Rita se sentit très joyeuse le jour où elle devint nubile, car ses noces
ne pouvaient plus tarder. Elle y songeait souvent avec un tressaillement
d’envie, sans oser l’avouer à personne. Même, lorsque ses jeunes sœurs
ou d’autres femmes la taquinaient en y faisant allusion, elle se sauvait
«pleine de honte» et leur criait toute fâchée:
--Taisez-vous, filles de péché, que vos langues soient nouées!... S’il
plaît à Dieu, ce malheur me sera épargné... S’il plaît à Dieu, je ne
connaîtrai point le mariage!...
Mais elle se plaisait à ces propos, malgré son apparente colère,--Allah
pénètre le fond des cœurs,--car ils lui rappelaient l’échéance prochaine
et désirée.
Rita n’était pas malheureuse au logis paternel, bien que les soins et
l’affection d’une mère lui eussent manqué depuis l’enfance. Saadia, la
seconde femme de Si Abd Er Rahman, le zaouak[51], témoignait à ses
propres rejetons une préférence bien légitime. Pourtant, elle vivait en
bonne intelligence avec les deux filles de l’épouse répudiée: Zohra,
mariée depuis plusieurs années au menuisier Ali, dont la demeure était
voisine, et Rita, beaucoup plus jeune, qu’elle avait presque élevée.
[51] Peintre décorateur.
Une impasse tortueuse et sombre conduisait chez Si Abd Er Rahman, et les
hautes murailles d’une maison voisine, habitée par un Chérif,
projetaient leur ombre sur l’étroit patio toujours empli d’odeurs
ménagères. Quelques plantes s’étiolaient vainement en des amphores
cassées, un canari s’égosillait sur ses barreaux de jonc, et le peintre
avait décoré lui-même les portes des trois chambres, sans parvenir à
égayer son logis. Mais les habitantes n’en souffraient pas, attachées au
cadre familier de leurs travaux, de leurs plaisirs, de leurs disputes et
de leurs peines. Elles se glorifiaient de n’en sortir jamais, telles les
femmes des grandes familles, que les nuits où, furtives et voilées,
elles se rendaient au hammam.
Une vieille négresse boiteuse les aidait au ménage; Si Abd Er Rahman
avait acheté Mabrouka pour la somme de vingt douros, en raison de son
âge et de ses difformités. Et il louait Allah de cette acquisition, qui
relevait l’éclat de sa maison aux yeux des gens, et rendait
d’incontestables services.
Car Mabrouka, en dépit de ses tares, était solide, travailleuse, et
pleine d’expérience. Elle possédait mille secrets pour guérir les maux
dont le _serviteur_[52] est affligé; ranimer l’amour des maris
inconstants; rendre les femmes fécondes ou les frapper de stérilité, et
enfin pour confectionner d’excellentes pâtisseries. En outre, nul ne
pouvait rivaliser avec elle quant à la langue; aucune riposte ne la
prenait au dépourvu, et elle savait toujours toutes les histoires de la
ville, qu’elle racontait dans leurs détails les plus scabreux, à
l’hilarité complaisante des femmes, tandis que les jeunes filles
affectaient une grande pudeur... Mabrouka était vraiment la joie du
logis; les heures passaient en d’interminables conversations auxquelles
Zohra, la fille aînée du zaouak, escaladant les terrasses qui séparaient
sa demeure de la maison paternelle, venait chaque jour prendre part.
[52] Le serviteur d’Allah,--l’homme.
Rita écoutait attentivement leurs propos, tout en décorant d’ornements
géométriques, de bouquets et de lignes enchevêtrées, les coffrets et les
étagères dont son père lui confiait l’exécution. Elle avait manifesté,
dès son enfance, un goût particulier pour ces travaux, et Si Abd Er
Rahman l’initiait peu à peu aux secrets de la peinture à l’œuf et du
vernis à la graça. Rita maniait avec dextérité son pinceau en poils
d’âne, tandis que les autres femmes épluchaient des ghorchef ou
cousaient de blanches ferajiat. Parfois, une voisine venait se joindre
au groupe familial, car les récits de Mabrouka étaient célèbres dans
tout le quartier. L’eau bouillait sur le mejmar de terre, et Saadia, de
ses mains brunes, préparait gravement le thé à la menthe, dont on
dégustait les trois tasses à petites gorgées.
Par Mouley Idriss!... C’était une douce vie que celle de Rita au logis
paternel... Et pourtant, elle avait hâte d’en changer, car un diable
malin tourmente les vierges qui arrivent à leur treizième année; et le
jour où elles commencent à sentir _la honte de leur visage_ et à se
voiler devant les hommes, elles se prennent à désirer celui devant
lequel toute pudeur sera superflue... Les réflexions égrillardes de la
négresse remuaient Rita d’un secret plaisir et elle portait un intérêt
grandissant aux démêlés conjugaux de sa sœur. Parfois, on entendait,
jusque chez Si Abd Er Rahman, les cris et les gémissements de celle-ci
sous la raclée maritale. Mais le bâton attendrit les épouses d’une douce
langueur: au lendemain de ces querelles, le menuisier Ali se laissait
surprendre par l’aube dans la couche de sa femme, en dépit des préceptes
sacrés, et le visage de Zohra s’embellissait d’une voluptueuse et
touchante lassitude...
Vers l’Achoura, une vieille dame du quartier, qui sortait rarement de
chez elle, vint avec sa fille rendre visite à Saadia:
--Le salut sur toi...
--Le salut... Comment vas-tu?
--Avec le bien. Quelles nouvelles y a-t-il de toi?
--Aucun mal?
--Aucun mal sur toi?
--Comment est Si Abd Er Rahman?
--Grâce à Dieu...
--La bénédiction d’Allah en ta maison...
