_Donne-moi à boire_[128]», c'était l'amour de sa pauvre créature que le

Créateur de l'univers réclamait. Il avait soif d'amour!

Oui, plus que jamais Jésus est altéré. Il ne rencontre que des ingrats

et des indifférents parmi les disciples du monde; et parmi _ses

disciples à lui_, il trouve, hélas! bien peu de cœurs qui se livrent

sans aucune réserve à la tendresse de son Amour infini.

Mère chérie, que nous sommes heureuses de comprendre les intimes secrets

de notre Epoux! Ah! si vous vouliez écrire ce que vous en connaissez,

nous aurions de belles pages à lire. Mais, je le sais, vous aimez mieux,

comme la sainte Vierge, conserver au fond de votre cœur _toutes ces

choses_[129]... A moi, vous dites _qu'il est honorable de publier les

œuvres du Très-Haut_[130]. Je trouve que vous avez raison de garder

le silence; il est vraiment impossible de redire avec des paroles

terrestres les secrets du ciel!

Pour moi, après avoir tracé toutes ces pages, je trouve n'avoir pas

encore commencé. Il y a tant d'horizons divers, tant de nuances variées

à l'infini, que la palette du peintre céleste pourra seule, après la

nuit de cette vie, me fournir les couleurs divines capables de peindre

les merveilles qu'il découvre à l'œil de mon âme.

[Illustration: _Ancien cimetière intérieur du Carmel de Lisieux._

Ah! dés à present je le reconnais; oui, toutes mes espérances seront

comblées... oui, le Seigneur fera pour moi des merveilles qui surpasseront

infiniment mes immenses désirs!..]

Cependant, ma Mère vénérée, puisque vous me témoignez le désir de

connaître à fond, autant que possible, tous les sentiments de mon

cœur, puisque vous voulez que je mette par écrit le rêve le plus

consolant de ma vie, je terminerai l'histoire de mon âme par cet acte

d'obéissance. Si vous le permettez, c'est à Jésus que je m'adresserai;

de la sorte, je parlerai plus facilement. Vous trouverez peut-être mes

expressions exagérées; pourtant, je vous assure qu'il n'y a aucune

exagération dans mon cœur: tout y est calme et reposé.

* * * * *

O Jésus, qui pourra dire avec quelle tendresse, quelle douceur vous

conduisez ma petite âme!...

L'orage grondait bien fort en elle depuis la belle fête de votre

triomphe, la radieuse fête de Pâques; lorsqu'un des jours du mois de

mai, vous avez fait luire dans ma sombre nuit un pur rayon de votre

grâce...

Pensant aux songes mystérieux que vous accordez parfois à vos

privilégiés, je me disais que cette consolation n'était pas faite pour

moi; que, pour moi, c'était la nuit, toujours la nuit profonde! Et sous

l'orage, je m'endormis.

Le lendemain, 10 mai, aux premières lueurs de l'aurore, je me trouvai,

pendant mon sommeil, dans une galerie où je me promenais seule avec

notre Mère. Tout à coup, sans savoir comment elles étaient entrées,

j'aperçus trois carmélites revêtues de leurs manteaux et grands voiles,

et je compris qu'elles venaient du ciel. «Ah! que je serais heureuse,

pensai-je, de voir le visage d'une de ces carmélites!» Comme si ma

prière eût été entendue, la plus grande des saintes s'avança vers moi et

je tombai à genoux. O bonheur! elle leva son voile, ou plutôt le souleva

et m'en couvrit.

Sans aucune hésitation, _je reconnus_ la Vénérable Mère Anne de Jésus,

fondatrice du Carmel en France[131]. Son visage était beau, d'une beauté

immatérielle; aucun rayon ne s'en échappait, et cependant, malgré le

voile épais qui nous enveloppait toutes les deux, je voyais ce céleste

visage éclairé d'une lumière ineffablement douce qu'il semblait produire

de lui-même.

