Bientôt, mon père résolut de quitter Alençon pour venir habiter Lisieux
et nous rapprocher ainsi de mon oncle, frère de ma mère. Il fit ce
sacrifice dans le but de confier mes sœurs, encore jeunes, à la
direction de ma chère tante, afin qu'elle les guidât dans leur nouvelle
mission et nous servît en quelque sorte de mère. Je ne ressentis
aucun chagrin en abandonnant ma ville natale; les enfants aiment le
changement et ce qui sort de l'ordinaire; ce fut donc avec plaisir que
je vins à Lisieux. Je me souviens du voyage, de l'arrivée le soir chez
mon oncle; je vois encore mes petites cousines, Jeanne et Marie, nous
attendant sur le seuil de la maison avec ma tante. Oh! que je fus
touchée de l'affection que nos chers parents nous témoignèrent!
Le lendemain, on nous conduisit dans notre nouvelle demeure, je veux
dire aux Buisson nets, quartier solitaire situé tout près de la belle
promenade nommée «Jardin de l'étoile». La maison louée par mon père me
parut charmante: un belvédère d'où la vue s'étendait au loin, le jardin
anglais devant la façade, et derrière la maison un autre grand jardin
potager; tout cela pour ma jeune imagination fut du nouveau heureux. En
effet, cette riante habitation devint le théâtre de bien douces joies,
de scènes de famille inoubliables. Ailleurs, comme je l'ai dit plus
haut, j'étais exilée, je pleurais, je sentais que je n'avais plus de
mère! Là, mon petit cœur s'épanouissait et je souriais encore à la
vie.
Dès le réveil, je trouvais les caresses de mes sœurs et puis à leurs
côtés je faisais ma prière. Je prenais ensuite avec Pauline ma leçon de
lecture; je me rappelle que le mot _cieux_ fut le premier que je pus
lire seule. Aussitôt ma classe finie, je montais au belvédère, résidence
habituelle de mon père; ah! combien j'étais heureuse lorsque j'avais de
bonnes notes à lui annoncer!
Tous les après-midi j'allais faire avec lui une petite promenade,
visiter le Saint Sacrement, un jour dans une église, le lendemain dans
une autre. C'est ainsi que j'entrai pour la première fois dans la
chapelle du Carmel. «Vois-tu, ma petite reine, me dit papa, derrière
cette grande grille, il y a de saintes religieuses qui prient toujours
le bon Dieu.» J'étais bien loin de penser que, neuf ans plus tard, je
serais parmi elles; que là, dans ce Carmel béni, je recevrais de si
grandes grâces!
Après la promenade, je rentrais à la maison où je faisais mes devoirs;
puis, tout le reste du temps, je sautillais dans le jardin autour de mon
bon père. Je ne savais pas jouer à la poupée; mon plus grand plaisir
était de préparer des tisanes avec des graines et des écorces d'arbres.
Quand mes infusions prenaient une belle teinte, je les offrais vite à
papa, dans une jolie petite tasse qui donnait vraiment envie d'en
savourer le contenu. Ce tendre père quittait aussitôt son travail et
puis, en souriant, faisait semblant de boire.
J'aimais aussi à cultiver des fleurs; je m'amusais à dresser de petits
autels dans un enfoncement qui se trouvait, par bonheur, au milieu du
mur de mon jardin. Quand tout était prêt, je courais vers papa qui
s'extasiait, pour me faire plaisir, devant mes autels merveilleux,
admirant ce que j'estimais un chef-d'œuvre! Je ne finirais pas, si je
voulais raconter mille traits de ce genre dont j'ai gardé le souvenir.
Ah! comment dirais-je toutes les tendresses que mon incomparable père
prodiguait à sa petite reine?
Ils étaient pour moi de beaux jours ceux où mon _roi chéri_--comme
j'aimais à l'appeler--m'emmenait avec lui à la pêche. Quelquefois
j'essayais moi-même de pêcher avec ma petite ligne; plus souvent je
préférais m'asseoir à l'écart sur l'herbe fleurie. Alors mes pensées
devenaient bien profondes; et, sans savoir ce que c'était que méditer,
mon âme se plongeait dans une réelle oraison. J'écoutais les bruits
lointains, le murmure du vent. Parfois la musique militaire m'envoyait
de la ville quelques notes indécises, et «mélancolisait» doucement mon
cœur. La terre me semblait un lieu d'exil et je rêvais le ciel!
