CHAPITRE II

Mort de sa mère.--Les Buissonnets.--Amour paternel. Première confession.

Les veillées d'hiver.--Vision prophétique.

Tous les détails de la maladie de ma mère sont encore présents à mon

cœur. Je me souviens surtout des dernières semaines qu'elle a passées

sur la terre. Nous étions, Céline et moi, comme de pauvres petites

exilées! Tous les matins Madame X*** venait nous chercher, et nous

passions la journée chez elle. Une fois, nous n'avions pas eu le temps

de faire notre prière avant de partir, et ma petite sœur me dit tout

bas pendant le trajet: «Faut-il avouer que nous n'avons pas fait notre

prière?--Oh! oui», lui ai-je répondu. Alors, bien timidement, elle

confia son secret à cette dame qui nous dit aussitôt: «Eh bien, mes

petites filles, vous allez la faire»; puis, nous laissant dans une

grande chambre, elle partit. Céline me regarda stupéfaite; je ne l'étais

pas moins et m'écriai: «Ah! ce n'est pas comme maman! toujours elle nous

faisait faire notre prière.»

Dans la journée, malgré les distractions qu'on essayait de nous donner,

la pensée de notre mère chérie nous revenait sans cesse. Je me rappelle

que ma sœur ayant reçu un bel abricot, se pencha vers moi et me dit:

«Nous n'allons pas le manger, je vais le donner à maman.» Hélas! notre

mère bien-aimée était déjà trop malade pour manger les fruits de la

terre; elle ne devait plus se rassasier qu'au ciel de la gloire de Dieu

et boire avec Jésus le vin mystérieux dont il parla dans sa dernière

Cène, promettant de le partager avec nous dans le royaume de son Père.

La cérémonie touchante de l'Extrême-Onction s'est imprimée dans mon âme.

Je vois encore l'endroit où l'on me fit agenouiller, j'entends encore

les sanglots de mon pauvre père.

Ma mère quitta ce monde le 28 août 1877, dans sa quarante-sixième année.

Le lendemain de sa mort, mon bon père me prit dans ses bras: «Viens, me

dit-il, embrasser une dernière fois ta chère petite mère.» Et moi, sans

prononcer un seul mot, j'approchai mes lèvres du front glacé de ma mère

chérie.

Je ne me souviens pas d'avoir beaucoup pleuré. Je ne parlais à personne

des sentiments profonds qui remplissaient mon cœur; je regardais et

j'écoutais en silence. Je voyais aussi bien des choses qu'on aurait

voulu me cacher: un moment, je me trouvai seule en face du cercueil,

placé debout dans le corridor; je m'arrêtai longtemps à le considérer;

jamais je n'en avais vu, cependant je comprenais! J'étais si petite

alors qu'il me fallait lever la tête pour le voir tout entier, et il me

paraissait bien grand, bien triste...

Quinze ans plus tard, je me trouvai devant un autre cercueil, celui de

notre sainte Mère Geneviève[14]; et je me crus encore aux jours de mon

enfance! Tous mes souvenirs se pressèrent en foule dans ma mémoire.

C'était bien la même petite Thérèse qui regardait, mais elle avait

grandi, et le cercueil lui paraissait petit; elle ne levait pas la tête

pour le regarder, elle ne la levait plus que pour contempler le ciel qui

lui paraissait bien joyeux, car l'épreuve avait mûri et fortifié son âme

de telle sorte que rien ici-bas ne pouvait plus l'attrister.

Le jour où la sainte Eglise bénit la dépouille mortelle de ma mère, le

bon Dieu ne me laissa pas tout à fait orpheline; il me donna une autre

mère et me la fit choisir librement. Nous étions réunies toutes les

cinq, nous regardant avec tristesse. En nous voyant ainsi, notre bonne

fut émue de compassion et se tournant vers Céline et vers moi: «Pauvres

petites, nous dit-elle, vous n'avez plus de mère!» Alors Céline se jeta

dans les bras de Marie en s'écriant: «Eh bien, c'est toi qui seras

maman!» Moi, toujours habituée à suivre Céline, j'aurais bien dû

l'imiter dans une action si juste; mais je pensai que Pauline allait

peut-être avoir du chagrin et se sentir délaissée, n'ayant pas de petite

fille; alors je la regardai avec tendresse, et cachant ma petite tête

sur son cœur, je dis à mon tour: «Pour moi, c'est Pauline qui sera

maman!»

Comme je l'ai écrit plus haut, c'est à partir de cette époque qu'il me

fallut entrer dans la seconde période de mon existence, la plus

douloureuse, surtout depuis l'entrée au Carmel de celle que j'avais

choisie pour ma seconde mère. Cette période s'étend à partir de l'âge de

quatre ans et demi jusqu'à ma quatorzième année, où je retrouvai mon

caractère d'enfant, tout en comprenant de plus en plus le sérieux de la

vie.

Il faut vous dire, ma Mère vénérée, qu'aussitôt la mort de maman, mon

heureux caractère changea complètement. Moi, si vive, si expansive, je

devins timide et douce, sensible à l'excès; un regard suffisait souvent

pour me faire fondre en larmes; il fallait que personne ne s'occupât de

moi; je ne pouvais souffrir la compagnie des étrangers et ne retrouvais

ma gaieté que dans l'intimité de la famille. Là, je continuais à être

entourée des délicatesses les plus grandes. Le cœur déjà si

affectueux de mon père semblait enrichi d'un amour vraiment maternel, et

je sentais mes sœurs devenues pour moi les mères les plus tendres,

les plus désintéressées. Ah! si le bon Dieu n'avait pas prodigué ses

bienfaisants rayons à sa petite fleur, jamais elle n'aurait pu

s'acclimater sur la terre. Encore trop faible pour supporter les pluies

et les orages, il lui fallait de la chaleur, une douce rosée et des

brises printanières; ces bienfaits ne lui manquèrent pas, même sous la

neige de l'épreuve.

* * * * *

[Illustration: Maison où naquit Thérèse. _Alençon (Orne)._]

[Illustration: Eglise Notre-Dame d'Alençon _où Thérèse fut baptisée_.]

[Illustration: LES BUISSONNETS (Lisieux).

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 38 / 403 题