La sainte me combla de caresses et, me voyant si tendrement aimée,

j'osai prononcer ces paroles: «O ma Mère, je vous en supplie, dites-moi

si le bon Dieu me laissera longtemps sur la terre? Viendra-t-il bientôt

me chercher?» Elle sourit avec tendresse.--«_Oui, bientôt... bientôt...

Je vous le promets._»--«Ma Mère, ajoutai-je, dites-moi encore si le bon

Dieu ne me demande pas autre chose que mes pauvres petites actions et

mes désirs; est-il content de moi?»

A ce moment, le visage de la Vénérable Mère resplendit d'un éclat

nouveau, et son expression me parut incomparablement plus tendre.--«_Le

bon Dieu ne demande rien autre chose de vous_, me dit-elle, _il est

content, très content_!...» Et me prenant la tête dans ses mains, elle

me prodigua de telles caresses, qu'il me serait impossible d'en rendre

la douceur. Mon cœur était dans la joie, mais je me souvins de mes

sœurs et je voulus demander quelques grâces pour elles... Hélas! je

m'éveillai!

Je ne saurais redire l'allégresse de mon âme. Plusieurs mois se sont

écoulés depuis cet ineffable rêve, et cependant le souvenir qu'il me

laisse n'a rien perdu de sa fraîcheur, de ses charmes célestes. Je vois

encore le regard et le sourire pleins d'amour de cette sainte carmélite,

je crois sentir encore les caresses dont elle me combla.

O Jésus, _vous aviez commandé aux vents et à la tempête, et il s'était

fait un grand calme_[132].

A mon réveil, je croyais, je sentais qu'il y a un ciel, et que ce ciel

est peuplé d'âmes qui me chérissent et me regardent comme leur enfant.

Cette impression reste dans mon cœur, d'autant plus douce que la

Vénérable Mère Anne de Jésus m'avait été jusqu'alors, j'ose presque dire

indifférente; je ne l'avais jamais invoquée, et sa pensée ne me venait à

l'esprit qu'en entendant parler d'elle, chose assez rare.

Et maintenant, je sais, je comprends combien de son côté je lui étais

peu indifférente, et cette pensée augmente mon amour, non seulement pour

elle, mais pour tous les bienheureux habitants de la céleste patrie.

O mon Bien-Aimé! cette grâce n'était que le prélude des grâces plus

grandes encore dont vous vouliez me combler; laissez-moi vous les

rappeler aujourd'hui, et pardonnez-moi si je déraisonne en voulant

redire mes espérances et mes désirs qui touchent à l'infini...

pardonnez-moi et guérissez mon âme en lui donnant ce qu'elle espère!

Etre votre épouse, ô Jésus! être carmélite, être, par mon union avec

vous, la mère des âmes, tout cela devrait me suffire. Cependant je sens

en moi d'autres vocations: je me sens la vocation de guerrier, de

prêtre, d'apôtre, de docteur, de martyr... Je voudrais accomplir toutes

les œuvres les plus héroïques, je me sens le courage d'un croisé, je

voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l'Eglise.

La vocation de prêtre! Avec quel amour, ô Jésus, je vous porterais dans

mes mains lorsque ma voix vous ferait descendre du ciel! avec quel amour

je vous donnerais aux âmes! Mais hélas! tout en désirant être prêtre,

j'admire et j'envie l'humilité de saint François d'Assise, et je me sens

la vocation de l'imiter en refusant la sublime dignité du sacerdoce.

Comment donc allier ces contrastes?

Je voudrais éclairer les âmes comme les prophètes, les docteurs. Je

voudrais parcourir la terre, prêcher votre Nom et planter sur le sol

infidèle votre croix glorieuse, ô mon Bien-Aimé! Mais une seule mission

ne me suffirait pas: je voudrais en même temps annoncer l'Evangile dans

toutes les parties du monde, et jusque dans les îles les plus reculées.

Je voudrais être missionnaire, non seulement pendant quelques années,

mais je voudrais l'avoir été depuis la création du monde, et continuer

de l'être jusqu'à la consommation des siècles.