Tout en échangeant les formules d’usage et en se débarrassant de leurs
haïks, les deux femmes jetaient des coups d’œil furtifs vers Rita. Et
subitement, celle-ci comprit... D’un bond, elle s’enfuit, ayant peine à
contenir le tumulte joyeux de son cœur... Le coffret où d’étranges
fleurs commençaient à s’épanouir fut disloqué dans sa chute, une écuelle
pleine de couleurs se renversa sur un œuf qu’elle brisa, et des
ruisseaux jaunes et bleus maculèrent le tapis de Rabat aux bords élimés.
--Quel scorpion t’a piquée?--demanda Saadia d’un air fâché...
--O ma fille, ma colombe, nos vieux visages te font donc
peur?--roucoulèrent les visiteuses.
--Reviens, chérie, reviens, ô Lella, fille de mon maître,--implorait
l’esclave d’un ton moqueur.
Mais les supplications et les remontrances furent vaines; Rita s’était
verrouillée dans la chambre voisine, et ne consentit même pas à faire
entendre sa voix tant que dura la visite.
--Pardonne-lui, ô ma mère--dit Saadia d’une voix ingénue.--Les jeunes
filles sont fantasques, elles en oublient leurs devoirs de politesse.
Mais, ô Allah! je ne rétrécirai pas avec Rita...
--Ma fille, n’en fais rien... Je t’en conjure par Sidi Ahmed!... Nous
serions désolées de faire pleurer ses jolis yeux. Nous savons que les
vierges sont plus promptes à se troubler que la surface d’un oued.
Mille congratulations furent échangées, et Saadia, en reconduisant ses
visiteuses, s’excusait encore pour l’attitude de sa belle-fille, tout en
se réjouissant de l’avoir trouvée si fine et bien élevée en la
circonstance.
Lorsque Rita sortit de la chambre, chacune épiait son visage et Mabrouka
ne put se tenir de lui décrocher quelques réflexions à double sens:
--Préparons le couscous pour les hôtes qu’Allah nous
enverra,--répétait-elle avec insistance.--Mes vieilles oreilles
tintent... c’est la musique des rita et des timball...
--Cesseras-tu d’agiter ta langue?...--s’écria Rita rageusement.
--Le bruit de mes paroles trouble donc tes pensées?
--Je n’ai que faire de tes plaisanteries quand mon cœur est triste.
--La tourterelle n’est-elle pas l’oiseau qui souffre et se plaint le
plus?
--Puisses-tu être rôtie à quatre cuissons!...
La querelle se termina par une claque sur les joues sèches et ridées de
la vieille, qui s’en fut en clopinant.
--L’annonce du mari énerve la vierge...--lança l’esclave lorsqu’elle fut
hors de portée.
A cette parole trop explicite, Rita se mit à pleurer, et comme elle
était en effet très fébrile et surexcitée, elle n’eut aucune peine à
finir par une crise dont la sincérité fit l’admiration de toute la
famille.
Mabrouka, sans rancune, lui confectionna une mixture calmante d’eau de
rose et de khanfoussa pilés--car, disait-elle, ces insectes restent
immobiles pendant des heures,--puis elle l’endormit en fredonnant la
chanson des Gnaoua:
Sidi mange de la viande,
Lella en mange le gras,
M’Barka n’a plus que la sauce,
Kali Mbouara qu’un vieil os.
Allah, ô Seigneur, notre maître,
Kali Mbouara est malchanceux.
Allah, Allah, ô notre maître,
Kali Mbouara est un pauvr’hère.
Sidi revêt un caftan,
Lella un’ mansouria,
M’Barka revêt des haillons,
Kali Mbouara rien du tout.
Allah, ô Seigneur, etc...
Sidi chausse des babouches,
Lella, des mules brodées,
M’Barka chausse des savates,
Kali Mbouara s’en va nu-pieds...
Allah, ô Seigneur, etc...
Sidi dort sur un mat’las,
Lella sur un bon tapis,
M’Barka sur un’ peau d’mouton
Kali Mbouara sur la terre, etc... etc...
Lorsqu’elles jugèrent la jeune fille assoupie, les femmes commentèrent
l’événement à voix basse. Rita se gardait de remuer pour ne pas attirer
l’attention, et pouvoir, sans feindre la honte, écouter leurs propos.
--S’il plaît à Dieu, notre chérie aura fait bonne impression, car il est
temps que ses noces soient célébrées,--disait Saadia.
--O Lella, n’aie pas de crainte. Je gage que, bientôt, les _hôtes de
Dieu_ dîneront ici,--répondit l’esclave.
--La boutique de Si Hamou est la mieux achalandée du Souk...
--Certes, qui veut avoir de belles cherbil[53] doit s’adresser à lui.
[53] Babouches brodées.
--C’est aussi un homme intègre, son ventre est fermé.
--Celui qui est rassasié n’a pas de mal à respecter le couscous
d’autrui.
--Il ne saurait y avoir, pour notre Rita, de meilleur parti que son
fils.
--A présent, Si Taleb n’a rien à faire qu’à se promener tout le jour.
--Par le Prophète!... on dit que Sidi Nojjar[54] est souvent le but de
ses sorties...
[54] Quartier des courtisanes.
--Eh! sans doute... Il manque une épouse dans sa maison.
--C’est pourquoi Si Hamou tient à le marier jeune...
Malgré l’intérêt de cet entretien, Rita fatiguée par les émotions, ne
tarda pas à s’endormir.
Une semaine passa, toute semblable aux autres en apparence, mais les
femmes s’énervaient de ne pas voir venir la visite escomptée. Chaque
coup frappé à la porte les faisait tressaillir et leur dépit augmentait
de jour en jour.
Rita, la plus déçue, affectait de rire et de chanter pour dissimuler son
amertume de n’avoir pas été jugée assez jolie.
