CHAPITRE IX

L'Ascenseur divin.--Premières invitations aux joies éternelles.--La

nuit obscure.--La Table des pécheurs.--Comment cet ange de la terre

comprend la charité fraternelle.--Une grande victoire.--Un soldat

déserteur.

Mère bien-aimée, je croyais avoir fini, et vous me demandez plus de

détails sur ma vie religieuse. Je ne veux pas raisonner, mais je ne puis

m'empêcher de rire en prenant de nouveau la plume pour vous raconter des

choses que vous savez aussi bien que moi; enfin j'obéis. Je ne veux pas

chercher quelle utilité peut avoir ce manuscrit; je vous l'avoue, ma

Mère, si vous le brûliez sous mes yeux avant même de l'avoir lu, je n'en

éprouverais aucune peine.

* * * * *

Dans la communauté, on croit généralement que vous m'avez gâtée de toute

façon depuis mon entrée au Carmel; mais _l'homme ne voit que

l'apparence, c'est Dieu qui lit au fond des cœurs_[76]. O ma Mère, je

vous remercie une fois encore de ne m'avoir pas ménagée; Jésus savait

bien qu'il fallait à sa petite fleur l'eau vivifiante de l'humiliation,

elle était trop faible pour prendre racine sans ce moyen, et c'est à

vous qu'elle doit cet inestimable bienfait.

Depuis quelques mois, le divin Maître a changé complètement sa manière

de faire pousser sa petite fleur: la trouvant sans doute assez arrosée,

il la laisse maintenant grandir sous les rayons bien chauds d'un soleil

éclatant. Il ne veut plus pour elle que son sourire, qu'il lui donne

encore par vous, ma Mère vénérée. Ce doux soleil, loin de flétrir la

petite fleur, la fait croître merveilleusement. Au fond de son calice,

elle conserve les précieuses gouttes de rosée qu'elle a reçues

autrefois; et ces gouttes lui rappelleront toujours qu'elle est petite

et faible. Toutes les créatures pourraient se pencher vers elle,

l'admirer, l'accabler de leurs louanges; cela n'ajouterait jamais une

ombre de vaine satisfaction à la véritable joie qu'elle savoure en son

cœur, se voyant aux yeux de Dieu un pauvre petit néant, rien de plus.

En disant que tous les compliments me laisseraient insensible, je ne

veux pas parler, ma Mère, de l'amour et de la confiance que vous me

témoignez; j'en suis au contraire bien touchée, mais je sens que je n'ai

rien à craindre, je puis en jouir maintenant à mon aise, rapportant au

Seigneur ce qu'il a bien voulu mettre de bon en moi. S'il lui plaît de

me faire paraître meilleure que je ne le suis, cela ne me regarde pas,

il est libre d'agir comme il veut.

Mon Dieu, que les voies par lesquelles vous conduisez les âmes sont

différentes! Dans la vie des Saints, nous en voyons un grand nombre qui

n'ont rien laissé d'eux après leur mort: pas le moindre souvenir, pas le

moindre écrit. Il en est d'autres, au contraire, comme notre Mère sainte

Thérèse, qui ont enrichi l'Eglise de leur doctrine sublime, ne craignant

pas _de révéler les secrets du Roi_[77], afin qu'il soit plus connu,

plus aimé des âmes. Laquelle de ces deux manières plaît le mieux à

Notre-Seigneur? Il me semble qu'elles lui sont également agréables.

Tous les bien-aimés de Dieu ont suivi le mouvement de l'Esprit-Saint qui

a fait écrire au prophète: «_Dites au juste que tout est bien._»[78]

Oui, tout est bien lorsqu'on ne recherche que la volonté divine; c'est

pour cela que moi, pauvre petite fleur, j'obéis à Jésus en essayant de

faire plaisir à celle qui me le représente ici-bas.

* * * * *

Vous le savez, ma Mère, mon désir a toujours été de devenir sainte; mais

hélas! j'ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints,

qu'il existe entre eux et moi la même différence que nous voyons dans la

nature entre une montagne dont le sommet se perd dans les nuages, et le

grain de sable obscur foulé sous les pieds des passants.

Au lieu de me décourager, je me suis dit: «Le bon Dieu ne saurait

inspirer des désirs irréalisables; je puis donc, malgré ma petitesse,

aspirer à la sainteté. Me grandir, c'est impossible! Je dois me

supporter telle que je suis, avec mes imperfections sans nombre; mais

je veux chercher le moyen d'aller au ciel par une petite voie bien

droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. Nous sommes dans un

siècle d'inventions: maintenant ce n'est plus la peine de gravir les

marches d'un escalier; chez les riches, un ascenseur le remplace

avantageusement. Moi, je voudrais aussi trouver _un ascenseur_ pour

m'élever jusqu'à Jésus; car je suis trop petite pour gravir le rude

escalier de la perfection.»

Alors j'ai demandé aux Livres saints l'indication de _l'ascenseur_,

objet de mon désir; et j'ai lu ces mots sortis de la bouche même de la

Sagesse éternelle: «_Si quelqu'un est_ TOUT PETIT, _qu'il vienne à

moi._»[79] Je me suis donc approchée de Dieu, devinant bien que j'avais

découvert ce que je cherchais; voulant savoir encore ce qu'il ferait au

_tout petit_, j'ai continué mes recherches et voici ce que j'ai trouvé:

«_Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous

porterai sur mon sein, et je vous balancerai sur mes genoux._»[80]

Ah! jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses ne sont venues réjouir

mon âme. _L'ascenseur_ qui doit m'élever jusqu'au ciel, _ce sont vos

bras, ô Jésus!_ Pour cela je n'ai pas besoin de grandir, il faut au

contraire que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. O mon

Dieu, vous avez dépassé mon attente, et moi je veux chanter vos

miséricordes! _Vous m'avez instruite dès ma jeunesse, et jusqu'à présent

j'ai annoncé vos merveilles: je continuerai de les publier dans l'âge le

plus avancé[81]._

* * * * *

Quel sera-t-il pour moi cet âge avancé? Il me semble que ce pourrait

être aussi bien maintenant que plus tard: deux mille ans ne sont pas

plus aux yeux du Seigneur que vingt ans... qu'un seul jour!