Ah! par-dessus tout, je voudrais le martyre. Le martyre! voilà le rêve

de ma jeunesse; ce rêve a grandi avec moi dans ma petite cellule du

Carmel. Mais c'est là une autre folie; car je ne désire pas un seul

genre de supplice, pour me satisfaire il me les faudrait tous...

Comme vous, mon Epoux adoré, je voudrais être flagellée, crucifiée... Je

voudrais mourir dépouillée comme saint Barthélémy; comme saint Jean, je

voudrais être plongée dans l'huile bouillante; je désire, comme saint

Ignace d'Antioche, être broyée par la dent des bêtes, afin de devenir un

pain digne de Dieu. Avec sainte Agnès et sainte Cécile, je voudrais

présenter mon cou au glaive du bourreau; et comme Jeanne d'Arc, sur un

bûcher ardent, murmurer le nom de Jésus!

Si ma pensée se porte sur les tourments inouïs qui seront le partage des

chrétiens au temps de l'Antéchrist, je sens mon cœur tressaillir, je

voudrais que ces tourments me fussent réservés. Ouvrez, mon Jésus, votre

Livre de Vie, où sont rapportées les actions de tous les Saints; ces

actions, je voudrais les avoir accomplies pour vous!

A toutes mes folies, qu'allez-vous répondre? Y a-t-il sur la terre une

âme plus petite, plus impuissante que la mienne? Cependant, à cause même

de ma faiblesse, vous vous êtes plu à combler mes petits désirs

enfantins; et vous voulez aujourd'hui combler d'autres désirs plus

grands que l'univers...

* * * * *

Ces aspirations devenant un véritable martyre, j'ouvris un jour les

épîtres de saint Paul, afin de chercher quelque remède à mon tourment.

Les chapitres XII et XIII de la première épître aux Corinthiens me

tombèrent sous les yeux. J'y lus que tous ne peuvent être à la fois

apôtres, prophètes et docteurs, que l'Eglise est composée de différents

membres, et que l'œil ne saurait être en même temps la main.

La réponse était claire, mais ne comblait pas mes vœux et ne me

donnait pas la paix. «_M'abaissant alors jusque dans les profondeurs de

mon néant, je m'élevai si haut que je pus atteindre mon but._»[133] Sans

me décourager, je continuai ma lecture et ce conseil me soulagea:

«_Recherchez avec ardeur les dons les plus parfaits; mais je vais encore

vous montrer une voie plus excellente._»[134]

Et l'Apôtre explique comment tous les dons les plus parfaits ne sont

rien sans _l'Amour_, que la Charité est la voie la plus excellente pour

aller sûrement à Dieu. Enfin j'avais trouvé le repos!

Considérant le corps mystique de la sainte Eglise, je ne m'étais

reconnue dans aucun des membres décrits par saint Paul, ou plutôt je

voulais me reconnaître en tous. La Charité me donna la clef de _ma

vocation_. Je compris que, si l'Eglise avait un corps composé de

différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous les

organes ne lui manquait pas; je compris qu'elle avait _un cœur_, et

que ce cœur était brûlant d'amour; je compris que l'amour seul

faisait agir ses membres, que, si l'amour venait à s'éteindre, les

apôtres n'annonceraient plus l'Evangile, les martyrs refuseraient de

verser leur sang. Je compris que l'amour renfermait toutes les

vocations, que l'amour était tout, qu'il embrassait tous les temps et

tous les lieux, parce qu'il est éternel!

Alors, dans l'excès de ma joie délirante, je me suis écriée: «O Jésus,

mon amour! ma vocation, enfin je l'ai trouvée! _ma vocation, c'est

l'amour!_ Oui, j'ai trouvé ma place au sein de l'Eglise, et cette place,

ô mon Dieu, c'est vous qui me l'avez donnée: dans le cœur de l'Eglise

ma Mère, _je serai l'amour!_... Ainsi je serai tout; ainsi mon rêve sera

réalisé!»