Pourtant, elle était fière de sa peau blanche, qu’elle comparait
volontiers à celle de la brune Saadia, de ses cheveux lisses et
luisants, de ses yeux très noirs, de ses joues rondes... Vraiment, cette
vieille ne possédait aucun goût... Mais d’autres sauraient apprécier sa
beauté... Qu’avait-elle à faire avec le fils d’un marchand de babouches?
Allah lui réservait peut-être d’épouser un Chérif.
Malgré tous ses raisonnements, Rita ne se consolait pas de sa
déconvenue. En réalité, le fils du marchand de babouches eût comblé ses
désirs, car on le disait jeune, riche et encore célibataire. Aussi, son
bonheur fut-il grand, lorsqu’un vendredi, au retour de la Mosquée, le
zaouak reçut la visite de Si Hamou qu’accompagnaient deux membres de sa
corporation. Après s’être longuement et poliment congratulés, Si Hamou
prononça les paroles décisives:
--Nous sommes les hôtes de Dieu et les tiens, nous venons à cause de ta
fille.
Si Abd Er Rahman prit un air grave:
--Laissez-moi consulter ma tête. Revenez demain, et, d’ici là,
interrogez sur moi comme j’interrogerai sur vous...
Le jour suivant, Si Hamou se présenta de nouveau, et le zaouak
l’accueillit par ces mots:
--Sois le bienvenu chez moi,--afin qu’il comprît que sa démarche était
agréée.
Les femmes en émoi épiaient ces allées et venues, dont elles
s’efforçaient de deviner le résultat. Pourtant, malgré leur intense
curiosité, elles n’osèrent pas interroger le _maître des choses_, mais
il daigna le soir même confier sa décision à Saadia, qui s’empressa de
la faire connaître à toute la maisonnée.
Rita pleura du moghreb à l’Acha sans prononcer une parole; elle refusa
de manger, bien qu’il y eût de la touba dont elle était fort friande.
Ses gestes se firent plus lents et réservés, car elle avait conscience
de sa nouvelle importance.
Lella Fathma ne tarda pas à revenir une après-midi, escortée de sa fille
et de sa sœur Aïcha, une vieille dame aux joues tombantes et aux allures
lasses. Saadia les reçut avec de grandes démonstrations amicales, elles
passèrent au moins un quart d’heure à se faire les compliments les plus
exagérés, en protestant de leur affection. Mais lorsqu’on arriva enfin
aux choses sérieuses, la conversation prit un tour moins tendre et
faillit même dégénérer en querelle.
--Combien voulez-vous de sadoq[55],--demanda Lella Fathma.
[55] Dot que le marié verse au père de la jeune fille.
--Il nous faut cent réaux,--répondit Saadia,--un caftan de drap, un de
brocart tissé d’or, deux sebenia et une paire de cherbil en velours.
--Ma fille, tu n’y songes pas!... Nous sommes gens modestes... comment
pourrions-nous satisfaire de telles prétentions?
--Veux-tu donc faire dire que nous avons donné notre fille à un meskin?
--Non, certes, mais sois raisonnable. Tu sais combien les temps sont
amers... La moindre chose se paye dix fois plus que jadis...
--Soit... à cause de mon amitié pour toi, je consens à une réduction...
--Enlevons trente réaux...
--O Sidi Ali Mennoun! ô mon malheur! c’est impossible... dix tout au
plus.
--Tu veux nous ruiner. On m’avait bien dit que tu étais âpre à l’argent.
--Et à moi qu’il t’est plus cher que ton propre fils.
Les voix s’élevaient hostiles et aigres. La vieille Aïcha intervint:
--Vous ne connaissez pas la honte de vous disputer ainsi un pareil
jour... Allons, que chacune y mette du sien.
Elles finirent par s’accorder pour un sadoq de 80 réaux, et convinrent
aussi de remplacer une des sebenia par une jolie dfina. Lorsque le
marché fut conclu, elles redevinrent affectueuses et empressées; elles
s’envoyaient réciproquement mille flatteries, tout en buvant du thé à la
citronnelle.
Rita n’avait point paru, elle s’était réfugiée dans la cuisine, le cœur
tumultueux et l’air indifférent.
Après le départ des visiteuses, toute la maison fut en effervescence,
car les hommes étaient annoncés pour le dîner du surlendemain. Mabrouka
s’en fut au souk acheter des poulets, des pigeons, de succulentes têtes
de mouton, et Saadia, aidée de Zohra, confectionna un ragoût de viande
au miel, relevé de safran, d’épices et de raisins secs, comme on n’en
mangeait même pas chez le pacha.
Si Hamou et ses amis arrivèrent après le moghreb, escortés par beaucoup
de jeunes garçons tenant des cierges allumés. Les femmes épiaient le
cortège à travers les fentes de leurs portes, elles l’accueillirent par
des yous-yous plus exaspérés au moment où l’on récita la Fatiha[56] qui
consacre les fiançailles.
[56] Premier chapitre du Koran.
Le lendemain, Lella Fathma et ses parents, toutes parées, vinrent à leur
tour apporter des dattes, les cierges destinés aux noces, un caftan de
soie couleur radis, et un plat rempli de henné sur lequel étaient
disposés quatre œufs. Elles trouvèrent la maison ornée de coussins, de
tapis et de broderies que Saadia avait tirés des coffres et empruntés à
ses voisines. A l’un des bouts de la principale chambre, on avait
aménagé le qtaa, mystérieux sanctuaire des fiancées, que les tentures et
les mousselines séparent du reste de la pièce. La jeune fille y entra,
le cœur palpitant d’orgueil et de joie. Son rêve s’accomplissait enfin.
