Khdija descendait du Prophète,--que Dieu lui donne la bénédiction et le
salut!--et s’apparentait au Sultan par sa mère, Lella Zohra, des
Chorfa[48] Alaouiine. Son père, Si Ali, le puissant pacha de Salé, était
un petit-fils du grand Vizir, Si Mohammed Es Slaoui.
[48] Les Chorfa (sing. Chérif) sont les descendants du Prophète
Mahomet.
Le palais du pacha Ali, construit par un ancêtre, agrandi et embelli par
chacun de ses descendants, avait une juste réputation de splendeur. Les
plus célèbres zaouakin de Meknès en avaient peint les portes et les
plafonds; les zleigiin de Fez avaient composé de savantes rosaces en
mosaïques sur le sol et sur les murailles; le marbre qui pavait les
riad[49] avait été apporté d’Italie à grands frais, et, luxe suprême,
l’eau, si rare dans les villes de la côte, captée en des sources
profondes, jaillissait des vasques et des fontaines.
[49] Jardins intérieurs.
Khdija était née sous une coupole dorée, ses yeux n’avaient connu que
les merveilles créées par l’art et la richesse. Elle n’imaginait pas que
les boiseries pussent ne point être ciselées et décorées avec une
patience infinie, où que des murs ne soient pas en dentelle de stuc.
Elle ne sortait jamais de chez son père, et ne montait même plus à la
terrasse depuis quelques mois, mais le palais du pacha était un monde
suffisant à ses investigations: chaque corps de bâtiment se reliait aux
autres par des escaliers sombres, et des couloirs mystérieux. Les patios
étaient ornés de colonnes et de galeries; quelques-uns formaient des
jardins bien clos, aux allées de mosaïques entre les daturas, les
bananiers, les jasmins, et les orangers. Du menzah où les artistes aux
pures traditions andalouses avaient déployé leurs suprêmes talents, on
dominait toute la ville, et on apercevait aussi la mer, l’embouchure de
l’oued sillonnée de barcasses, et la kasbah des Oudayas qui s’avance,
altière et dorée, au milieu des flots toujours agités. Mais Khdija
montait rarement dans cette salle haute, réservée au pacha et à ses
amis. Elle se tenait avec les femmes, dans les pièces du
rez-de-chaussée, et passait ses journées à broder, à boire du thé et à
se parer.
Le pacha Ali avait quatre épouses, et d’innombrables concubines. Khdija
s’enorgueillissait d’être fille de Lella Zohra, la première femme et la
plus considérée à cause de sa très noble origine. Elle traitait avec
dédain ses sœurs, aux teints plus ou moins bronzés, selon la couleur
maternelle. En les voyant, parées comme des idoles, quitter, pour celle
de l’époux, la demeure du pacha, Khdija songeait avec joie à la
splendeur plus merveilleuse encore qui accompagnerait ses noces
prochaines, car elle était nubile depuis peu. Et elle se pavanait, fière
des lourds bijoux hérités des Chorfa, qui appesantissaient sa coiffure.
Le pacha Ali avait une prodigalité magnifique. Il n’était pas aimé, mais
admiré et respecté à cause de son faste. Sa puissance s’étendait chaque
jour davantage; les chefs des tribus voisines venaient lui apporter des
présents comme à un sultan. On disait que son palais recélait des
trésors immenses, accumulés par ses ancêtres et par lui. Leur renommée
était telle que Moulay Abd El Aziz s’en émut et en conçut de l’envie.
Une nuit qu’elle dormait paisiblement, Khdija fut éveillée en sursaut
par de violents coups de heurtoir frappés à la porte. Puis elle entendit
les voix effrayées des esclaves, alternant avec celles des visiteurs
insolites, et enfin, celle du pacha, furieuse et grondante, mais moins
assurée qu’à l’habitude. Une grande rumeur envahit la maison, des
gémissements se mêlèrent bientôt au bruit des pas, des imprécations, des
luttes, des crosses de fusil tapant sur le marbre... Khdija tremblait
comme le serviteur d’Allah au jour du dernier jugement, et n’osait
quitter sa chambre pour apercevoir la vérité. Une négresse en pleurs se
réfugia près d’elle, et lui apprit que les soldats du sultan pillaient
la demeure; quelques minutes plus tard, sa porte fut ébranlée... Khdija
s’enfuit par un escalier sombre conduisant à la cuisine, et s’alla
cacher au fond d’un réduit. Elle y passa la nuit. Les moghaznis ne
s’aperçurent pas de son absence, parmi les cent cinquante femmes qu’ils
emmenèrent en prison. Seule, une vieille Juive fut épargnée, car elle ne
faisait point partie de la maison du pacha, et n’y séjournait que par
périodes, pour des travaux de couture. Elle découvrit la retraite de
Khdija.