Pourquoi parler de joie délirante? Non, cette expression n'est pas

juste; c'est plutôt la paix qui devint mon partage, la paix calme et

sereine du navigateur apercevant le phare qui lui indique le port. O

phare lumineux de l'amour! je sais comment arriver jusqu'à toi, j'ai

trouvé le secret de m'approprier tes flammes!

Je ne suis qu'une enfant impuissante et faible; cependant, c'est ma

faiblesse même qui me donne l'audace de m'offrir en victime à votre

amour, ô Jésus! Autrefois les hosties pures et sans taches étaient

seules agréées par le Dieu fort et puissant: pour satisfaire à la

justice divine il fallait des victimes parfaites; mais à la loi de

crainte a succédé la loi d'amour, et l'amour m'a choisie pour

holocauste, moi, faible et imparfaite créature! Ce choix n'est-il pas

digne de l'amour? Oui, pour que l'amour soit pleinement satisfait, il

faut qu'il s'abaisse jusqu'au néant et qu'il transforme en feu ce néant.

O mon Dieu, je le sais, _l'amour ne se paie que par l'amour_[135]. Aussi

j'ai cherché, j'ai trouvé le moyen de soulager mon cœur en vous

rendant amour pour amour.

«_Employez les richesses qui rendent injustes à vous faire des amis qui

vous reçoivent dans les Tabernacles éternels._»[136] Voilà, Seigneur, le

conseil que vous donnez à vos disciples, après leur avoir dit que _les

enfants de ténèbres sont plus habiles dans leurs affaires que les

enfants de lumière_[137].

Enfant de lumière, j'ai compris que mes désirs d'être tout, d'embrasser

toutes les vocations, étaient des richesses qui pourraient bien me

rendre injuste; alors je m'en suis servie à me faire des amis. Me

souvenant de la prière d'Elisée au prophète Elie, lorsqu'il lui demanda

son double esprit, je me présentai devant les Anges et l'assemblée des

Saints et je leur dis: «Je suis la plus petite des créatures, je connais

ma misère, mais je sais aussi combien les cœurs nobles et généreux

aiment à faire du bien; je vous conjure donc, bienheureux habitants de

la cité céleste, de m'adopter pour enfant: à vous seul reviendra la

gloire que vous me ferez acquérir; daignez exaucer ma prière,

obtenez-moi, je vous en supplie, _votre double amour_!»

Seigneur, je ne puis approfondir ma demande, je craindrais de me trouver

accablée sous le poids de mes désirs audacieux! Mon excuse, c'est mon

titre _d'enfant_: les enfants ne réfléchissent pas à la portée de leurs

paroles. Cependant, si leur père, si leur mère montent sur le trône et

possèdent d'immenses trésors, ils n'hésitent pas à contenter les désirs

des petits êtres qu'ils chérissent plus qu'eux-mêmes. Pour leur faire

plaisir, ils font des folies, ils vont même jusqu'à la faiblesse.

Eh bien, je suis l'enfant de la sainte Eglise. L'Eglise est reine

puisqu'elle est votre Epouse, ô divin Roi des rois! Ce ne sont pas les

richesses et la gloire--même la gloire du ciel--que réclame mon cœur.

La gloire, elle appartient de droit à mes frères: les Anges et les

Saints. Ma gloire à moi sera le reflet qui rejaillira du front de ma

Mère. Ce que je demande, c'est _l'amour_! Je ne sais plus qu'une chose,

_vous aimer_, ô Jésus! Les œuvres éclatantes me sont interdites, je

ne puis prêcher l'Evangile, verser mon sang... qu'importe? Mes frères

travaillent à ma place, et moi, _petit enfant_, je me tiens tout près du

trône royal, _j'aime_ pour ceux qui combattent.