Elle devenait l’héroïne vers qui tous les regards convergent, l’arousa,
plus semblable à une houri qu’à une simple créature d’Allah. Ses sœurs
et ses jeunes amies l’entouraient en babillant comme des oiselles. Mais
Rita ne répondait pas à leurs propos; elle s’appliquait à garder
l’attitude rituelle, immobile, les yeux baissés, le visage impassible et
grave. De temps à autre, les invités écartaient un peu la tenture, afin
de juger sa contenance, et elles ne tarissaient pas d’éloges sur cette
arousa qui témoignait une si grande honte. Elles partirent à la nuit,
après la cérémonie du henné qui eut lieu en grande pompe au milieu du
patio. Seules, les fillettes restèrent dans la maison pour tenir
compagnie, durant trois jours, à leur amie. Elles la taquinaient
gentiment, selon la coutume:
--Hélas!--disaient-elles,--tu vas nous abandonner.
--Tu préfères la compagnie d’un homme à la nôtre.
--Nous n’étions pas rassasiées de t’avoir...
Et Rita répondait d’un ton navré:
--Qu’ai-je à faire avec un homme?... Non, je ne veux pas quitter ceux
que j’aime. Oh! combien je vous préfère, fillettes semblables à moi.
De grosses larmes roulaient sur ses joues, mais, dans le fond du cœur,
elle se réjouissait...
Quelques jours plus tard, Lella Fathma envoya une neggafa[57] porter
l’argent et les objets du sadoq. Elle avait disposé les pièces de drap
et de brocart, la sebenia, les cherbil, sur un plateau de cuivre à hauts
rebords, ainsi qu’un pain de sucre, signe de joie et de prospérité. Une
mousseline brodée recouvrait les cadeaux, mais elle eut soin d’en
laisser un côté relevé, afin que les voisines pussent apercevoir les
présents du fiancé.
[57] Femme dont le métier consiste à régler toutes les cérémonies du
mariage du côté féminin.
Dès lors, une fiévreuse activité régna dans la maison du zaouak: Saadia
et Zohra taillaient et cousaient sans relâche les pièces du trousseau.
Les seroual[58], étroits et raides, les tahtiat, les transparentes
ferajiat s’empilaient au fond de la chambre. Une mouallema brodait les
coussins et les tentures aux vives couleurs; Mabrouka, brandissant un
long balai en feuilles de palmier, reblanchissait à la chaux toutes les
murailles, et les voisines venaient à tout propos donner des conseils et
épier l’attitude de la nouvelle arousa.
[58] Pantalon.
O Allah! que la vierge est pudique et timide... Le moindre propos suffit
à l’effaroucher, et elle s’enfuit, telle la gazelle au pied rapide.
Combien de larmes brûlantes verse la fiancée, dont le visage ne fut
contemplé par personne, dont le teint a la pâleur mate des œufs
d’autruche soigneusement cachés dans le sable. Celui qui doit la
connaître s’impatiente en sa demeure... son amour est comme une chèvre
bêlante, s’il tente de l’étouffer, il se met à crier plus fort.
Voici venir la semaine des noces. Pilez le souak et le henné. Préparez
l’arousa pour les désirs de l’époux. Qu’il se hâte, lui, dont la
brûlante ardeur séchera ses larmes.
* * * * *
Rita vivait dans une exaltation dont elle ne laissait rien soupçonner,
partagée entre les sentiments les plus divers: elle tâchait de se
représenter Si Taleb qu’elle n’avait jamais aperçu; les propos de
Mabrouka hantaient son esprit.
--... Un visage brun, des yeux qui flambent, et une vigueur... dont
l’épouse apprécierait les charmes...
Ses nuits étaient hantées de songes voluptueux, et elle se réveillait
toute tremblante, le cœur battant à grands coups, le visage en feu et
les membres brisés... Mais, en même temps, elle se sentait envahie de
l’oppressant effroi, qui saisit les vierges à l’approche de l’époux et
les trouble douloureusement.
Lorsque les invités en toilette s’installèrent dans la maison, que le
qtaa redevint l’asile de l’arousa pour les fêtes nuptiales, sa terreur
s’accrut, submergeant ses autres impressions; elle commençait aussi à
sentir le regret du logis paternel qu’il lui fallait quitter pour une
demeure étrangère, et, bien souvent, ses larmes coulaient sans feinte...
Elle refusait toute nourriture, malgré l’insistance de ses petites
compagnes qui lui présentaient, du bout de leurs doigts rougis au henné,
quelques bouchées des plats dont elles mangeaient.
--Prends,--disaient-elles,--ceci est le sadoq que je te donne.
Mais Rita tournait la tête d’un air excédé.
--Non, non, je n’ai pas faim. Assez pour moi...
Il fallait lui faire avaler de force un œuf ou du laitage.
Et, de fait, des nausées la prenaient dans ce qtaa surchauffé par les
cierges, toujours empli de jeunes filles; et dont l’atmosphère,
emprisonnée entre les tentures, ne se renouvelait pas...
Elle était devenue, aux mains de la neggafa, une poupée que l’on manie,
que l’on habille, que l’on transporte, que l’on parfume et que l’on
pare. Une poupée silencieuse, dont les pieds ne devaient plus toucher le
sol, qui ne pouvait ni rire, ni remuer, ni parler, et à qui seulement il
était permis de pleurer... De temps à autre, on la sortait du qtaa tout
enveloppée de voiles très lourds, tissés de soie et d’or, sous lesquels
Rita se sentait étouffer. On la portait dans le patio, sur la mertba,
haute estrade garnie de coussins, où la mariée s’accroupit pour les
diverses cérémonies accompagnées de chants, de musique et de yous-yous
stridents. Le bruit parvenait indistinctement jusqu’à elle; parfois la
neggafa entr’ouvrait ses voiles devant les invitées assemblées, et l’on
apercevait le visage impassible aux yeux clos, pâle, ruisselant de
sueur, parmi les bijoux scintillants, et les cheveux épars ceints d’un
bandeau de pierreries et de perles... Un peu d’air frais ranimait la
jeune fille; elle se savait belle et admirée par toutes ces femmes
qu’elle ne voyait pas...