L'après-midi passait vite; bientôt il fallait revenir aux Buissonnets;
mais, avant de plier bagage, je prenais la collation apportée dans mon
petit panier. Hélas! la belle tartine de confiture préparée par mes
sœurs avait changé d'aspect. Au lieu de sa vive couleur, je ne voyais
plus qu'une légère teinte rose toute _vieillie et rentrée_. Alors la
terre me semblait plus triste encore, et je comprenais qu'au ciel
seulement la joie serait sans nuages.
A propos de nuages, je me souviens qu'un jour le beau ciel bleu de la
campagne s'en couvrit; bientôt l'orage se mit à gronder avec force,
accompagné d'éclairs étincelants. Je me tournais à droite et à gauche
pour ne rien perdre de ce majestueux spectacle; enfin je vis la foudre
tomber dans un pré voisin, et, loin d'en éprouver la moindre frayeur, je
fus ravie; il me sembla que le bon Dieu était tout près de moi! Mon père
chéri, moins content que sa reine, vint la tirer de son ravissement;
déjà l'herbe et les grandes pâquerettes, plus hautes que moi,
étincelaient de pierres précieuses, et nous avions à traverser plusieurs
prairies avant de gagner la route. Il me prit donc dans ses bras, malgré
son attirail de lignes, et de là, je regardais en bas les beaux
diamants, regrettant presque de n'en être pas couverte et inondée.
* * * * *
Il me semble ne pas avoir dit que, pendant mes promenades journalières,
à Lisieux comme à Alençon, je portais souvent l'aumône aux malheureux.
Un jour, nous vîmes un pauvre vieillard qui se traînait péniblement sur
des béquilles. Je m'approchai pour lui donner ma petite pièce; il fixa
sur moi un long et triste regard, puis, secouant la tête avec un
douloureux sourire, il refusa mon aumône. Je ne puis dire ce qui se
passa dans mon cœur. J'aurais voulu le consoler, le soulager; au lieu
de cela, je venais peut-être de l'humilier, de lui faire de la peine!
Sans doute il devina ma pensée, car je le vis bientôt se détourner et
me sourire de loin. A ce moment, mon bon père venait de m'acheter un
gâteau, j'avais grande envie de courir pour le donner au vieillard; je
me disais: «Il n'a pas voulu d'argent, mais bien sûr, un gâteau lui
ferait plaisir.» Puis je ne sais quelle crainte me retint; j'avais le
cœur si gros que je pouvais à peine cacher mes larmes; enfin je me
rappelai avoir entendu dire que le jour de la première communion on
obtenait toutes les grâces demandées: cette pensée me consola aussitôt.
Bien que je n'eusse alors que six ans, je me dis: «Je prierai pour mon
pauvre, le jour de ma première communion;» et, cinq ans plus tard, je
tins fidèlement ma résolution. J'ai toujours pensé que ma prière
enfantine pour ce membre souffrant de Notre-Seigneur avait été bénie et
récompensée.
En grandissant, j'aimais le bon Dieu de plus en plus, et je lui donnais
bien souvent mon cœur, me servant de la formule que ma mère m'avait
apprise; je m'efforçais de plaire à Jésus en toutes mes actions et je
faisais grande attention à ne l'offenser jamais. Cependant, un jour, je
commis une faute qui vaut bien la peine d'être rapportée ici; elle me
donne un grand sujet de m'humilier, et je crois en avoir eu la
contrition parfaite.
C'était au mois de mai 1878. Mes sœurs me trouvant trop petite pour
aller aux exercices du mois de Marie tous les soirs, je restais avec la
bonne, et faisais avec elle mes dévotions devant mon autel à moi, que
j'arrangeais à ma façon. Tout était si petit, chandeliers, pots de
fleurs, etc., que deux allumettes-bougies suffisaient pour l'éclairer
parfaitement. Quelquefois Victoire, pour économiser ma provision
d'allumettes, me faisait la surprise de deux véritables bouts de bougie;
mais c'était rare.