Mais ne croyez pas, ma Mère, que votre enfant désire vous quitter,

estimant comme une plus grande grâce de mourir à l'aurore plutôt qu'au

déclin du jour; ce qu'elle estime, ce qu'elle désire uniquement, c'est

de faire plaisir à Jésus. Maintenant qu'il semble s'approcher d'elle

pour l'attirer au séjour de la gloire, son cœur se réjouit; elle le

sait, elle l'a compris, le bon Dieu n'a besoin de personne, encore moins

d'elle que des autres, pour faire du bien sur la terre.

En attendant, ma Mère vénérée, je connais votre volonté: vous désirez

que j'accomplisse près de vous une mission bien douce, bien facile[82];

et cette mission je l'achèverai du haut des cieux. Vous m'avez dit,

comme Jésus à saint Pierre: «_Pais mes agneaux_»; et moi, je me suis

étonnée, je me suis trouvée trop petite, je vous ai suppliée de faire

paître vous-même vos petits agneaux et de me garder par grâce avec eux.

Répondant un peu à mon juste désir, vous m'avez plutôt nommée leur

première compagne que leur maîtresse, me commandant toutefois de les

conduire dans les pâturages fertiles et ombragés, de leur indiquer les

herbes les meilleures et les plus fortifiantes, de leur désigner avec

soin les fleurs brillantes, mais empoisonnées, auxquelles ils ne doivent

jamais toucher sinon pour les écraser sous leurs pas.

Ma Mère, comment se fait-il que ma jeunesse, mon inexpérience ne vous

aient point effrayée? Comment ne craignez-vous pas que je laisse égarer

vos agneaux? En agissant ainsi, peut-être vous êtes-vous rappelé que

souvent le Seigneur se plaît à donner la sagesse aux plus petits.

Sur la terre, elles sont bien rares les âmes qui ne mesurent pas la

puissance divine à leurs courtes pensées! Le monde veut bien que,

partout ici-bas, il y ait des exceptions; seul, le bon Dieu n'a pas le

droit d'en faire. Depuis longtemps, je le sais, cette manière de mesurer

l'expérience aux années se pratique parmi les humains; car, en son

adolescence, le saint roi David chantait au Seigneur: «_Je suis jeune et

méprisé._» Dans le même psaume cependant il ne craint pas de dire: «_Je

suis devenu plus prudent que les vieillards, parce que j'ai recherché

votre volonté. Votre parole est la lampe qui éclaire mes pas; je suis

prêt à accomplir vos ordonnances, et je ne suis troublé de rien._»[83]

Vous n'avez pas même jugé imprudent, ma Mère, de me dire un jour que le

divin Maître illuminait mon âme et me donnait l'expérience des années.

Je suis trop petite maintenant pour avoir de la vanité, je suis trop

petite encore pour savoir tourner de belles phrases afin de laisser

croire que j'ai beaucoup d'humilité; j'aime mieux convenir simplement

_que le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses_[84]; et la plus

grande, c'est de m'avoir montré ma petitesse, mon impuissance à tout

bien.

* * * * *

Mon âme a connu bien des genres d'épreuves, j'ai beaucoup souffert

ici-bas! Dans mon enfance, je souffrais avec tristesse; aujourd'hui,

c'est dans la paix et la joie que je savoure tous les fruits amers. Pour

ne pas sourire en lisant ces pages, il faut, je l'avoue, que vous me

connaissiez à fond, ma Mère chérie; car est-il une âme apparemment moins

éprouvée que la mienne? Ah! si le martyre que je souffre depuis un an

apparaissait aux regards, quel étonnement! Puisque vous le voulez, je

vais essayer de l'écrire; mais il n'y a pas de termes pour expliquer ces

choses, et je serai toujours au-dessous de la réalité.

Au carême de l'année dernière, je me trouvai plus forte que jamais, et

cette force, malgré le jeûne que j'observais dans toute sa rigueur, se

maintint parfaitement jusqu'à Pâques; lorsque le jour du Vendredi Saint,

à la première heure, Jésus me donna l'espoir d'aller bientôt le

rejoindre dans son beau ciel. Oh! qu'il m'est doux ce souvenir!

Le jeudi soir, n'ayant pas obtenu la permission de rester au Tombeau la

nuit entière, je rentrai à minuit dans notre cellule. A peine ma tête se

posait-elle sur l'oreiller, que je sentis un flot monter en bouillonnant

jusqu'à mes lèvres; je crus que j'allais mourir et mon cœur se fendit

de joie. Cependant, comme je venais d'éteindre notre petite lampe, je

mortifiai ma curiosité jusqu'au matin et m'endormis paisiblement.

A cinq heures, le signal du réveil étant donné, je pensai tout de suite

que j'avais quelque chose d'heureux à apprendre; et, m'approchant de la

fenêtre, je le constatai bientôt en trouvant notre mouchoir rempli de

sang. O ma Mère, quelle espérance! J'étais intimement persuadée que mon

Bien-Aimé, en ce jour anniversaire de sa mort, me faisait entendre un

premier appel, comme un doux et lointain murmure qui m'annonçait son

heureuse arrivée.

Ce fut avec une grande ferveur que j'assistai à Prime, puis au Chapitre.

J'avais hâte d'être aux genoux de ma Mère pour lui confier mon bonheur.