Mais presque aussitôt, les voiles retombaient, l’enveloppant de leur
nuit épaisse et chaude, jusqu’au moment où on la reportait dans le qtaa
envahi de fillettes.
--Que tu es heureuse,--disaient-elles,--tu vas manger des noix, des
gâteaux, des amandes.
--Tu revêtiras des caftans de soie, tu farderas ton visage et tu seras
belle.
--O ma sœur, tu deviendras femme et tu te réjouiras avec ton époux.
--Touche mes vêtements pour que mon tour ne tarde pas à venir.
--J’ai rencontré ton fiancé dans les souks. C’est un homme vigoureux, il
a une petite barbe et des yeux ardents... Quel est ton bonheur!
Ces propos distrayaient Rita et lui mettaient au cœur d’agréables
espoirs; cependant elle restait muette, toute pénétrée de honte. Une
sorte de torpeur l’envahissait peu à peu, causée par les parfums, les
émotions, la fatigue et la chaleur; toutes les pensées s’embrouillaient
en sa tête, ses larmes coulaient sans cesse, et les invités tiraient
d’heureux augures de son chagrin, car il convient qu’une fille aimante
et pudique manifeste une extrême douleur au moment de ses noces.
Le jour nuptial se leva enfin; l’agitation grandissait dans la maison,
les femmes qui, depuis le début de la semaine, avaient savamment gradué
le luxe de leurs parures, arborèrent les caftans de cérémonie et
s’accroupirent tout autour du patio, plus éblouissantes que des
sultanes. Elles avaient le sentiment de leur splendeur et ne faisaient
pas un mouvement, les yeux fixes, les mains posées à plat sur leurs
genoux. Les brocarts tissés d’or ou de ramages multicolores se cassaient
autour d’elles en plis raides et luisants, les sebenia étaient
couronnées de turbans, de bandeaux brodés de sequins, et parfois de
plumes légères couleur pois chiche, ou cœur de rose... D’énormes anneaux
d’oreille, des colliers de perles fausses, et d’autres, dont les
pendeloques s’ornaient de verroteries, essayaient de singer les parures
des riches citadines... Certaines femmes cependant portaient des
émeraudes et des rubis véritables, reliques d’une opulence familiale
disparue, mais leurs bijoux avaient alors des formes désuètes, passées
de mode...
Des fards rehaussaient l’éclat des visages, et les plus noires
s’illuminaient si violemment de carmin que leur peau évoquait la rougeur
des cuirs Filali... Malgré leur apparente impassibilité, elles
s’épiaient les unes les autres, glissant entre leurs cils baissés une
sournoise prunelle critique. Et elles évaluaient en elles-mêmes la
parure des autres invitées... Quelques réflexions s’échangeaient à voix
basse:
--O ma sœur, as-tu vu le caftan neuf de Zohra? Il est en brocart à deux
réaux la coudée.
--Par Mouley Idriss! ce ne peut être à elle; son mari gagne à peine de
quoi la nourrir. On le lui a certainement prêté.
--Je ne savais pas que Lella Khaddouje eût des bracelets d’or... Ils
pèsent bien vingt mitqual.
--Certes Sidi Mohamed n’a pas rétréci avec son épouse! Il ne regarde pas
au poids quand c’est du cuivre doré...
Et les propos perfides voltigeaient sans bruit à travers l’assistance,
tandis que l’on attendait la mariée.
La neggafa parut enfin, portant sur son dos un volumineux paquet
d’étoffes et de voiles, qu’elle déposa au milieu des coussins de la
mertba. Puis, elle écarta le haïk de soie à rayures abricot et couleur
d’yeux chrétiens, sous lequel Rita se sentait défaillir. Elle avait un
caftan de brocart émeraude à ramages d’or, d’innombrables bijoux prêtés
par des amies complaisantes, et ses cheveux, épars sur les épaules, se
couronnaient d’une sfifa rehaussée de pierreries et de perles. Mais on
n’apercevait pas son visage, voilé par une mousseline. Tout autour
d’elle, les fillettes, debout, portaient de gros cierges en cire dont
les flammes, agitées par le vent du soir, jetaient un éclat fumeux.
La neggafa tressait les cheveux de Rita qu’elle mêlait de soie verte et
blanche, en y attachant mille amulettes contre le mauvais œil. Quand
elle se mit à natter le côté gauche, les musiciennes, qui jusqu’alors
faisaient rage, se turent subitement, et la neggafa, d’une voix
chantante, psalmodia les stances du départ:
*
* *
Au nom d’Allah, nous maudissons le démon!
*
* *
--Tends ta main hors des manches,
Aujourd’hui est venu ton grand jour,
Tends ta main, nous te mettrons du henné...
O mariée, tais-toi, ta mère pleure...
Et chez l’époux, chacun se réjouit.
--Pourquoi! ô mon père! m’as-tu exilée?
Rends l’exilée à sa famille.
On dit: «Le père a donné le bien»
S’il a donné sa fille à un jeune homme.
On dit: «Le père a donné le malheur»
S’il a donné sa fille à un vieillard.
Les anges se sont réjouis et nous taperons du tambour,
La mariée s’en va chez son cousin
Les anges se sont réjouis et nous taperons du tambour.
La mariée est allée chez Mouley Ali[59].
--Pourquoi, ô mon père, m’as-tu exilée à la cime des monts?
Personne que je puisse interroger.
Personne à qui m’adresser.