Un soir, nous allions nous mettre en prière, je lui dis: «Voulez-vous
commencer le _Souvenez-vous_, je vais allumer.» Elle fit semblant de
commencer, puis me regarda en riant très fort. Moi, qui voyais mes
précieuses allumettes se consumer rapidement, je la suppliai encore une
fois de dire bien vite le _Souvenez-vous_. Même silence! mêmes éclats de
rire! Alors, au comble de l'indignation, je me levai, et, sortant de ma
douceur habituelle, je frappai du pied avec force en criant bien haut:
«Victoire, vous êtes une méchante!» La pauvre fille n'avait plus envie
de rire; elle me regardait, muette d'étonnement, et me montrait, mais
trop tard, la surprise de ses deux bouts de bougie cachés sous son
tablier. Après avoir pleuré de colère, hélas! je versai des larmes de
contrition; j'étais toute honteuse et désolée et je pris la ferme
résolution de ne plus jamais recommencer.
Peu de temps après, j'allai me confesser. Bien doux souvenir pour moi!
Pauline me disait: «Ma petite Thérèse, ce n'est pas à un homme, mais au
bon Dieu lui-même que tu vas avouer tes péchés.» J'en devins si
persuadée que je lui demandai sérieusement s'il ne fallait pas dire à M.
l'abbé D*** _que je l'aimais de tout mon cœur_, puisque c'était au
bon Dieu que j'allais parler en sa personne.
Bien instruite de tout ce que je devais faire, j'entrai au
confessionnal, et, me tournant juste en face du prêtre pour mieux le
voir, je me confessai et reçus sa bénédiction avec un grand esprit de
foi;--ma sœur m'ayant assuré qu'à ce moment solennel les larmes du
petit Jésus allaient purifier mon âme.--Je me souviens de l'exhortation
qui me fut adressée: elle m'invitait surtout à la dévotion envers la
sainte Vierge; et je me promis de redoubler de tendresse pour celle qui
tenait déjà une bien grande place dans mon cœur.
Enfin, je passai mon petit chapelet pour le faire bénir, et je sortis du
confessionnal si contente et si légère que jamais je n'avais senti
autant de joie. C'était le soir. Arrivée sous un réverbère je m'arrêtai,
et tirant de ma poche le chapelet nouvellement bénit, je le tournai et
retournai dans tous les sens. «Que regardes-tu, ma petite Thérèse?» me
dit Pauline. «Mais, je regarde _comment c'est fait, un chapelet bénit_!»
Cette naïve réponse amusa beaucoup mes sœurs. Pour moi, je restai
bien longtemps pénétrée de la grâce que j'avais reçue; depuis, je
voulais me confesser aux grandes fêtes, et cette confession, je puis le
dire, remplissait d'allégresse tout mon petit intérieur.
_Les fêtes!_... Ah! que de souvenirs embaumés ce simple mot me
rappelle!... _Les fêtes!_... je les aimais tant! Mes sœurs savaient
si bien m'expliquer les mystères cachés en chacune d'elles! Oui, ces
jours de la terre devenaient pour moi des jours du ciel. J'aimais
surtout les processions du Saint Sacrement. Quelle joie de semer des
fleurs sous les pas du bon Dieu! Mais, avant de les y laisser tomber, je
les lançais bien haut et je n'étais jamais aussi heureuse qu'en voyant
mes roses effeuillées toucher l'ostensoir sacré.
_Les fêtes!_ Ah! si les grandes étaient rares, chaque semaine en
ramenait une bien chère à mon cœur: _le dimanche_. Quelle journée
radieuse! C'était la fête du bon Dieu, la fête du _repos_. D'abord,
toute la famille partait à la grand'messe; et je me rappelle qu'au
moment du sermon,--notre chapelle étant éloignée de la chaire--il
fallait descendre et trouver des places dans la nef, ce qui n'était pas
très facile. Mais, pour la petite Thérèse et son père, tout le monde
s'empressait de leur offrir des chaises. Mon oncle se réjouissait en
nous voyant arriver tous les deux; il m'appelait _son petit rayon de
soleil_, et disait que, de voir ce vénérable patriarche conduisant par
la main sa petite fille, c'était un tableau qui le ravissait.
Moi, je ne m'inquiétais guère d'être regardée, je ne m'occupais que
d'écouter attentivement le prêtre. Un sermon sur la Passion de
Notre-Seigneur fut le premier que je compris et qui me toucha
profondément; j'avais alors cinq ans et demi, et depuis je pus saisir
et goûter le sens de toutes les instructions.