Je ne ressentais pas la moindre fatigue, la moindre souffrance, aussi

j'obtins facilement la permission de finir mon carême comme je l'avais

commencé; et, ce jour du Vendredi Saint, je partageai toutes les

austérités du Carmel, sans aucun soulagement. Ah! jamais ces austérités

ne m'avaient semblé aussi délicieuses... l'espoir d'aller au ciel me

transportait d'allégresse.

Le soir de cet heureux jour je rentrai pleine de joie dans notre

cellule, et j'allais encore m'endormir doucement, lorsque mon bon Jésus

me donna, comme la nuit précédente, le même signe de mon entrée

prochaine dans l'éternelle vie. Je jouissais alors d'une foi si vive,

si claire, que la pensée du ciel faisait tout mon bonheur; je ne pouvais

croire qu'il y eût des impies n'ayant pas la foi, et me persuadais que,

certainement, ils parlaient contre leur pensée en niant l'existence d'un

autre monde.

Aux jours si lumineux du temps pascal, Jésus me fit comprendre qu'il y a

réellement des âmes sans foi et sans espérance qui, par l'abus des

grâces, perdent ces précieux trésors, source des seules joies pures et

véritables. Il permit que mon âme fût envahie par les plus épaisses

ténèbres et que la pensée du ciel, si douce pour moi depuis ma petite

enfance, me devînt un sujet de combat et de tourment. La durée de cette

épreuve n'était pas limitée à quelques jours, à quelques semaines; voilà

des mois que je la souffre, et j'attends encore l'heure de ma

délivrance. Je voudrais pouvoir exprimer ce que je sens; mais c'est

impossible! Il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en

comprendre l'obscurité. Cependant je vais essayer de l'expliquer par une

comparaison.

Je suppose que je suis née dans un pays environné d'épais brouillards;

jamais je n'ai contemplé le riant aspect de la nature, jamais je n'ai vu

un seul rayon de soleil. Dès mon enfance, il est vrai, j'entends parler

de ces merveilles, je sais que le pays où j'habite n'est pas ma patrie,

qu'il en est un autre vers lequel je dois sans cesse aspirer. Ce n'est

pas une histoire inventée par un habitant des brouillards, c'est une

vérité indiscutable; car le Roi de la patrie au brillant soleil est venu

trente-trois ans dans le pays des ténèbres... Hélas! _et les ténèbres

n'ont point compris qu'il était la lumière du monde_[85].

Mais, Seigneur, votre enfant l'a comprise votre divine lumière! elle

vous demande pardon pour ses frères incrédules, elle accepte de manger

aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur, elle

s'assied pour votre amour à cette table remplie d'amertume, où les

pauvres pécheurs prennent leur nourriture et dont elle ne veut point se

lever avant le signe de votre main. Mais ne peut-elle pas dire en son

nom, au nom de ses frères coupables: «_Ayez pitié de nous, Seigneur, car

nous sommes de pauvres pécheurs_[86]?» Renvoyez-nous justifiés! Que tous

ceux qui ne sont point éclairés du flambeau de la foi le voient luire

enfin! O mon Dieu, s'il faut que la table souillée par eux soit purifiée

par une âme qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain des

larmes, jusqu'à ce qu'il vous plaise de m'introduire dans votre lumineux

royaume; la seule grâce que je vous demande, c'est de ne jamais vous

offenser!

* * * * *

Je vous disais, ma Mère, que la certitude d'aller un jour loin de mon

pays ténébreux m'avait été donnée dès mon enfance; non seulement je

croyais d'après ce que j'entendais dire, mais encore je sentais dans mon

cœur, par des aspirations intimes et profondes, qu'une autre terre,

une région plus belle, me servirait un jour de demeure stable, de même

que le génie de Christophe Colomb lui faisait pressentir un nouveau

monde. Quand, tout à coup, les brouillards qui m'environnent pénètrent

dans mon âme et m'enveloppent de telle sorte, qu'il ne m'est plus

possible même de retrouver en moi l'image si douce de ma patrie... Tout

a disparu!...

Lorsque je veux reposer mon cœur, fatigué des ténèbres qui

l'entourent, par le souvenir fortifiant d'une vie future et éternelle,

mon tourment redouble. Il me semble que les ténèbres, empruntant la voix

des impies, me disent en se moquant de moi: «Tu rêves la lumière, une

patrie embaumée, tu rêves la possession éternelle du Créateur de ces

merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards où tu languis;

avance!... avance!... réjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que

tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant!...»

* * * * *

Mère bien-aimée, cette image de mon épreuve est aussi imparfaite que

l'ébauche comparée au modèle; cependant je ne veux pas en écrire plus

long, je craindrais de blasphémer... j'ai peur même d'en avoir trop dit.

Ah! que Dieu me pardonne! Il sait bien que, tout en n'ayant pas la

jouissance de la foi, je m'efforce d'en faire les œuvres. J'ai

prononcé plus d'actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie.

A chaque nouvelle occasion de combat, lorsque mon ennemi veut me

provoquer, je me conduis en brave: sachant que c'est une lâcheté de se

battre en duel, je tourne le dos à mon adversaire sans jamais le

regarder en face; puis je cours vers mon Jésus, je lui dis être prête à

verser tout mon sang pour confesser qu'il y a un ciel, je lui dis être

heureuse de ne pouvoir contempler sur la terre, avec les yeux de l'âme,

ce beau ciel qui m'attend, afin qu'il daigne l'ouvrir pour l'éternité

aux pauvres incrédules.

Aussi, malgré cette épreuve qui m'enlève tout sentiment de jouissance,

je puis m'écrier encore: «_Seigneur, vous me comblez de joie par tout ce

que vous faites._»[87] Car est-il une joie plus grande que celle de

souffrir pour votre amour? Plus la souffrance est intense, moins elle

paraît aux yeux des créatures, plus elle vous fait sourire, ô mon Dieu!