Je n’ai trouvé que des Berbères et des loups...
Rends l’exilée à son sol.
La maison de mon père me renie.
La maison de mon époux m’accueille...
[59] Allusion aux noces de Lella Fathma, fille du Prophète, avec son
cousin Mouley Ali.
--O fille de mon caïd!
O fille du caïd des caïds!
Tu es partie, ô celle qui arrange tous les coins!
Tu es partie, ô voisine des voisines!
Tu es partie, ô mon amie, ma sœur!
Fille du lion silencieux,
Mais dont le rugissement dans le désert serait effrayant.
Ta taille me plaît,
Et ton caftan me donne la beauté.
Va-t’en... Ne crains pas,
Tu trouveras bonheur parfait.
La neggafa prit un petit tambour et continua:
Haddou l’Rahmani,
Celui qui t’a réjouie deux mois,
Réjouis-le deux ans.
Réjouis-toi en ce jour
Où ne se réjouissent que mes amies,
Mes sœurs et mes cousines.
Aie la paix, ô Lella,
Donne la paix à notre demeure,
Donne la paix à ce jour!
Toute l’assistance sanglotait durant ce chant que la neggafa répéta
trois fois, et les pleurs de Rita redoublaient d’amertume, car le jour
des larmes était venu pour elle... Un immense déchirement la poignait à
l’idée du départ si proche, de la séparation définitive d’avec tous ceux
qu’elle avait aimés et connus jusqu’alors; et la demeure de Si Taleb lui
apparaissait inquiétante, étrangère, pleine de périls mystérieux.
On la reporta dans le qtaa en l’attente du cortège nuptial; les
fillettes, excitées par le prochain dénouement, tenaient à leur amie des
propos indécents sur ce qui allait se passer... les femmes se
complaisaient aux recommandations:
--Aie soin de ne pas déplaire à ton mari.
--Tu vas connaître la douleur des noces.
--Mords tes vêtements pour ne pas crier.
... Zohra vint auprès d’elle et fit sortir tout le monde, afin de donner
à sa sœur les suprêmes conseils.
--Tâche d’être une fille raisonnable qui fasse honneur à notre maison.
Ne repousse pas ton époux, laisse-le t’approcher afin qu’on sorte vite
ton seroual[60].
[60] Pantalon.
Ces paroles augmentaient le trouble de Rita... Tout à coup, elle
tressaillit. Une rumeur significative emplissait le patio, dominée par
la plainte acide des flûtes. Si Abd Er Rahman entra dans le qtaa, Rita
lui baisa la main en pleurant, puis il la chargea sur son dos et la
porta jusqu’à la mule arrêtée au seuil de la maison. Après
l’interminable attente anxieuse, le départ se fit très vite. Les
neggafat arrangèrent en hâte le haïk de la mariée et, très
soigneusement, elles appliquaient un coin de son voile sur
l’arrière-train de la bête, de crainte qu’un ennemi, durant le trajet, y
mît le doigt, ce qui eût aussitôt rompu la virginité de l’arousa. Le
cortège s’ébranla au milieu de la musique, des chants et des cierges,
dont la flamme vacillait au vent. Bien que la demeure de Si Hamou fût
toute proche, il fit un long détour à travers les souks silencieux et
noirs, où de rares marchands s’attardaient encore en leurs échoppes...
des yous-yous exaspérés accueillirent son arrivée.
Le zaouak descendit sa fille de la mule, et la porta sur son dos
jusqu’au seuil de la chambre nuptiale, dont Lella Fathma barrait
l’entrée; Rita, guidée par la neggafa, dut, en témoignage de sa future
obéissance, passer trois fois sous le bras étendu de sa belle-mère, puis
on l’introduisit dans le qtaa qui avait été préparé au bout de la pièce.
Les parentes du marié se bousculaient pour apercevoir la jeune fille,
mais la neggafa les renvoya d’un geste autoritaire, et, après avoir une
dernière fois retouché les parures de l’arousa, elle fut s’accroupir à
l’autre extrémité de la chambre vide...
Une angoisse affolante s’empara de Rita, elle eût voulu fuir et n’osait
faire un mouvement dans la crainte de déranger sa toilette... L’épreuve
conjugale, dont elle savourait longtemps à l’avance le trouble
délicieux, lui causait, à présent que l’heure était proche, une
appréhension, une terreur qu’elle ne pouvait dominer. Son cœur battait à
grands coups, et elle se sentait défaillir, la sueur ruisselant le long
de ses tempes... Puis, comme l’attente se prolongeait, elle sombra dans
une sorte de torpeur, d’engourdissement hébété... Soudain, l’impression
d’une présence humaine la rendit à son épouvante. Le marié était entré
dans le qtaa sans qu’elle s’en aperçût, et la neggafa se retirait
discrètement en fermant les verrous.
Si Taleb contemplait sa femme, et il la trouvait à son gré.
--Tu es belle,--dit-il, en l’embrassant sur le front.--Pourquoi
trembles-tu? Il ne faut pas avoir peur... Tu sais, je ne veux que ton
bien... te voici mon épouse, celle qui réjouira toute ma vie, s’il plaît
à Dieu!
Rita restait immobile, silencieuse et les yeux clos, troublée, jusqu’au
plus profond de son être, par cette voix mâle, par le contact de cet
homme qu’elle ne voyait pas... et comme il voulait l’étreindre, elle se
jeta brusquement en arrière, d’un instinctif effroi.
--Ne crains pas,--répéta Si Taleb,--tu dois être raisonnable pour que
les gens ne rient pas de moi... Ta mère et tes parentes sont dans
l’anxiété, elles attendent ton seroual, ne prolonge pas leur
impatience...