Quand il était question de sainte Thérèse, mon père se penchait et me
disait tout bas: «Ecoute bien, ma petite reine, on parle de ta sainte
patronne.» J'écoutais bien, en effet, mais je l'avoue, je regardais plus
souvent papa que le prédicateur. Sa belle figure me disait tant de
choses! Parfois ses yeux se remplissaient de larmes qu'il s'efforçait
vainement de retenir. En écoutant les vérités éternelles, il semblait
déjà ne plus habiter la terre; son âme me paraissait plongée dans un
autre monde. Hélas! sa course était loin, bien loin d'être à son terme:
de longues et douloureuses années devaient s'écouler encore avant que le
beau ciel s'ouvrît à ses yeux et que le Seigneur, de sa main divine,
essuyât les larmes amères de son fidèle serviteur.
Je reviens à ma journée du dimanche. Cette joyeuse fête qui passait si
rapidement avait bien aussi sa teinte de mélancolie: mon bonheur était
sans mélange jusqu'à complies; mais, à partir de cet office du soir, un
sentiment de tristesse envahissait mon âme: je pensais que le lendemain
il faudrait recommencer la vie, travailler, apprendre des leçons, et mon
cœur sentait l'exil de la terre, je soupirais après le repos du ciel,
le dimanche sans couchant de la vraie patrie!
Avant de rentrer aux Buissonnets, ma tante nous invitait, les unes après
les autres, à passer la soirée chez elle: j'étais bien heureuse quand
venait mon tour. J'écoutais avec un plaisir extrême tout ce que mon
oncle disait; ses conversations sérieuses m'intéressaient beaucoup; il
ne se doutait pas certainement de l'attention que j'y prenais.
Toutefois, ma joie était mêlée de frayeur quand il m'asseyait sur un
seul de ses genoux, en chantant _Barbe-bleue_ d'une voix formidable!
Vers huit heures, mon père venait me chercher. Alors je me souviens que
je regardais les étoiles avec un ravissement inexprimable... Il y avait
surtout au firmament profond un groupe de perles d'or (le baudrier
d'Orion) que je remarquais avec délices, lui trouvant la forme d'un T--
*****
*
*
*
--et je disais en chemin à mon père chéri: «Regarde, papa, _mon nom est
écrit dans le ciel!_» Puis, ne voulant plus rien voir de la vilaine
terre, je lui demandais de me conduire; et, sans regarder où je posais
les pieds, je mettais ma petite tête bien en l'air, ne me lassant pas de
contempler l'azur étoilé.
* * * * *
Que pourrais-je dire des veillées d'hiver aux Buissonnets? Après la
partie de damier, mes sœurs lisaient l'_Année liturgique_: puis
quelques pages d'un livre intéressant et instructif à la fois. Pendant
ce temps, je prenais place sur les genoux de mon père; et, la lecture
terminée, il chantait, de sa belle voix, des refrains mélodieux comme
pour m'endormir. Alors j'appuyais ma tête sur son cœur, et lui me
berçait doucement...
Enfin nous montions pour faire la prière; et, là encore, j'avais ma
place auprès de mon bon père, n'ayant qu'à le regarder pour savoir
comment prient les saints. Ensuite, Pauline me couchait; après quoi je
lui disais invariablement: «Est-ce que j'ai été mignonne
aujourd'hui?--Est-ce que le bon Dieu est content de moi?--Est-ce que les
petits anges vont voler autour de moi?...» Toujours la réponse était
_oui_: autrement, j'aurais passé la nuit tout entière à pleurer. Après
cet interrogatoire, mes sœurs m'embrassaient, et la petite Thérèse
restait seule dans l'obscurité.
Je regarde comme une vraie grâce d'avoir été habituée dès l'enfance à
surmonter mes frayeurs. Parfois, Pauline m'envoyait seule le soir
chercher quelque chose dans une chambre éloignée; elle ne souffrait
point de refus, et cela m'était nécessaire, car je serais devenue très
peureuse; tandis qu'à présent, il est bien difficile de m'effrayer. Je
me demande comment ma petite mère a pu m'élever avec tant d'amour, sans
me gâter, car elle ne me passait aucune imperfection: jamais elle ne me
faisait de reproches sans sujet, mais jamais non plus,--je le savais
bien--elle ne revenait sur une chose décidée.