Et si, par impossible, vous deviez l'ignorer vous-même, je serais encore

heureuse de souffrir, dans l'espérance que, par mes larmes, je pourrais

empêcher ou réparer peut-être une seule faute commise contre la foi.

Vous allez croire sans doute, ma Mère vénérée, que j'exagère un peu la

nuit de mon âme. Si vous en jugez par les poésies que j'ai composées

cette année, je dois vous paraître inondée de consolations, une enfant

pour laquelle le voile de la foi s'est presque déchiré! Et cependant...

ce n'est plus un voile, c'est un mur qui s'élève jusqu'aux cieux et

couvre le firmament étoilé!

Lorsque je chante le bonheur du ciel, l'éternelle possession de Dieu, je

n'en ressens aucune joie; car je chante simplement _ce que je veux

croire_. Parfois, je l'avoue, un tout petit rayon de soleil éclaire ma

sombre nuit, alors l'épreuve cesse un instant; mais ensuite, le souvenir

de ce rayon, au lieu de me consoler, rend mes ténèbres plus épaisses

encore.

Ah! jamais je n'ai si bien senti que le Seigneur est doux et

miséricordieux; il ne m'a envoyé cette lourde croix qu'au moment où je

pouvais la porter; autrefois je crois bien qu'elle m'aurait jetée dans

le découragement. Maintenant elle ne produit qu'une chose: enlever tout

sentiment de satisfaction naturelle dans mon aspiration vers la patrie

céleste.

* * * * *

Ma Mère, il me semble qu'à présent rien ne m'empêche de m'envoler: car

je n'ai plus de grands désirs, si ce n'est celui d'aimer jusqu'à mourir

d'amour... Je suis libre, je n'ai aucune crainte, même celle que je

redoutais le plus, je veux dire la crainte de rester longtemps malade et

par suite d'être à charge à la communauté. Si cela fait plaisir au bon

Dieu, je consens volontiers à voir ma vie de souffrances, du corps et de

l'âme, se prolonger des années. Oh! non, je ne crains pas une longue

vie, je ne refuse pas le combat: «_Le Seigneur est la roche où je suis

élevée, qui dresse mes mains au combat et mes doigts à la guerre; il est

mon bouclier, j'espère en lui._»[88] Jamais je n'ai demandé à Dieu de

mourir jeune; il est vrai, je n'ai pas cessé de croire qu'il en serait

ainsi, mais sans rien faire pour l'obtenir.

Souvent le Seigneur se contente du désir de travailler pour sa gloire;

et mes désirs, vous le savez, ma Mère, ont été bien grands! Vous savez

aussi que Jésus m'a présenté plus d'un calice amer par rapport à mes

sœurs chéries! Ah! le saint roi David avait raison lorsqu'il

chantait: «_Qu'il est bon, qu'il est doux à des frères d'habiter

ensemble dans une parfaite union[89]!_» Mais c'est au sein des

sacrifices que cette union doit s'accomplir sur la terre. Non, ce n'est

pas pour vivre avec mes sœurs que je suis venue dans ce Carmel béni;

je pressentais bien, au contraire, que ce devait être un sujet de

grandes souffrances lorsqu'on ne veut rien accorder à la nature.

Comment peut-on dire qu'il est plus parfait de s'éloigner des siens?

A-t-on jamais reproché à des frères de combattre sur le même champ de

bataille, de voler ensemble pour cueillir la palme du martyre? Sans

doute on a jugé avec raison qu'ils s'encouragent mutuellement; mais

aussi que le martyre de chacun devient celui de tous.

Ainsi en est-il dans la vie religieuse que les théologiens appellent un

martyre. En se donnant à Dieu, le cœur ne perd pas sa tendresse

naturelle: cette tendresse, au contraire, grandit en devenant plus pure

et plus divine. C'est de cette tendresse que je vous aime, ma Mère, et

que j'aime mes sœurs. Oui, je suis heureuse de combattre en famille

pour la gloire du Roi des cieux; mais je serais prête aussi à voler sur

un autre champ de bataille, si le divin Général m'en exprimait le désir:

un commandement ne serait pas nécessaire, mais un simple regard, un

signe suffirait!

Depuis mon entrée au Carmel, j'ai toujours pensé que, si Jésus ne

m'emportait bien vite au ciel, le sort de la petite colombe de Noé

serait le mien: qu'un jour le Seigneur, ouvrant la fenêtre de l'arche,

me dirait de voler bien loin vers des rivages infidèles, portant avec

moi la branche d'olivier. Cette pensée m'a fait planer plus haut que

tout le créé.

Comprenant que, même au Carmel, il pouvait y avoir des séparations, j'ai

voulu par avance habiter dans les cieux; j'ai accepté, non seulement de

m'exiler au milieu d'un peuple inconnu, mais, ce qui m'était bien plus

amer, j'ai accepté l'exil pour mes sœurs. Deux d'entre elles, en

effet, furent demandées par le Carmel de Saïgon, que notre monastère

avait fondé. Pendant quelque temps, il fut sérieusement question de les

y envoyer. Ah! je n'aurais pas voulu dire une parole pour les retenir,

bien que mon cœur fût brisé à la pensée des épreuves qui les

attendaient...

Maintenant tout est passé, les supérieurs ont mis des obstacles

insurmontables à leur départ; à ce calice, je n'ai fait que tremper mes

lèvres, juste le temps d'en goûter l'amertume.

Laissez-moi vous dire, ma Mère, pourquoi, si la sainte Vierge me guérit,

je désire répondre à l'appel de nos Mères d'Hanoï. Il paraît que pour

vivre dans les Carmels étrangers, il faut une vocation toute spéciale;

beaucoup d'âmes s'y croient appelées sans l'être en effet. Vous m'avez

dit, ma Mère, que j'avais cette vocation, et que ma santé seule mettait

obstacle à son accomplissement.