Mais comment témoignerai-je mon amour, puisque l'amour se prouve par les

œuvres? Eh bien! _le petit enfant jettera des fleurs..._ il embaumera

de ses parfums le trône divin, il chantera de sa voix argentine le

cantique de l'amour!

Oui, mon Bien-Aimé, c'est ainsi que ma vie éphémère se consumera devant

vous. Je n'ai pas d'autre moyen pour vous prouver mon amour que de jeter

des fleurs: c'est-à-dire de ne laisser échapper aucun petit sacrifice,

aucun regard, aucune parole, de profiter des moindres actions et de les

faire par amour. Je veux souffrir par amour et même jouir par amour;

ainsi je jetterai des rieurs. Je n'en rencontrerai pas une sans

l'effeuiller pour vous... et puis je chanterai, je chanterai toujours,

même s'il faut cueillir mes roses au milieu des épines; et mon chant

sera d'autant plus mélodieux que ces épines seront plus longues et plus

piquantes.

Mais à quoi, mon Jésus, vous serviront mes fleurs et mes chants? Ah! je

le sais bien, cette pluie embaumée, ces pétales fragiles et de nulle

valeur, ces chants d'amour d'un cœur si petit vous charmeront quand

même. Oui, ces riens vous feront plaisir: ils feront sourire l'Eglise

triomphante qui, voulant jouer avec son petit enfant, recueillera ces

roses effeuillées et, les faisant passer par vos mains divines pour les

revêtir d'une valeur infinie, les jettera sur l'Eglise souffrante afin

d'en éteindre les flammes; sur l'Eglise militante afin de lui donner la

victoire.

O mon Jésus! je vous aime, j'aime l'Eglise ma mère, je me souviens que

_le plus petit mouvement de pur amour lui est plus utile que toutes les

autres œuvres réunies ensemble_[138]. Mais le pur amour est-il bien

dans mon cœur? Mes immenses désirs ne sont-ils pas un rêve, une

folie? Ah! s'il en est ainsi, éclairez-moi; vous le savez, je cherche la

vérité. Si mes désirs sont téméraires, faites-les disparaître; car ces

désirs sont pour moi le plus grand des martyres. Cependant, je l'avoue,

si je n'atteins pas un jour ces régions les plus élevées vers lesquelles

mon âme aspire, j'aurai goûté plus de douceur dans mon martyre, dans ma

folie, que je n'en goûterai au sein des joies éternelles; à moins que,

par un miracle, vous ne m'enleviez le souvenir de mes espérances

terrestres. Jésus! Jésus! s'il est si délicieux le désir de l'amour,

qu'est-ce donc de le posséder, d'en jouir à jamais?

Comment une âme aussi imparfaite que la mienne peut-elle aspirer à la

plénitude de l'amour? Quel est donc ce mystère? Pourquoi ne

réservez-vous pas, ô mon unique Ami, ces immenses aspirations aux

grandes âmes, aux aigles qui planent dans les hauteurs? Hélas! je ne

suis qu'un pauvre petit oiseau couvert seulement d'un léger duvet; je ne

suis pas un aigle, j'en ai simplement les yeux et le cœur... Oui,

malgré ma petitesse extrême, j'ose fixer le Soleil divin de l'amour, et

je brûle de m'élancer jusqu'à lui! Je voudrais voler, je voudrais imiter

les aigles; mais tout ce que je puis faire, c'est de soulever mes

petites ailes; il n'est pas en mon petit pouvoir de m'envoler.

Que vais-je devenir? Mourir de douleur en me voyant si impuissante? Oh!

non, je ne vais pas même m'affliger. Avec un audacieux abandon, je veux

rester là, fixant jusqu'à la mort mon divin Soleil. Rien ne pourra

m'effrayer, ni le vent, ni la pluie; et, si de gros nuages viennent à

cacher l'Astre d'amour, s'il me semble ne pas croire qu'il existe autre

chose que la nuit de cette vie, ce sera alors le moment de la _joie

parfaite_, le moment de pousser ma confiance jusqu'aux limites extrêmes,

me gardant bien de changer de place, sachant que par delà les tristes

nuages mon doux Soleil brille encore!