--Oh! Rebka..., sauve-moi!--implora la jeune fille.--Que sont devenus
mes parents?
--Mes yeux ont vu le pacha Ali et Lella Zohra chargés de chaînes.
--Au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux, emmène-moi! Délivre-moi
de ce péril!
--La maison est pleine de soldats...
--Femme, mon père te récompensera...
--Celui qui entre en prison ne sait quand il sera délivré,--répliqua la
vieille. Pourtant, elle ajouta aussitôt:
--Ne bouge pas, attends-moi. Par l’Éternel, je veux ton bien.
Au bout d’une heure elle revint:
--Les moghaznis m’ont laissé passer,--dit-elle.--Voici le salut,
habille-toi.
Et elle tira de dessous ses jupes un costume de Juive, à la taille de
Khdija. Malgré sa répugnance, la jeune fille endossa les vêtements
exécrés: l’ample jupe à godets remplaça son caftan, le châle vert et
rouge couvrit ses épaules, les soualef coiffèrent inélégamment sa
chevelure.
--Viens et ne te trahis pas,--souffla la vieille.--Il y va de ta vie et
de la mienne.
Elles passèrent sans être inquiétées au milieu des soldats assoupis.
Pour la première fois, Khdija franchissait le seuil paternel. L’air vif
du matin frappait son visage nu... Elle eut une courte hésitation.
--Ah! Seigneur, tu veux donc ma mort!--gémit la vieille à voix basse.
Khdija sortit... Une rougeur de honte lui colora les joues, de se
trouver en pleine rue, exposée à tous les regards, dans cet
accoutrement... Ses pieds, habitués aux marbres et aux mosaïques,
butaient contre les pavés, et la gaucherie de son allure la trahissait.
Mais quelques maraîchers et artisans circulaient seuls à cette heure
matinale. Et qui eût songé à deviner, en cette humble Juive, la fille du
pacha Ali, la petite cousine du sultan?...
Rebka et sa compagne arrivèrent au Mellah[50] sans encombre. Elles
suivirent une ruelle sale et puante, et frappèrent à une porte qui
s’ouvrit aussitôt. Khdija pénétra dans un étroit patio dont les
murailles étaient de chaux nue et colorées en bleu tendre; de misérables
chambres donnaient sur cette cour. Une odeur fade et répugnante
s’exhalait du logis, encombré de vieillards, de femmes aux longs visages
blêmes, et de petits Juifs pouilleux et pelés sous leurs calots
noirâtres. Ils entouraient la jeune fille avec respect et curiosité, car
elle gardait encore le reflet du prestige paternel, malgré les
événements de la nuit. Les parents louaient Dieu de l’aubaine qu’il leur
accordait en la conduisant chez eux, et ils supputaient la somme dont le
pacha ne manquerait pas de les récompenser.
[50] Quartier israélite.
Khdija pleura pendant plusieurs jours, malgré les prévenances dont elle
était l’objet. La cuisine israélite l’écœurait, la laideur et la
pauvreté environnantes offensaient ses yeux. L’ignoble saleté du logis,
les parfums d’égout qui s’en dégageaient, l’humidité suintant aux
murailles, la crasse de plusieurs générations dont elles étaient
enduites, l’accablaient de dégoût. Les matelas et les individus
grouillaient de vermine... Elle sentait plus lourdement sa déchéance
chez ces Juifs méprisés, à qui elle devait le salut.
En vérité, elle eût voulu mourir de chagrin. Mais la mort ne vient pas
chez qui l’appelle...
Et Khdija vivait des jours de plus en plus mornes et désespérés.