Ah! s'il me fallait un jour quitter mon berceau religieux, ce ne serait

pas sans blessure. Je n'ai pas un cœur insensible; et c'est justement

parce qu'il est capable de souffrir beaucoup, que je désire donner à

Jésus tous les genres de souffrances qu'il pourrait supporter. Ici, je

suis aimée de vous, ma Mère, de toutes mes sœurs, et cette affection

m'est bien douce: voilà pourquoi je rêve un monastère où je serais

inconnue, où j'aurais à souffrir l'exil du cœur. Non, ce n'est pas

dans l'intention de rendre service au Carmel d'Hanoï que je quitterais

tout ce qui m'est cher, je connais trop mon incapacité; mon seul but

serait d'accomplir la volonté du bon Dieu et de me sacrifier pour lui au

gré de ses désirs. Je sens bien que je n'aurais aucune déception; car,

lorsqu'on s'attend à une souffrance pure, on est plutôt surpris de la

moindre joie; et puis, la souffrance elle-même devient la plus grande

des joies, quand on la recherche comme un précieux trésor.

Mais je suis malade maintenant, et je ne guérirai pas. Toutefois je

reste dans la paix; depuis longtemps je ne m'appartiens plus, je suis

livrée totalement à Jésus... Il est donc libre de faire de moi tout ce

qui lui plaira. Il m'a donné l'attrait d'un exil complet, il m'a demandé

si je consentais à boire ce calice: aussitôt je l'ai voulu saisir, mais

lui, retirant sa main, me montra que l'acceptation seule le contentait.

Mon Dieu, de quelles inquiétudes on se délivre en faisant le vœu

d'obéissance! Que les simples religieuses sont heureuses! Leur unique

boussole étant la volonté des supérieurs, elles sont toujours assurées

d'être dans le droit chemin, n'ayant pas à craindre de se tromper, même

s'il leur paraît certain que les supérieurs se trompent. Mais, lorsqu'on

cesse de consulter la boussole infaillible, aussitôt l'âme s'égare dans

des chemins arides où l'eau de la grâce lui manque bientôt.

Ma Mère, vous êtes la boussole que Jésus m'a donnée pour me conduire

sûrement au rivage éternel. Qu'il m'est doux de fixer sur vous mon

regard et d'accomplir ensuite la volonté du Seigneur! En permettant que

je souffre des tentations contre la foi, le divin Maître a beaucoup

augmenté dans mon cœur _l'esprit de foi_ qui me le fait voir vivant

en votre âme et me communiquant par vous ses ordres bénis. Je sais

bien, ma Mère, que vous me rendez doux et léger le fardeau de

l'obéissance; mais il me semble, d'après mes sentiments intimes, que je

ne changerais pas de conduite et que ma tendresse filiale ne souffrirait

aucune diminution, s'il vous plaisait de me traiter sévèrement, parce

que je verrais encore la volonté de mon Dieu se manifestant d'une autre

façon pour le plus grand bien de mon âme.

[Illustration: CELLULE DE Sr THÉRÈSE DE L'ENFANT-JÉSUS]

[Illustration: LE PREAU DU CARMEL DE LISIEUX

Un côté du Monastère.

_La fenêtre marquée d'une croix est celle de la cellule que St

Thérèse de l'Enfant-Jésus habita pendant les dernières années de sa

vie.--A gauche la salle du Chapitre où elle fit Profession._]

* * * * *

Parmi les grâces sans nombre que j'ai reçues cette année, je n'estime

pas la moindre celle qui m'a donné de comprendre dans toute son étendue

le précepte de la charité. Je n'avais jamais approfondi cette parole de

Notre-Seigneur: «_Le second commandement est semblable au premier: Tu

aimeras ton prochain comme toi-même._»[90] Je m'appliquais surtout à

aimer Dieu, et c'est en l'aimant que j'ai découvert le secret de ces

autres paroles: «_Ce ne sont pas ceux qui disent: Seigneur! Seigneur!

qui entreront dans le royaume des deux: mais celui qui fait la volonté

de mon Père._»[91]

Cette volonté, Jésus me l'a fait connaître, lorsqu'à la dernière Cène il

donna son _commandement nouveau_, quand il dit à ses Apôtres _de

s'entr'aimer comme il les a aimés lui-même_[92]... Et je me suis mise à

rechercher comment Jésus avait aimé ses disciples; j'ai vu que ce

n'était pas pour leurs qualités naturelles, j'ai constaté qu'ils étaient

ignorants et remplis de pensées terrestres. Cependant il les appelle ses

amis, ses frères, il désire les voir près de lui dans le royaume de son

Père et, pour leur ouvrir ce royaume, il veut mourir sur la croix,

disant _qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour

ceux qu'on aime_[93].

En méditant ces paroles divines, j'ai vu combien mon amour pour mes

sœurs était imparfait, j'ai compris que je ne les aimais pas comme

Jésus les aime. Ah! je devine maintenant que la vraie charité consiste à

supporter tous les défauts du prochain, à ne pas s'étonner de ses

faiblesses, à s'édifier de ses moindres vertus; mais surtout, j'ai

appris que la charité ne doit point rester enfermée dans le fond du

cœur, car _personne n'allume un flambeau pour le mettre sous le

boisseau, mais on le met sur le chandelier, afin qu'il éclaire tous ceux

qui sont dans la maison_[94]. Il me semble, ma Mère, que ce flambeau

représente la charité qui doit éclairer, réjouir, non seulement ceux qui

me sont le plus chers, mais _tous ceux qui sont dans la maison_.