Cette sœur chérie recevait mes confidences les plus intimes; elle
éclairait tous mes doutes. Un jour, je lui témoignais ma surprise de ce
que le bon Dieu ne donne pas une gloire égale dans le ciel à tous les
élus; j'avais peur que tous ne fussent pas heureux. Alors elle m'envoya
chercher le grand verre de papa et le mit à coté de mon petit dé; puis,
les remplissant d'eau tous deux, elle me demanda lequel paraissait le
plus rempli. Je lui dis que je les voyais aussi pleins l'un que l'autre,
et qu'il était impossible de leur verser plus d'eau qu'ils n'en
pouvaient contenir. Pauline me fit alors comprendre qu'au ciel le
dernier des élus n'envierait pas le bonheur du premier. C'est ainsi que,
mettant à ma portée les plus sublimes secrets, elle donnait à mon âme la
nourriture qui lui était nécessaire.
* * * * *
Avec quelle joie je voyais arriver chaque année la distribution des
prix! Bien que toute seule à concourir, la justice, comme toujours, n'en
était pas moins gardée; je n'avais que les récompenses absolument
méritées. Le cœur me battait bien fort en écoutant ma sentence, en
recevant des mains de mon père, devant toute la famille réunie, les prix
et les couronnes. C'était pour moi comme une image du jugement!
Hélas! en voyant papa si radieux, je ne prévoyais pas les grandes
épreuves qui l'attendaient. Un jour cependant, le bon Dieu me montra
dans une vision extraordinaire l'image vivante de cette douleur à venir.
Mon père était en voyage et ne devait pas revenir de si tôt; il pouvait
être deux ou trois heures de l'après-midi: le soleil brillait d'un vif
éclat et toute la nature semblait en fête. Je me trouvais seule à une
fenêtre donnant sur le jardin potager, l'esprit tout occupé de pensées
riantes; quand je vis devant la buanderie, en face de moi, un homme vêtu
absolument comme papa, ayant la même taille élevée et la même démarche,
mais de plus très courbé et vieilli. Je dis _vieilli_, pour dépeindre
l'ensemble général de sa personne; car je ne voyais point son visage, sa
tête étant couverte d'un voile épais. Il s'avançait lentement, d'un pas
régulier, longeant mon petit jardin. Aussitôt, un sentiment de frayeur
surnaturelle me saisit et j'appelai bien haut d'une voix tremblante:
«Papa! Papa!...» Mais le mystérieux personnage ne semblait pas
m'entendre; il continua sa marche sans même se détourner, et se dirigea
ainsi vers un bouquet de sapins qui partageait l'allée principale du
jardin. Je m'attendais à le voir reparaître de l'autre côté des grands
arbres; mais _la vision prophétique_ s'était évanouie!
Tout cela n'avait duré qu'un instant: un instant qui se grava si
profondément dans ma mémoire, qu'aujourd'hui encore, après tant
d'années, le souvenir m'en est aussi présent que la vision elle-même.
Mes sœurs étaient ensemble dans une chambre voisine. M'entendant
appeler papa, elles ressentirent elles-mêmes une impression de frayeur.
Dissimulant son émotion, Marie accourut vers moi: «Pourquoi donc, me
dit-elle, appelles-tu ainsi papa qui est à Alençon?» Je racontai ce que
je venais de voir, et, pour me rassurer, on me dit que la bonne, voulant
sans doute me faire peur, s'était caché la tête avec son tablier.
Mais Victoire interrogée assura n'avoir pas quitté sa cuisine;
d'ailleurs, la vérité ne pouvait s'obscurcir dans mon esprit: _j'avais
vu un homme, et cet homme ressemblait absolument à papa._ Alors nous
allâmes toutes derrière le massif d'arbres, et, n'ayant rien trouvé, mes
sœurs me dirent de ne plus penser à cela. Ne plus y penser! Ah! ce
n'était pas en mon pouvoir. Bien souvent mon imagination me représentait
cette vision mystérieuse. Bien souvent je cherchais à soulever le voile
qui m'en dérobait le sens, et je gardais au fond du cœur la
conviction intime qu'il me serait un jour entièrement révélé.