Les Juifs lui rapportaient les rumeurs de la ville: le pacha et ses
épouses avaient été mis aux fers et torturés. On voulait en vain leur
faire divulguer la cachette des trésors. Trois des femmes étaient mortes
dans les tourments. Lella Zohra, plus robuste, avait résisté. Les
prisons de la ville regorgeaient des parents, des enfants, des
serviteurs et des amis du pacha Ali. Ses esclaves avaient été vendues,
ses biens distribués aux favoris du moment, son palais saccagé par les
envoyés du Sultan.
Dans la fiévreuse recherche des trésors, on enlevait les poutres, les
marbres, on fouillait les parterres, on détruisait les précieuses
boiseries, on arrachait les mosaïques... Et l’on ne trouvait toujours
rien.
A mesure que passait le temps, le prestige du pacha s’évanouissait; sa
délivrance devenant improbable, les Juifs commençaient à regretter le
sauvetage de Khdija. Elle leur était une lourde charge, une bouche
inutile à nourrir. Certes, on le lui faisait sentir! Les enfants la
frappaient et l’injuriaient, les vieillards maudissaient sa religion.
Khdija l’orgueilleuse devait accomplir les besognes les plus viles, pour
gagner quelques restes abjects qu’on lui abandonnait en maugréant.
Aucune humiliation ne lui fut épargnée. Il lui fallut servir, en
esclave, ses hôtes exécrés. Et ils se vengeaient, lâchement, avec joie,
sur une descendante du Prophète, de la honte et de l’asservissement où
les Musulmans les tiennent depuis des siècles... S’ils ne la jetaient
pas dehors, comme une chienne, c’était uniquement dans la crainte que le
secours apporté par eux étant connu, ne leur attirât une punition.
Khdija languissait au Mellah depuis quelques mois, lorsqu’un jour, la
vieille Rebka lui présenta une femme avec qui elle avait eu de nombreux
conciliabules. Fatima Bent Brahim tenait, dans les bas quartiers de
Salé, une maison de courtisanes. Elle engagea la jeune fille à venir y
habiter, en lui dépeignant sous les couleurs les plus douces l’existence
qu’elle y mènerait. Khdija n’eut aucun mouvement de révolte. Elle était
minée par le malheur, accablée par sa destinée. Elle désirait surtout
quitter ses hôtes répugnants. Elle accepta l’unique moyen qui s’en
offrait. «C’était écrit»... «_Mektoub_!»
Elle ne fut plus bientôt qu’une fille publique, dont les soldats et les
mariniers s’amusaient. On avait changé son nom, mais sa véritable
identité perça peu à peu; sa déchéance fut connue de tous... Chacun
voulut approcher la fille du pacha Ali, et la clientèle de Fatima Bent
Brahim s’augmenta des plus riches Slaouiin, de tous les débauchés,
jeunes et vieux de la ville. Mais cette curiosité fut vite satisfaite.
Khdija continua son métier... Lorsque les Français s’établirent dans le
pays, elle fut très recherchée par les zouaves et les marsouins.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
*
* *
Mon amie Lella Zohra m’avait invitée à passer quelques jours chez elle.
Je regarde, toujours avec le même émerveillement, la cour somptueuse qui
s’ouvre devant ma chambre. Le soleil du soir dore les arcades
festonnées, et colore de mille reflets le sommet du jet d’eau qui fuse,
très svelte, vers le ciel.
Ce jet d’eau me fatigue..., il est d’une insolence bruyante. Nuit et
jour, il s’élance et crache avec une rage que rien n’apaise. L’eau
retombe dans la vasque de marbre au milieu d’un éclaboussement irisé,
puis rebondit dans le bassin toujours mouvant. Il semble qu’on entende
des murmures, des bruits de pas et de voix parmi le fracas des eaux.
Ce jet d’eau prend une importance démesurée dans le silence.
A cette heure, le palais du pacha paraît désert. Les esclaves sont
toutes montées aux terrasses. Lella Zohra seule reste au
rez-de-chaussée, comme il convient à une Slaouia de bonne famille. Elle
vient s’accroupir près de moi et nous causons... Pour la centième fois,
elle me raconte l’événement formidable de son existence, dont son esprit
est toujours hanté: la nuit tragique, la prison, la torture... Et elle
me montre les cicatrices de ses poignets, où les fers ont tracé des
sillons livides et profonds.