Lorsque le Seigneur, dans l'ancienne loi, ordonnait à son peuple d'aimer

son prochain comme soi-même, il n'était pas encore descendu sur la

terre; et, sachant bien à quel degré l'on aime sa propre personne, il ne

pouvait demander davantage. Mais lorsque Jésus fait à ses Apôtres un

commandement nouveau, _son commandement à lui_[95], il n'exige plus

seulement d'aimer son prochain comme soi-même, mais comme il l'aime

lui-même, comme il l'aimera jusqu'à la consommation des siècles.

O mon Jésus! je sais que vous ne commandez rien d'impossible; vous

connaissez mieux que moi ma faiblesse et mon imperfection, vous savez

bien que jamais je n'arriverai à aimer mes sœurs comme vous les

aimez, si vous-même, ô mon divin Sauveur, ne les aimez encore _en moi_.

C'est parce que vous voulez m'accorder cette grâce que vous avez fait un

commandement _nouveau_. Oh! que je l'aime! puisqu'il me donne

l'assurance que votre volonté est _d'aimer en moi_ tous ceux que vous me

commandez d'aimer.

Oui, je le sens, lorsque je suis charitable c'est Jésus seul qui agit en

moi; plus je suis unie à lui, plus aussi j'aime toutes mes sœurs. Si

je veux augmenter en mon cœur cet amour et que le démon essaie de me

mettre devant les yeux les défauts de telle ou telle sœur, je

m'empresse de rechercher ses vertus, ses bons désirs; je me dis que, si

je l'ai vue tomber une fois, elle peut bien avoir remporté un grand

nombre de victoires qu'elle cache par humilité; et que, même ce qui me

paraît une faute peut très bien être, à cause de l'intention, un acte de

vertu. J'ai d'autant moins de peine à me le persuader que j'en fis

l'expérience par moi-même.

Un jour, pendant la récréation, la portière vint demander une sœur

pour une besogne qu'elle désigna. J'avais un désir d'enfant de

m'employer à ce travail, et justement le choix tomba sur moi. Aussitôt

je commence à plier notre ouvrage, mais assez doucement pour que ma

voisine ait plié le sien avant moi, car je savais la réjouir en lui

laissant prendre ma place. La sœur qui demandait de l'aide, me voyant

si peu pressée, dit en riant: «Ah! je pensais bien que vous ne mettriez

pas cette perle à votre couronne, vous alliez trop lentement!» Et toute

la communauté crut que j'avais agi par nature.

Je ne saurais dire combien ce petit événement me fut profitable et me

rendit indulgente. Il m'empêche encore d'avoir de la vanité quand je

suis jugée favorablement, car je me dis: Puisque mes petits actes de

vertu peuvent être pris pour des imperfections, on peut tout aussi bien

se tromper en appelant vertu ce qui n'est qu'imperfection; et je répète

alors avec saint Paul: «_Je me mets fort peu en peine d'être jugée par

aucun tribunal humain. Je ne me juge pas moi-même. Celui qui me juge,

c'est le Seigneur._»[96]

Oui, c'est le Seigneur, c'est Jésus qui me juge! Et pour me rendre son

jugement favorable, ou plutôt pour ne pas être jugée du tout, puisqu'il

a dit: «_Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés_[97]», je veux toujours

avoir des pensées charitables.

* * * * *

Je reviens au saint Evangile où le Seigneur m'explique bien clairement

en quoi consiste son _commandement nouveau_.

Je lis en saint Matthieu: «_Vous avez appris qu'il a été dit: Vous

aimerez votre ami, et vous haïrez votre ennemi. Pour moi, Je vous dis:

Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent._»[98]

Sans doute, au Carmel, on ne rencontre pas d'ennemis, mais enfin, il y a

des sympathies; on se sent attiré vers telle sœur, au lieu que telle

autre vous ferait faire un long détour pour éviter sa rencontre. Eh

bien, Jésus me dit que cette sœur il faut l'aimer, qu'il faut prier

pour elle, quand même sa conduite me porterait à croire qu'elle ne

m'aime pas: «_Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en

saura-t-on? car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment._»[99] Et

ce n'est pas assez d'aimer, il faut le prouver. On est naturellement

heureux de faire plaisir à un ami; mais cela n'est point de la charité,

car les pécheurs le font aussi.

Voici ce que Jésus m'enseigne encore: «_Donnez à quiconque vous demande;

et si l'on prend ce qui vous appartient, ne le redemandez pas._»[100]

Donner à toutes celles qui demandent, c'est moins doux que d'offrir

soi-même par le mouvement de son cœur; encore, lorsqu'on vous demande

avec affabilité, cela ne coûte pas de donner; mais si par malheur on use

de paroles peu délicates, aussitôt l'âme se révolte quand elle n'est

pas affermie dans la charité parfaite; elle trouve alors mille raisons

pour refuser ce qui lui est ainsi demandé, et ce n'est qu'après avoir

convaincu la solliciteuse de son indélicatesse qu'elle lui donne _par

grâce_ ce qu'elle réclame, ou qu'elle lui rend un léger service qui lui

prend vingt fois moins de temps qu'il n'en a fallu pour faire valoir des

obstacles et des droits imaginaires.

S'il est difficile de donner à quiconque demande, il l'est encore bien

plus de _laisser prendre ce qui appartient sans le redemander_. O ma

Mère, je dis que c'est difficile, je devrais plutôt dire que cela

_semble_ difficile; car _le joug du Seigneur est suave et léger_[101]:

lorsqu'on l'accepte, on sent aussitôt sa douceur.