Et vous connaissez tout, ma Mère bien-aimée! Vous le savez maintenant:
c'était bien mon père que le bon Dieu m'avait fait voir, s'avançant
courbé par l'âge, et portant sur son visage vénérable, sur sa tête
blanchie, le signe de sa grande épreuve. Comme la Face adorable de Jésus
fut voilée pendant sa Passion, ainsi la face de son fidèle serviteur
devait être voilée aux jours de son humiliation, afin de pouvoir
rayonner avec plus d'éclat dans les cieux. Ah! combien j'admire la
conduite de Dieu nous montrant d'avance cette croix précieuse, comme un
père fait entrevoir à ses enfants l'avenir glorieux qu'il leur prépare,
et se complaît, dans son amour, à considérer lui-même les richesses sans
prix qui doivent être leur héritage!
Mais une réflexion me vient à l'esprit: «Pourquoi le bon Dieu a-t-il
donné cette lumière à une enfant qui, si elle l'avait comprise, serait
morte de douleur?» Pourquoi?... Voilà un de ces mystères impénétrables
que nous comprendrons seulement au ciel pour en faire le sujet de notre
éternelle admiration! Mon Dieu, que vous êtes bon! Comme vous
proportionnez les épreuves à nos forces! Je n'avais pas même le courage
en ce temps-là de penser, sans effroi, que papa pouvait mourir. Il était
un jour monté sur le haut d'une échelle et, comme je restais là tout
près, il me dit: «Eloigne-toi, ma petite reine, car, si je tombe, je
vais t'écraser.» Aussitôt je ressentis une révolte intérieure et,
m'approchant plus près encore de l'échelle, je pensai:»Au moins, si
papa tombe, je ne vais pas avoir la douleur de le voir mourir, je vais
mourir avec lui.»
Non, je ne puis dire combien j'aimais mon père! Tout en lui me causait
de l'admiration. Quand il m'expliquait ses pensées sur des choses très
sérieuses,--comme si j'avais été une grande fille--je lui disais
naïvement: «Bien sûr, papa, que si tu parlais ainsi aux grands hommes du
gouvernement, ils te prendraient pour te faire roi, alors la France
serait heureuse comme jamais elle ne l'a été; mais toi, tu serais
malheureux, puisque c'est le sort de tous les rois; et puis tu ne serais
plus mon roi à moi toute seule, aussi j'aime mieux qu'ils ne te
connaissent pas.»
* * * * *
Vers l'âge de six ou sept ans, je vis la mer pour la première fois. Ce
spectacle me causa une impression profonde, je ne pouvais en détacher
mes yeux. Sa majesté, le mugissement de ses flots, tout parlait à mon
âme de la grandeur et de la puissance du bon Dieu. Je me rappelle que,
sur la plage, un monsieur et une dame me regardèrent longtemps, et,
demandant à papa si je lui appartenais, ils dirent que j'étais une bien
jolie petite fille. Aussitôt mon père leur fit signe de ne pas
m'adresser de compliment. J'éprouvai du plaisir en entendant cela, car
je ne me trouvais pas gentille; mes sœurs faisaient une si grande
attention à ne tenir jamais aucun langage capable de me faire perdre ma
simplicité et ma candeur enfantines! Aussi, comme je les croyais
uniquement, je n'attachai pas grande importance aux paroles et aux
regards admiratifs de ces personnes, et je n'y pensai plus.
Le soir de ce jour, à l'heure où le soleil semble se baigner dans
l'immensité des flots, laissant devant lui un sillon lumineux, j'allai
m'asseoir avec Pauline sur un rocher désert; je contemplai longtemps ce
sillon d'or qu'elle me disait être l'image de la grâce illuminant
ici-bas le chemin des âmes fidèles. Alors je me représentai mon cœur
au milieu du sillon, comme une petite barque légère à la gracieuse voile
blanche, et je pris la résolution de ne jamais l'éloigner du regard de
Jésus, afin qu'il pût voguer en paix et rapidement vers le rivage des
cieux.
[Illustration]
[Illustration: LE SEIGNEUR A ÉTENDU SA MAIN. IL M'A DÉLIVRÉ DE MON
TERRIBLE ADVERSAIRE. IL M'A SAUVÉE PARCE QU'IL S'EST COMPLU EN MOI. Ps.
XVIII]