--Trois ans, j’ai pleuré dans un cachot, enchaînée par les mains, les
pieds et le cou! Pendant douze jours, je fus suspendue, debout, sans
pouvoir m’accroupir. Ma sœur était en face de moi. Je l’ai vue mourir de
ses souffrances, peu à peu, et son cadavre est resté là une semaine!...
Mon corps sera dans la terre depuis longtemps qu’il frémira encore des
tourments supportés!... Ce sont les Français qui m’ont délivrée. O ma
fille, je ne l’oublierai pas... Que la bénédiction d’Allah soit sur
eux!... S’ils n’étaient pas venus, je n’aurais jamais revu la couleur du
soleil...
Pourtant, Lella Zohra n’inspire pas la pitié. Elle est grasse et
blanche, et son visage aux larges joues garde l’expression naïvement
béate de sa jeunesse.
Le pacha traverse la cour et me salue. L’épreuve a plus lourdement pesé
sur lui que sur son épouse. Sa figure émaciée est celle d’un vieillard;
ses épaules se voûtent; ses mains tremblent; sa voix, jadis dominatrice,
hésite, fêlée, à bout de souffle. En vain lui a-t-on restitué sa famille
et ses biens, en vain a-t-il retrouvé ses trésors si bien cachés, il ne
cesse de regretter le prestige enfui, les moghaznis accroupis à son
seuil, les chefs de tribus venant implorer sa protection, les Slaouiin
courbés très bas sur son passage. Un autre pacha règne sur le pays...
--Allah est grand et m’avait désigné pour cette épreuve,--murmure-t-il.
Mais le cœur est loin des lèvres...
--O! ma fille, nous ne voulons pas affliger ton esprit par nos
tourments,--reprend Lella Zohra.--Va rejoindre ces femmes qui rient
là-haut.
Malgré mes protestations, elle me pousse amicalement vers l’escalier. La
terrasse du palais domine celles de la ville qui s’étagent alentour,
orangées par les derniers rayons. Quelques-unes, plus basses, sont déjà
noyées dans l’ombre bleue, tandis que le minaret de la grande mosquée se
détache tout en or sur l’Océan. L’oued Bou-Regreg, aux courbes molles,
sinue entre les collines et sépare les deux rivales, Rabat et Salé, qui
«_ne se réconcilieront que le jour où la mer deviendra douce et
sucrée_».
Les esclaves s’ébattent, insensibles aux beautés de l’heure, mais
joyeuses de rencontrer des voisines et de bavarder avec elles. Khdija
est accroupie au bord de la terrasse et fume une cigarette. Elle me tend
la main en disant avec un indescriptible accent cocasse:
--Bonjour, mon bibi, ça va bien?
C’est tout ce qui lui est resté de ses... relations avec les Français:
quelques phrases et cette habitude de fumer sans cesse, dont elle ne
saurait se passer. Elle est rentrée bien sagement au logis, pour n’en
plus sortir jamais, comme il sied à une jeune fille de son rang. Mais on
ne peut l’empêcher de monter aux terrasses avec les esclaves, quand
arrive le moghreb. Khdija se sent un peu prisonnière; elle s’ennuie dans
le palais du pacha, et peut-être regrette-t-elle vaguement les années
d’épreuve, avec leurs brutales émotions...
Ses sens, éveillés chez Fatima Bent Brahim, l’asservissent et
l’affolent. Elle a parfois de véritables crises, et ses parents ferment
les yeux sur les intrigues qu’elle parvient à nouer avec des voisins.
Khdija est, comme eux, une victime de la tourmente...
Elle ne se mariera pas. Nul ne voudrait épouser une fille que tous les
hommes du pays ont connue. Elle songe avec rage à ses sœurs, nées
d’esclaves, qui sont riches et considérées dans les maisons de leurs
époux, alors qu’elle, Khdija, la fille de Lella Zohra, la descendante du
Prophète, aura cette honte, si rare pour une Musulmane, de rester
célibataire.
Cette pensée durcit son regard, et contracte sa bouche. C’est cela seul
dont elle souffre, et non des souvenirs du passé.
Mais Khdija chasse l’inopportun souci avec la fumée de sa cigarette, ses
yeux reprennent leur tranquille et bestiale expression.
A quoi bon se révolter?
--C’était écrit!
_Mektoub!_
V