O mon Dieu! jusque-là je comprends votre amour pour moi; mais, vous le

savez, bien souvent je me laisse distraire de mon unique occupation, je

m'éloigne de vous, je mouille mes petites ailes à peine formées aux

misérables flaques d'eau que je rencontre sur la terre! Alors _je gémis

comme l'hirondelle_[139], et mon gémissement vous instruit de tout, et

vous vous souvenez, ô miséricorde infinie, _que vous n'êtes pas venue

appeler les justes, mais les pécheurs_[140].

Cependant, si vous demeurez sourd aux gazouillements plaintifs de votre

chétive créature, si vous restez voilé, eh bien! je consens à rester

mouillée, j'accepte d'être transie de froid, et je me réjouis encore de

cette souffrance pourtant méritée. O mon Astre chéri! oui, je suis

heureuse de me sentir petite et faible en votre présence et mon cœur

reste dans la paix... je sais que tous les aigles de votre céleste cour

me prennent en pitié, qu'ils me protègent, me défendent et mettent en

fuite les vautours, image des démons, qui voudraient me dévorer. Ah! je

ne les crains pas, je ne suis point destinée à devenir leur proie, mais

celle de l'Aigle divin.

O Verbe, ô mon Sauveur! c'est toi l'Aigle que j'aime et qui m'attires:

c'est toi qui, t'élançant vers la terre d'exil, as voulu souffrir et

mourir afin d'enlever toutes les âmes et de les plonger jusqu'au centre

de la Trinité sainte, éternel foyer de l'amour! C'est toi qui, remontant

vers l'inaccessible lumière, restes caché dans notre vallée de larmes

sous l'apparence d'une blanche hostie, et cela pour me nourrir de ta

propre substance. O Jésus! laisse-moi te dire que ton amour va jusqu'à

la folie... Comment veux-tu, devant cette folie, que mon cœur ne

s'élance pas vers toi? Comment ma confiance aurait-elle des bornes?

Ah! pour toi, je le sais, les Saints ont fait aussi des folies, ils ont

fait de grandes choses, puisqu'ils étaient des aigles! Moi, je suis trop

petite pour faire de grandes choses, et ma folie, c'est d'espérer que

ton amour m'accepte comme victime; ma folie, c'est de compter sur les

Anges et les Saints pour voler jusqu'à toi avec tes propres ailes, ô mon

Aigle adoré! Aussi longtemps que tu le voudras, je demeurerai les yeux

fixés sur toi, je veux être _fascinée_ par ton regard divin, je veux

devenir la proie de ton amour. Un jour, j'en ai l'espoir, tu fondras sur

moi, et, m'emportant au foyer de l'amour, tu me plongeras enfin dans ce

brûlant abîme, pour m'en faire devenir à jamais l'heureuse victime.

* * * * *

O Jésus! que ne puis-je dire à toutes les _petites âmes_ ta

condescendance ineffable! Je sens que si, par impossible, tu en trouvais

une plus faible que la mienne, tu te plairais à la combler de faveurs

plus grandes encore, pourvu qu'elle s'abandonnât avec une entière

confiance à ta miséricorde infinie!

Mais pourquoi ces désirs de communiquer tes secrets d'amour, ô mon

Bien-Aimé? N'est-ce pas toi seul qui me les as enseignés, et ne peux-tu

pas les révélera d'autres? Oui, je le sais, et je te conjure de le

faire; _je te supplie d'abaisser ton regard divin sur un grand nombre de

petites âmes, je te supplie de te choisir en ce monde une légion de

petites victimes, dignes de ton_ AMOUR!!!

* * * * *

[Illustration: JE VOUS AI PORTÉS SUR DES AILES D'AIGLE ET AMENÉS VERS

MOI. (Ex., XIX, 4.)]

[Illustration: VOIE D'ENFANCE SPIRITUELLE

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 51 / 403 题