Je disais: Jésus ne veut pas que je réclame ce qui m'appartient; cela

devrait me paraître tout naturel, puisque réellement rien ne

m'appartient en propre: je dois donc me réjouir lorsqu'il m'arrive de

sentir la pauvreté dont j'ai fait le vœu solennel. Autrefois je

croyais ne tenir à quoi que ce soit; mais, depuis que les paroles de

Jésus me sont lumineuses, je me vois bien imparfaite. Par exemple si, me

mettant à l'ouvrage pour la peinture, je trouve les pinceaux en

désordre, si une règle ou un canif a disparu, la patience est bien près

de m'abandonner et je dois la prendre à deux mains pour ne pas réclamer

avec amertume les objets qui me manquent.

Ces choses indispensables je puis sans doute les demander, mais en le

faisant avec humilité je ne manque pas au commandement de Jésus; au

contraire, j'agis comme les pauvres qui tendent la main pour recevoir le

nécessaire; s'ils sont rebutés, ils ne s'en étonnent pas, personne ne

leur doit rien. Ah! quelle paix inonde l'âme lorsqu'elle s'élève

au--dessus des sentiments de la nature! Non, il n'est pas de joie

comparable à celle que goûte le véritable pauvre d'esprit! S'il demande

avec détachement une chose nécessaire, et que non seulement cette chose

lui soit refusée, mais encore que l'on essaie de prendre ce qu'il a, il

suit le conseil de Nôtre-Seigneur: «_Abandonnez même votre manteau à

celui qui veut plaider pour avoir votre robe._»[102]

Abandonner son manteau, c'est, il me semble, renoncer à ses derniers

droits, se considérer comme la servante, l'esclave des autres. Lorsqu'on

a quitté son manteau, c'est plus facile de marcher, de courir, aussi

Jésus ajoute-t-il: «_Et qui que ce soit qui vous force défaire mille

pas, faites-en deux mille de plus avec lui._»[103] Non, ce n'est pas

assez pour moi de donner à quiconque me demande, je dois aller au-devant

des désirs, me montrer très obligée, très honorée de rendre service; et,

si l'on prend une chose à mon usage, paraître heureuse d'en être

_débarrassée_.

Toutefois je ne puis pas toujours pratiquer à la lettre les paroles de

l'Evangile; il se rencontre des occasions où je me vois contrainte de

refuser quelque chose à mes sœurs. Mais lorsque la charité a jeté de

profondes racines dans l'âme, elle se montre à l'extérieur: il y a une

façon si gracieuse de refuser ce qu'on ne peut donner, que le refus fait

autant de plaisir que le don. Il est vrai qu'on se gêne moins de mettre

à contribution celles qui se montrent toujours disposées à obliger;

cependant, sous prétexte que je serais forcée de refuser, je ne dois pas

m'éloigner des sœurs qui demandent facilement des services, puisque

le divin Maître a dit: «_N'évitez point celui qui veut emprunter de

vous._»[104]

Je ne dois pas non plus être obligeante afin de le paraître ou dans

l'espoir qu'une autre fois la sœur que j'oblige me rendra service à

son tour; car Nôtre-Seigneur a dit encore: «_Si vous prêtez à ceux de

qui vous espérez recevoir quelque chose, quel gré vous en saura-t-on?

les pécheurs même prêtent aux pécheurs afin d'en recevoir autant. Mais

pour vous, faites du bien, prêtez sans en rien espérer, et votre

récompense sera grande._»[105]

Oh! oui, la récompense est grande, même sur la terre. Dans cette voie,

il n'y a que le premier pas qui coûte. _Prêter sans en rien espérer_,

cela paraît dur; on aimerait mieux _donner_, car une chose donnée

n'appartient plus. Lorsqu'on vient vous dire d'un air tout à fait

convaincu: «Ma sœur, j'ai besoin de votre aide pendant quelques

heures; mais soyez tranquille, j'ai permission de notre Mère, et je vous

rendrai le temps que vous me donnez.» Vraiment, lorsqu'on sait très bien

que jamais le temps prêté ne sera rendu, on aimerait mieux dire: «Je

vous le donne!» Cela contenterait l'amour-propre; Car c'est un acte plus

généreux de donner que de prêter, et puis on fait sentir à la sœur

que l'on ne compte pas sur ses services.

Ah! que les enseignements divins sont contraires aux sentiments de la

nature! Sans le secours de la grâce, il serait impossible, non seulement

de les mettre en pratique, mais encore de les comprendre.

* * * * *

Ma Mère chérie, je sens que, plus que jamais, je me suis très mal

expliquée. Je ne sais quel intérêt vous pourrez trouver à lire toutes

ces pensées confuses. Enfin je n'écris pas pour faire une œuvre

littéraire; si je vous ennuie par cette sorte de discours sur la

charité, du moins vous verrez que votre enfant a fait preuve de bonne

volonté.

Hélas! je suis loin, je l'avoue, de pratiquer ce que je comprends; et

cependant le seul désir que j'en ai me donne la paix. S'il m'arrive de

tomber en quelque faute contraire, je me relève aussitôt; depuis

quelques mois, je n'ai plus même à combattre, je puis dire avec notre

Père saint Jean de la Croix: «_Ma demeure est entièrement pacifiée_», et

j'attribue cette paix intime à un certain combat dans lequel j'ai été

victorieuse. A partir de ce triomphe, la milice céleste vient à mon

secours, ne pouvant souffrir de me voir blessée après avoir lutté

vaillamment dans l'occasion que je vais décrire.

Une sainte religieuse de la communauté avait autrefois le talent de me

déplaire en tout; le démon s'en mêlait, car c'était lui certainement qui

me faisait voir en elle tant de côtés désagréables; aussi, ne voulant

pas céder à l'antipathie naturelle que j'éprouvais, je me dis que la

charité ne devait pas seulement consister dans les sentiments, mais se

laisser voir dans les œuvres. Alors je m'appliquai à faire pour cette

sœur ce que j'aurais fait pour la personne que j'aime le plus. A

chaque fois que je la rencontrais, je priais le bon Dieu pour elle, lui

offrant toutes ses vertus et ses mérites. Je sentais bien que cela

réjouissait grandement mon Jésus; car il n'est pas d'artiste qui n'aime

à recevoir des louanges de ses œuvres, et le divin Artiste des âmes

est heureux lorsqu'on ne s'arrête pas à l'extérieur, mais que, pénétrant

jusqu'au sanctuaire intime qu'il s'est choisi pour demeure, on en admire

la beauté.