Alors, comme Rita était une fille sensée, elle laissa son mari
l’approcher et elle retint ses cris...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Si Taleb ne sortit de la chambre nuptiale qu’au moment où chantait le
muezzin. La neggafa se précipita dans le qtaa en poussant des yous-yous,
s’empara triomphalement du seroual et l’emporta dans le patio pour le
livrer à l’admiration de l’assistance.
Lella fille très pure,--disaient les invitées,--
Fille de ceux qui t’ont bien gardée,
O belle ceinturée,
Ton seroual est teint de rouge!
Pendant ce temps, Rita, brisée de fatigue, s’était endormie... Au retour
du hammam, Si Taleb vint la rejoindre dans le qtaa. Il essayait de la
faire parler, mais Rita était trop bien élevée pour répondre, elle avait
honte et ne levait pas les yeux. Pourtant, ayant aperçu furtivement son
mari, elle se réjouit de le trouver agréable et jeune... La chambre
était close, éclairée par des cierges, les époux s’y sentaient très
seuls, loin de tout, bien que la rumeur de la fête pénétrât à travers la
porte. Si Taleb caressait Rita, la prenait sur ses genoux, se livrait à
mille jeux galants, et la jeune femme, revenue des terreurs nocturnes,
commençait à trouver quelques charmes au contact de son mari. Comme il
était sorti vers l’acer pour prier, elle l’attendit avec une certaine
impatience...
En l’absence de Si Taleb, la neggafa vint changer les parures de
l’arousa, et deux fois par jour, durant toute la semaine, elle la
revêtit de caftans différents, de façon à ce que l’époux la trouvât sans
cesse en des toilettes nouvelles... Il n’était pas besoin de cela pour
exciter l’amour de Si Taleb, et Rita, peu à peu, se sentait embrasée par
une telle ardeur...
Elle n’en restait pas moins pudique et réservée, toujours silencieuse,
levant à peine les yeux sur son maître, toute pénétrée des conseils
qu’on lui avait prodigués chez ses parents. Car un mari s’étonne si la
vierge qu’il épouse ne témoigne pas, durant les premiers temps, une très
grande honte. A la fin de la semaine, elle semblait s’apprivoiser et
répondait timidement:
--Oui, Seigneur...
--Non, Seigneur...
--Je ne sais pas...
Six jours après les noces, on remit à Rita sa ceinture, et on enferma
ses cheveux dans une sebenia de soie, à la manière des femmes mariées.
Puis, la neggafa la fit sortir du qtaa qu’elle n’avait pas encore
quitté, et elle éprouva une délicieuse sensation à respirer l’air qui
pénétrait par la porte entr’ouverte, et à revoir la lumière du jour. Le
soir, elle se rendit au hammam avec Lella Fathma; au retour, deux femmes
couchèrent auprès d’elle dans le qtaa, pour en interdire l’entrée à Si
Taleb. Lorsqu’il retrouva Rita le lendemain matin, il se mit à la
taquiner:
--Tu n’as pas voulu de moi... Hélas! que cette nuit fut longue! Es-tu
donc rassasiée de ma présence? Moi, je ne le suis pas encore de t’avoir.
Rita répondit d’un air modeste:
--Que veux-tu..., ce n’est pas ma faute, telle est la coutume, tu le
sais bien...
Elle n’osait pas lui avouer qu’elle aussi avait maudit cette habitude
qui sépare les époux la sixième nuit de leurs noces.
Dans l’après-midi arrivèrent Saadia et ses parentes, parées de leurs
plus beaux atours. Elles entouraient l’arousa, lui prodiguant les
caresses et les démonstrations affectueuses.
--Comment vas-tu?--demandaient-elles.
--Ton mari te plaît-il? On dit que tu n’es pas à plaindre, et qu’il te
témoigne beaucoup d’amour.
--Grâce à Dieu, te voici devenue femme. Dis, chérie, as-tu crié la nuit
de tes noces?
Elles lui posaient mille questions insidieuses auxquelles Rita, pleine
de honte, se gardait bien de répondre, et Mabrouka lui glissait à
l’oreille des propos tellement égrillards qu’elle en rougissait sous le
fard, toute troublée d’un plaisir sensuel.
La cérémonie de la ceinture lui causa la plus vaniteuse des
satisfactions.
La neggafa l’avait revêtue de caftans magnifiques, drapés d’un izar de
gaze. Une haute ceinture de Fez, raide et chatoyante, s’enroulait autour
de sa taille comme pour l’enserrer d’un étui précieux; des bijoux trop
éblouissants l’accablaient de leur splendeur et de leur poids, mais elle
restait hiératique, très droite et les yeux toujours clos, sur l’immense
fauteuil des mariées dont les dorures rayonnaient derrière sa tête en
auréole resplendissante.
Toutes les femmes, accroupies autour du patio, lui faisaient une cour
dont elle était la sultane; une esclave agitait devant elle un éventail
pour rafraîchir son visage et chasser les mouches importunes. Sept fois,
la neggafa changea ses parures, toutes plus somptueuses les unes que les
autres, et l’apparition de l’arousa était toujours saluée de yous-yous
et de propos flatteurs. Cette apothéose l’enivrait d’orgueil, elle eût
voulu, malgré sa fatigue, que les fêtes nuptiales durassent longtemps
encore. Elle ne se lassait pas d’en être l’héroïne, belle et parée,
auprès de qui chacun s’empresse, et un regret lui mordait le cœur à la
pensée que l’apogée de sa gloire en marquait fatalement la fin.
Grâce à Dieu, l’amour de Si Taleb lui resterait, et les plaisirs
voluptueux, sans compter la satisfaction d’être une femme mariée qui
peut se livrer à la coquetterie en toute sécurité du devoir accompli, et
non plus une vierge aux vêtements simples.