Je ne me contentais pas de prier beaucoup pour celle qui me donnait tant

de combats, je tâchais de lui rendre tous les services possibles; et

quand j'avais la tentation de lui répondre d'une façon désagréable, je

m'empressais de lui faire un aimable sourire, essayant de détourner la

conversation; car il est dit dans l'Imitation _qu'il vaut mieux laisser

chacun dans son sentiment que de s'arrêter à contester_[106].

Souvent aussi, quand le démon me tentait violemment et que je pouvais

m'esquiver sans qu'elle s'aperçût de ma lutte intime, je m'enfuyais

_comme un soldat déserteur_.... Et sur ces entrefaites, elle me dit un

jour d'un air radieux: «Ma sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus,

voudriez-vous me confier ce qui vous attire tant vers moi? Je ne vous

rencontre pas que vous ne me fassiez le plus gracieux sourire.» Ah! ce

qui m'attirait, c'était Jésus caché au fond de son âme, Jésus qui rend

doux ce qu'il y a de plus amer!

* * * * *

Je vous parlais à l'instant, ma Mère, de mon dernier moyen pour éviter

une défaite dans les combats de la vie, je veux dire _la désertion_. Ce

moyen peu honorable, je l'employais pendant mon noviciat, il m'a

toujours parfaitement réussi. Je vais vous en citer un éclatant exemple

qui, je crois, vous fera sourire:

Vous étiez malade depuis plusieurs jours d'une bronchite qui nous donna

bien des inquiétudes. Un matin, je vins tout doucement remettre à votre

infirmerie les clefs de la grille de communion, car j'étais sacristine.

Au fond, je me réjouissais d'avoir cette occasion de vous voir, mais je

me gardais bien de le faire paraître. Or, l'une de vos filles, animée

d'un saint zèle, crut que j'allais vous éveiller et voulut discrètement

me prendre les clefs. Je lui répondis, le plus poliment possible, que je

désirais autant qu'elle ne point faire de bruit, et j'ajoutai que

c'était _mon droit_ de rendre les clefs. Je comprends aujourd'hui qu'il

eût été plus parfait de céder tout simplement, mais je ne le comprenais

pas alors et voulus entrer à sa suite, malgré elle.

Bientôt le malheur redouté arriva, le bruit que nous faisions vous fit

ouvrir les yeux, et tout retomba sur moi! La sœur à laquelle j'avais

résisté se hâta de prononcer tout un discours, dont le fond était ceci:

«C'est ma sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus qui a fait le bruit.» Je

brûlais du désir de me défendre; mais heureusement il me vint une idée

lumineuse; je me dis que, certainement, si je commençais à me justifier

j'allais perdre la paix de mon âme; de plus, que ma vertu étant trop

faible pour me laisser accuser sans rien répliquer, je devais choisir la

fuite pour dernière planche de salut. Aussitôt pensé, aussitôt fait. Je

partis... mais mon cœur battait si fort qu'il me fut impossible

d'aller loin, et je m'assis dans l'escalier pour jouir en paix des

fruits de ma victoire. Sans doute, c'était là une singulière bravoure;

cependant il vaut mieux, je crois, ne pas s'exposer au combat lorsque la

défaite est certaine.

Hélas! quand je pense au temps de mon noviciat, comme je constate mon

imperfection! Je ris maintenant de certaines choses. Ah! que le Seigneur

est bon d'avoir élevé mon âme, de lui avoir donné des ailes! Tous les

filets des chasseurs ne sauraient plus m'effrayer; car _c'est en vain

que l'on jette le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes_[107].

Plus tard, il se pourra que le temps où je suis me paraisse rempli de

bien des misères encore, mais je ne m'étonne plus de rien, je ne

m'afflige pas en me voyant la faiblesse même; au contraire, c'est en

elle que je me glorifie et je m'attends chaque jour à découvrir en moi

de nouvelles imperfections. Je l'avoue, ces lumières sur mon néant me

font plus de bien que des lumières sur la foi.

Me souvenant que _la charité couvre la multitude des péchés_[108], je

puise à cette mine féconde ouverte par le Seigneur dans son Evangile

sacré. Je fouille dans les profondeurs de ses paroles adorables, et je

m'écrie avec David: «_J'ai couru dans la voie de vos commandements,

depuis que vous avez dilaté mon cœur._»[109] Et la charité seule peut

dilater mon cœur... O Jésus! depuis que cette douce flamme le

consume, je cours avec délices dans la voie de _votre commandement

nouveau_, et je veux y courir jusqu'au jour bienheureux où, m'unissant

au cortège virginal, je vous suivrai dans les espaces infinis, chantant

votre _Cantique nouveau_ qui doit être celui de l'AMOUR.

[Illustration]

[Illustration: VOIE D'ENFANCE SPIRITUELLE PAIX · SIMPLICITÉ ·

TA FORCE EST DANS LE REPOS ET LA CONFIANCE Is. XXX. LE PLUS PETIT

DEVIENDRA LE CHEF D'UN PEUPLE NOMBREUX Is. LX.

«Seigneur, vous le voyez, je suis trop petite pour nourrir vos

enfants; si vous voulez leur donner par moi ce qui convient à

chacune, remplissez ma petite main, et sans quitter vos bras, sans

même détourner la tête, je distribuerai vos trésors à l'âme qui

viendra me demander sa nourriture.»

]

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 49 / 403 题