Le soir, lorsque son mari vint la rejoindre dans le qtaa où ils devaient
dormir une dernière fois, il lui demanda:
--Tu as revu ta famille... voudrais-tu à présent rentrer chez ton père?
--Je ne sais pas,--répondit Rita d’une voix réservée.--C’était ma
maison, j’étais habituée... Je dois m’accoutumer ici.
Mais l’éclat de ses yeux démentait les paroles trop pudiques, et cette
nuit fut une longue ivresse.
*
* *
Les dernières invitées étant parties, le calme reprit ses droits dans la
demeure du marchand de babouches. Rita se mit peu à peu au travail
domestique; elle aidait Lella Fathma à éplucher les légumes, à rouler le
couscous, à nettoyer le linge familial; elle passait de longues heures à
sa toilette pour garder l’amour de Si Taleb, variait chaque jour sa
coiffure, se traçait au milieu du front les arqous aux dessins
compliqués, avivait ses joues de carmin et ses yeux de kohol. Du reste,
elle voyait peu son mari, mais les plaisirs conjugaux ne lui étaient pas
épargnés... Si Hamou semblait tout ragaillardi au contact du jeune
couple, il regardait son fils d’un air d’envie... Lella Fathma, trop
vieille pour émouvoir encore son époux, s’inquiétait à juste titre de ce
regain de jeunesse; elle prenait volontiers Rita pour confidente.
Un jour, elle vint la trouver en sa chambre, bouleversée par la nouvelle
qu’une amie empressée venait de lui transmettre: le marchand de
babouches songeait à se remarier... Déjà, il avait envoyé le sadoq à la
fille de son amin[61], une répudiée de vingt ans, dont on vantait la
beauté, et les noces seraient célébrées le mois suivant.
[61] Chef d’une corporation.
Les deux femmes se taisaient, atterrées par la catastrophe. Elles y
voyaient l’une et l’autre la fin de leur prestige, l’écroulement de tout
leur bonheur: Lella Fathma, vaincue d’avance par l’ascendant d’une jeune
rivale, Rita elle-même qui cesserait d’être l’arousa cajolée, adulée de
tous, le jour où une nouvelle mariée entrerait dans la maison... Elles
essayèrent en vain tous les moyens pour conjurer le péril, tous les
sortilèges pour détourner Si Hamou de ses projets; elles n’osèrent
cependant pas s’en plaindre à lui-même, sachant la réserve et le respect
qui sont dus au «maître des choses».
Si Taleb, de son côté, était un fils soumis qui ne se permettait jamais
de juger les actes de son père, à plus forte raison de les combattre; et
lorsque le marchand de babouches lui enjoignit de répudier Rita, parce
que sa future épouse entendait être la seule arousa du logis, il ne sut
que balbutier son désespoir...
--Il y a des femmes à Sidi Nojjar,--insinua le vieux libertin,--n’es-tu
pas las de caresser toujours la même?
Si Taleb essaya timidement de défendre Rita, mais, le soir même, il se
souvint du conseil paternel et se dirigea vers le quartier où s’était
réjoui son célibat... Une courtisane, arrivée de Fez, l’attira chez
elle... Aïcha était lascive et belle, toute parfumée d’essences
violentes, elle connaissait les hommes et le secret de les affoler. Si
Taleb comprit, entre ses bras, qu’il pourrait très facilement renoncer à
sa femme...
Une semaine plus tard, il ramena Rita au logis paternel, sans donner
aucune raison à cette visite hors d’usage. Et comme il tardait à venir
la reprendre, le zaouak s’en émut. L’explication ne manqua pas de
s’envenimer. Si Abd Er Rahman reprochait à son gendre le tort qu’il
faisait à la famille, en répudiant ainsi Rita sans raison, après trois
mois de mariage; mais, surtout, il s’irritait pour une question de haïk
neuf, que Si Taleb se refusait à rendre... Après avoir discuté et crié à
s’en érailler le gosier, les deux hommes allèrent chez le cadi qui
prononça la répudiation.
L’affaire du haïk restait toujours pendante; durant des mois, elle
occasionna d’incessantes disputes; elle avait pris toute l’importance en
l’événement, et les femmes la commentaient, sans se lasser, avec la plus
vive indignation... Toutefois Rita regrettait secrètement les plaisirs
voluptueux que Si Taleb lui avait révélés, et dont la privation lui
était sensible...
Un jour, Mabrouka, toute jubilante, vint apporter une nouvelle qui
réjouissait le quartier et alimentait d’interminables commérages: au
cours d’une querelle plus violente que les autres avec sa jeune
coépouse, Lella Fathma avait été précipitée dans le puits... Grâce à
Dieu, on l’en avait retirée à temps, mais Si Hamou, excédé par les
disputes et les doléances, venait, répudiant les deux femmes, de faire
maison vide. Et il allait lui aussi, avec Si Taleb, se consoler à Sidi
Nojjar.
Rita songeait complaisamment à cette aventure, tout en maniant ses
pinceaux en poils d’âne, qu’elle avait repris. D’invraisemblables
guirlandes s’enroulaient autour du coffret ébauché, les canaris
s’étourdissaient de roulades en leurs cages de jonc, et les femmes,
réunies et babillardes, buvaient, comme jadis, le thé à la menthe plus
sucré qu’un sirop. Les choses sont écrites, Allah connaît notre lot pour
demain. Confions-nous en sa mansuétude.
Depuis quelque temps, la mère du chérif voisin témoigne à Rita beaucoup
d’affection, lorsqu’elle la rencontre au crépuscule sur la terrasse...
La petite répudiée escompte déjà en sa tête les prochaines noces dont
elle sera l’héroïne, s’il plaît à Dieu... Et elle bénit le Seigneur de
lui avoir ménagé ce renouveau de plaisir et d’orgueil...